{"id":28308,"date":"2020-06-08T06:50:35","date_gmt":"2020-06-08T04:50:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=28308"},"modified":"2020-06-16T18:54:06","modified_gmt":"2020-06-16T16:54:06","slug":"marguerite-et-marie-louise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/marguerite-et-marie-louise\/","title":{"rendered":"Marguerite et Marie-Louise#10\/5"},"content":{"rendered":"\n<p>Margo avec son nez de h\u00e9risson, ses yeux lavandes tr\u00e8s enfonc\u00e9s et sa p\u00e2leur de liseron au col serr\u00e9 des chemisiers rose \/bleu. Elle a de petites dents r\u00e9guli\u00e8res comme un collier de perles \u00e0 jouet et sourit l\u00e8vres ferm\u00e9es. Ses m\u00e8ches courtes sont ordonn\u00e9es et d\u2019un gris presque bleu qui va aux yeux. Les jupes coup\u00e9es maison de Marguerite, en lainage demi saison l\u2019hiver comme&nbsp; l\u2019\u00e9t\u00e9.&nbsp; Ses mouchoirs aux initiales coton-perl\u00e9 gliss\u00e9s dans la manche du chandail &#8211; la r\u00e9manence de l\u2019aiguille chasse les \u00e9mois de Marguerite. Margo la sage, la sans \u00e2ge. Sur sa table de nuit  il y a trois brins de lavande \u00e9vent\u00e9e qui lui servent de&nbsp;marque page. Une vierge opaline verdit sous l\u2019abat jour fronc\u00e9. Les draps camphr\u00e9s de Marguerite. Les nuits longues\/courtes\/longues de Marguerite. Sa peau blanche, comme nuit, sous la liseuse crochet\u00e9e, qui lui couvre&nbsp;&nbsp;le cou et les coudes quand elle lit ou coud apr\u00e8s minuit. Marguerite, l\u2019ain\u00e9e des filles, n\u00e9e deux ans apr\u00e8s le premier gar\u00e7on pupille de la nation mutil\u00e9e. Ni vraiment jolie, ni laide, ni jeune jamais, ni vieille. Qui a un charme dans la voix, des inflexions profondes, de doux graves qui l\u2019embarrassent. Marguerite, la sage. La comptable avec ses&nbsp;&nbsp;horaires de bureaux&nbsp;; sa gomme, son crayon, ses colonnes de chiffres impeccables. Un seul faux bond en 40 ann\u00e9es de calcul&nbsp; \u2013 un cong\u00e9 maladie de trois mois \u00e0 n\u2019avaler que des soupes ti\u00e8des. Marguerite hagarde, les yeux secs. Quand on aurait jurer voir Malou \u00e0 genoux se fut elle Marguerite qui fl\u00e9chit. La mort de la m\u00e8re l\u2019avait jet\u00e9e \u00e0 terre. Margot la tr\u00e8s sage. La grise. qui ne sut rien des replis de son corps. Occupa ses mains ailleurs. En toute saison \u00e0 toute heure. Compta. Broda. Charria la terre du jardin. Fit des gel\u00e9es de fruit paraffin\u00e9es, des liqueurs, des eaux de vie. Aima Pascal en Pens\u00e9es, Verlaine en Amour et Sagesse. Chanta aux offices en \u00e9touffant son feu de Mezzo, s\u2019effor\u00e7ant \u00e0 chanter toujours plus haut. Confidente, elle fut une oreille de marbre. \u00c9couta l\u2019inavouable, \u00e9copa \u00e9mois et larmes sans ciller. L\u2019indulgente Marguerite sans \u00e2ge. La grise aux bras blancs. La comptable. Et Marie-Louise la violine. \u00ab&nbsp;l\u2019exag\u00e9rante&nbsp;\u00bb. Malou la cadette de deux ans. Avec sa ride verticale au front, ses yeux braise, entre bleu et noir, enfonc\u00e9s et petits comme ceux de sa s\u0153ur. Avec son chignon cr\u00eap\u00e9 haut, ses cache-gorge en indienne sur les robes grenat infroissables \u2013 Malou qui oserait le tailleur pantalon \u00e0 plus de soixante ans. L\u2019ardente. L\u2019emport\u00e9e. Celle qui fond c\u0153ur baiss\u00e9 et tout \u00e0 trac. Malou avec&nbsp;sa &nbsp;poitrine plate en balconnets, ses mains courtes, ses pieds de poup\u00e9e. 1M 55 comme Margo. Son double. Sa Marguerite, son positif.