{"id":28299,"date":"2020-06-07T16:34:10","date_gmt":"2020-06-07T14:34:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=28299"},"modified":"2020-06-07T16:34:15","modified_gmt":"2020-06-07T14:34:15","slug":"la-surface","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-surface\/","title":{"rendered":"La surface"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est cela qui me revient, en premier, c\u2019est une derni\u00e8re fois. Les cheveux humides mais le vent du printemps s\u00e8che rapidement, il fait jour, il y a des promesses dans l\u2019air. Pas de g\u00eane, c\u2019est la fin, on se r\u00e9concilie du coin de l\u2019\u0153il avec les gar\u00e7ons qui nous succ\u00e8dent. Eux, ils s&rsquo;entra\u00eenent \u00e0 la comp\u00e9tition. Filles et gar\u00e7ons s\u00e9par\u00e9s. Sortie de la piscine, tout un autre monde \u00e0 d\u00e9couvrir, la peau chlor\u00e9e et les rires dans le vent, respirer la chaleur qui se fait balayer par le vent, encore le vent du printemps. Bizarre de ne pas se souvenir du reste, se souvenir de la nuit surtout, c\u2019\u00e9tait toujours un peu la nuit quand le cours \u00e9tait fini. Se souvenir de l\u2019ombre du p\u00e8re. Il est si grand, si petit pourtant, dans le bruit il est silence. Les cheveux s\u00e9ch\u00e9s par les m\u00e8res furieuses. Elles claqu\u00e8tent mieux que leurs filles ivres de chlore. Dans leurs pyjamas, sous les manteaux en hiver, sous les gilets au printemps. C\u2019est la blague de dire qu\u2019on traverse le quartier en pyjama, elles sont des petites princesses chlor\u00e9es et elles l\u00e8vent leurs nez si haut dans le ciel qu&rsquo;elles en oublient d&rsquo;avoir honte. Je suis une petite tache. J&rsquo;ai d\u00fb remettre mes v\u00eatements, mon pyjama attend roul\u00e9 en boule sous mon oreiller. Une flaque d&rsquo;eau sous mes pieds. Mes cheveux comme des algues refusent de s\u2019adoucir, ma peau humide le restera jusqu\u2019\u00e0 la nuit. Dans ma bouche ass\u00e9ch\u00e9e, les mots ne sortent pas. Parfois le p\u00e8re fait la conversation. Peut-\u00eatre. Nous gardons secr\u00e8tes nos propres histoires, pour les ann\u00e9es \u00e0 venir o\u00f9 nous nous surprendrons \u00e0 nous les raconter. Nous rentrons en nous laissant assommer par la ville pas encore endormie. Le ventre creus\u00e9 par la natation, le cours est d\u00e9j\u00e0 loin, dans une semaine viendra le prochain, mais cela parait \u00eatre une \u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le c\u0153ur serr\u00e9, lourd, un oiseau mort dans le ventre, les sens se d\u00e9cuplent. L\u2019odeur chlor\u00e9e contracte le corps sec, la peau rougie. Chaque pas est un minuscule traumatisme. L\u2019escalier, on voudrait s\u2019y fouler la cheville plut\u00f4t que d\u2019y aller. D\u00e9teste le sec, d\u00e9teste fr\u00e9quenter les\u00a0gens de l\u2019eau quand nous sommes encore au sec. Ne veut pas du bassin bleu, ne veut pas de sa ti\u00e9deur. Veut bassin calme pour moi seule. Le brouhaha arrive et le corps de la m\u00e8re s\u2019\u00e9loigne enocre s\u2019est trop dur, est-ce qu\u2019on le verrait si je me cachais l\u00e0, dans le vestiaire, derri\u00e8re le manteau de la peste\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019atmosph\u00e8re humide, l\u2019appel de l\u2019eau est le plus fort. On frissonne, nos corps trop vite habitu\u00e9s \u00e0 la chaleur redoutent l\u2019eau et la d\u00e9sirent en m\u00eame temps. Notre chair se rappelle du r\u00e9confort qu\u2019on y trouve, mais l\u2019estomac tire sur le c\u00f4t\u00e9, m\u00e9moire du corps qui nous pr\u00e9pare \u00e0 l\u2019effort \u00e0 venir. Entre les deux, on se balance. Exercice. Mouvements a\u00e9riens. C\u2019est absurde. Poissons hors de l\u2019eau. On y plonge enfin. Gicle l\u2019eau, d\u00e9chire la surface plane.