&nbsp;&nbsp;Marie\u2013Louise-Malou qui a dans\u00e9 avec un loup&nbsp;; est tomb\u00e9e sans se briser tout a fait. A aim\u00e9&nbsp; sans mot dire, sans maudire, sans mourir. A froiss\u00e9 sa coiffure d\u2019oranger puis referm\u00e9 ses genoux. Qui fume des Lucky \u00e9pic\u00e9es deux ou trois, six jours sur sept. Mange du maigre ou du colin le vendredi avec Margo. Parle aux pierres  du jardin et du cimeti\u00e8re. Allume des cierges pour la beaut\u00e9 des flammes. S\u2019abstient de confession. Dit parfois tout d\u2019un seul jet \u00e0 qui veut bien l\u2019entendre,&nbsp;&nbsp;s\u2019en mord les l\u00e8vres. Jure de pl\u00e2trer sa langue. Aime J\u00e9sus pour sa beaut\u00e9. Christ pour ses blessures. Hugo pour sa monumentalit\u00e9, ses exc\u00e8s, ses causes, ses indigents. L\u2019exil. La fille morte. Marie-Louise qui tapait les manuscrits et les lettres comme on eut aim\u00e9 jouer Chopin. Fut secr\u00e9taire pendant trente ans, dont cinq pour l\u2019\u00e9crivain qui mourrait d\u2019un accident&nbsp;&nbsp;d\u2019automobile sur une route pourtant tr\u00e8s droite. Marie-Louise qui s\u2019essayait en secret au quatrain et s\u2019\u00e9crivait des lettres d\u2019amour qui la faisait pleurer. Marguerite et Marie Louise qui \u00e9taient s\u0153urs qui \u00e9tait couple. Ne s\u2019\u00e9taient pas choisies. V\u00e9curent toujours ensemble&nbsp;; longtemps dans un deux pi\u00e8ces avec salle d\u2019eau qui tremblait au passage du m\u00e9tro a\u00e9rien. Reprirent enfin la maison de l\u2019enfance. Du p\u00e8re mort en 18. De la m\u00e8re qui avait ouvert le gaz. La m\u00e8re qui \u00e9tait morte un matin de 1953 de son chagrin de 1918 \u2026&nbsp;<em>Celle qui avait calfeutr\u00e9 la fen\u00eatre et calfeutr\u00e9 la porte. Qui avait un chagrin incompressible. Fut perc\u00e9e entre les lobes, garderait la t\u00eate inclin\u00e9e sur l\u2019\u00e9paule droite, aurait une main gourde. Qui disait : \u2014 L\u2019un d\u2019eux mais pas lui. Parlant de ses enfants, parlant de son mari. L\u2019aurait pleur\u00e9 sa vie enti\u00e8re. En noir sa vie enti\u00e8re. Jusqu\u2019au tuyau du gaz.&nbsp;<\/em>&nbsp;Marguerite la grise et Marie-Louise la violine dans leur jardin&nbsp;&nbsp;\u00e9clabouss\u00e9 de capucines couleur d\u2019agrumes, de pivoines rose th\u00e9, de roses jaunes \u00e9pineuses au parfum de verveine, de roses roses avec un air d\u2019\u0153illet, p\u00e9tales serr\u00e9s fronc\u00e9s, concentr\u00e9s sur leur&nbsp;&nbsp;parfum trop sucr\u00e9 d\u2019eau de Cologne (les rouges de la passion longtemps qu\u2019elles poussaient \u00e0 rebours sous la terre&nbsp;; les rouges enfouies-enfuient avec le chagrin de la m\u00e8re qui porta le noir toute sa vie et ne mit un col ivoire que pour aller marier ses fils. Margo la grise et Malou la violine en bleu de jardini\u00e8res dans les plates bandes de Montmagny. Avec l\u2019arrosoir g\u00e9ant. La brouette qui brinquebale et grince. La grise, la violine. L\u2019all\u00e9e de poiriers aux bras de Vishnou. Le cerisier trompe la mort pli\u00e9 au mur de briques. Les framboises bossel\u00e9es qu\u2019on d\u00e9tache entre deux doigts sans se tacher. Les mirabelles trou\u00e9es d\u2019abeilles. L\u2019\u00e9pouvantail en redingote. Les rires d\u2019enfants de passage, quand les jours ont rallong\u00e9 et qu\u2019on a sorti le&nbsp;&nbsp;salon d\u2019osier. Les rires qui font une cascade au jardin par\u00e9 de fruits et de fleurs. Le jardin qui jacasse et p\u00e9pie. Quand on est pass\u00e9 voir les tantes. Les s\u0153urs en taille de poche. A peine trois m\u00e8tres \u00e0 elle deux. La grise. La violine. La grise qui&nbsp;coupe des tartines larges comme la main avec la gel\u00e9e de groseille et le beurre jauni qu\u2019elle a&nbsp;&nbsp;gratt\u00e9&nbsp;&nbsp;en \u00e9conome sous le serpentin tue mouches. Quand on est venu voir les tantes&nbsp;, Marguerite et Marie Louise. Malou qui ouvre en douce une boite \u00e0 biscuit en fer blanc dans l\u2019entr\u00e9e de la maison qui a l\u2019odeur de&nbsp;&nbsp;poussi\u00e8re propre. Et le facteur boit son caf\u00e9 un jour sur deux avec la poire maison servie dans un verre \u00e0 liqueur qui date du trousseau d\u2019avant guerre qui tua le p\u00e8re qui tuerait la m\u00e8re \u00e0 petit feu jusqu\u2019au gaz. Le caf\u00e9 amer un peu brouill\u00e9 qu\u2019on sert devant la cuisini\u00e8re \u00e0 gaz&nbsp;&nbsp;de la m\u00e8re o\u00f9 bout l\u2019eau des p\u00e2tes \u00e0 potage o\u00f9 cuit l\u2019agneau de P\u00e2ques coup\u00e9 en deux par le facteur pour Marguerite qui n\u2019a pas vu le loup. Margot toute droite sur l\u2019all\u00e9e comptable au cahier surlign\u00e9 et Marie-Louise en grenat comme des poup\u00e9es devenues vieilles la l\u00e8vre mordue de poils drus toutes piquantes de baisers sonores \u00e0 Noel les deux qui vous tirent \u00e0 elles pour vous embrasser vous plient en deux&nbsp;&nbsp;sur vos pates d\u2019\u00e9chassiers&nbsp;&nbsp;les tantes jumelles de tailles 3m \u00e0 elle deux qu\u2019on pense toujours par deux les diff\u00e9rentes les m\u00eames pas les m\u00eames toutes pareilles dans la maison de la morte o\u00f9 l\u2019on ne casse rien de la m\u00e8re morte au gaz de la cuisini\u00e8re des tranch\u00e9es de brouillard vert du p\u00e8re qui \u00e9tait mort tranch\u00e9&nbsp; en morceaux comme l\u2019agneau de P\u00e2ques de&nbsp;&nbsp;Marguerite et de Marie-Louise les fille de M\u00e9m\u00e9 la pench\u00e9e les filles du mort tranch\u00e9 qui avait eu le temps d\u2019en faire quatre et PFUITTT le brouillard vert PFUITTT le trou PFUITTT le chagrin noir de m\u00e9m\u00e9 la tout en noir la&nbsp;morte vive de Margot et de Malou et l\u2019odeur de poussi\u00e8re propre de fer blanc de lavande de camphre de gel\u00e9e paraffin\u00e9e d\u2019yeux tout petits bleus lavande bleu nuit de mains et de pieds de poup\u00e9e drus gris violine aux larmes de m\u00e9tro a\u00e9rien d\u2019\u00e9tranger et de peste de croix comptable de lettres brul\u00e9es ou brulantes en lainage \u00e0 v\u00e9lo&nbsp;&nbsp;dans une robe grenat infroissable qui va au loup chante grave cousue entre les heures de bureau avec le grand \u00e9crivain dans l\u2019automobile qui a laiss\u00e9 Marie-Louise sans travail.&nbsp;&nbsp;Un jour mon fr\u00e8re a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;les Gremlins&nbsp;\u00bb. Nous avions pass\u00e9 vingt ans. Elles \u00e9taient d\u00e9j\u00e0&nbsp;&nbsp;vieilles un peu plus que&nbsp;&nbsp;nous aujourd\u2019hui. On ne pouvait plus s\u2019arr\u00eater de rire. Marguerite la grise et Marie Louise la violine. Leurs bras courts. Leurs duvets drus autour des l\u00e8ves. La grise. La violine. Une nuit Margo aura crach\u00e9 sa vie sur le drap . Marie Louise c\u2019est dans les fleurs qu\u2019elle entrerait en convulsion&nbsp;; juste le temps de sortir de l\u2019hiver pour voir les capucines et elle rejoindrait Margot sous la pierre grise.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Margo avec son nez de h\u00e9risson, ses yeux lavandes tr\u00e8s enfonc\u00e9s et sa p\u00e2leur de liseron au col serr\u00e9 des chemisiers rose \/bleu. Elle a de petites dents r\u00e9guli\u00e8res comme un collier de perles \u00e0 jouet et sourit l\u00e8vres ferm\u00e9es. Ses m\u00e8ches courtes sont ordonn\u00e9es et d\u2019un gris presque bleu qui va aux yeux. 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