<br><br>Mon corps se souvient. Tu sais, \u00e7a tire. De partout. Est-ce que le corps miniature souffre moins\u00a0? Est-il plus sensible\u00a0? Envier le corps de la professeure. Bloc r\u00e9gulier impr\u00e9gn\u00e9 d\u2019eau reste au chaud dans son surv\u00eatement. Clac, clac, clac, le b\u00e2ton contre le carrelage. La respiration s\u2019essouffle. Devoir se souvenir du rythme. On tire. Les bras veulent se d\u00e9chirer. On lutte contre l\u2019eau. Si je ne poursuis pas \u00e0 la bonne cadence, l\u2019eau va me repousser sur le c\u00f4t\u00e9. Lignes impossibles. L\u2019eau rentre de partout en moi. Refus du corps. Lutte persistante. Et puis \u00e0 un moment, branchies et nageoires imaginaires. Le corps se love entre deux eaux, enfin l\u2019effort est accept\u00e9, le corps se tend, se plie, se d\u00e9plie, comme une feuille. Une feuille qui a enfin prit le poids de l\u2019eau, absorbant l\u2019eau je deviens eau et je me laisse aller \u00e0 l\u2019effort commun. Et si je me noie, tant pis, tant mieux. Est-ce que tout le monde fait comme moi\u00a0? S\u2019aveugle en regardant, les yeux riv\u00e9s au plafond, les \u00e9clairages\u00a0? Un, deux, trois, quatre\u2026 L\u2019effort du calcul pour ne pas se cogner la t\u00eate, se retourner au bon moment. Et puis on tourne. Je suis une feuille port\u00e9e par la main d\u2019une autre. L&rsquo;eau se joue de moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Les lignes impossibles termin\u00e9es, chaque corps reprend son ind\u00e9pendance. A croire que chaque enfant vient pour jouer et pas pour nager. Le\u00e7on termin\u00e9e, quart d&rsquo;heure de libert\u00e9. Le plastique en fragments color\u00e9s ralenti dans l\u2019eau. Les jeux des autres n\u2019ont pas d\u2019int\u00e9r\u00eat, bouillonnement \u00e0 la surface, pr\u00e9f\u00e8re m\u2019enfoncer, d\u2019abord r\u00f4der, les yeux prennent le frais, le reste est au chaud sous l\u2019eau. Finalement prendre une grande inspiration et franchir le portail. Sous l\u2019eau, les r\u00e8gles sont autres et je peux <em>\u00eatre<\/em>. Je me souviens du bouillonnement int\u00e9rieur. Quand tu te retournes dans l\u2019eau, ton nez br\u00fble. Lorsque ta t\u00eate \u00e9clate le miroir de la surface, tu reviens \u00e0 la vie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est cela qui me revient, en premier, c\u2019est une derni\u00e8re fois. Les cheveux humides mais le vent du printemps s\u00e8che rapidement, il fait jour, il y a des promesses dans l\u2019air. Pas de g\u00eane, c\u2019est la fin, on se r\u00e9concilie du coin de l\u2019\u0153il avec les gar\u00e7ons qui nous succ\u00e8dent. Eux, ils s&rsquo;entra\u00eenent \u00e0 la comp\u00e9tition. Filles et gar\u00e7ons s\u00e9par\u00e9s. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-surface\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">La surface<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":286,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1590,1948],"tags":[885,228,79,785,784,1993,279],"class_list":["post-28299","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-un-hiver-personnages","category-personnages-9-bergounioux","tag-eau","tag-enfance","tag-memoire","tag-mere","tag-pere","tag-piscine","tag-souvenirs"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28299","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/286"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=28299"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28299\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=28299"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=28299"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=28299"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}