{"id":28354,"date":"2020-06-12T14:43:34","date_gmt":"2020-06-12T12:43:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=28354"},"modified":"2020-06-12T14:43:35","modified_gmt":"2020-06-12T12:43:35","slug":"pauline","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/pauline\/","title":{"rendered":"pauline"},"content":{"rendered":"\n<p><strong><span class=\"has-inline-color has-medium-gray-color\"><em>(faire semblant d&rsquo;\u00eatre Pierre Michon)<\/em><\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/pauline-2-1024x737.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-28357\" width=\"1024\" height=\"737\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/pauline-2-1024x737.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/pauline-2-420x302.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/pauline-2-768x553.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/pauline-2-1536x1105.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/pauline-2-2048x1474.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Pauline noue ses cheveux en chignon bas, elle accroche une fleur en tissu au-dessus de l&rsquo;oreille comme l\u2019a demand\u00e9 la mari\u00e9e en pensant \u00ab\u00a0dr\u00f4le de noce qui s&rsquo;annonce celle de Titus, mais c&rsquo;est heureux\u00a0\u00bb. Devant le miroir elle rel\u00e8ve le menton et s&rsquo;offre un petit sourire, elle n&rsquo;est pas vraiment satisfaite, elle voit bien les lignes qui creusent son front, les sillons d&rsquo;inqui\u00e9tude, sa poitrine qu\u2019elle trouve trop forte depuis la naissance de Pierrette, \u00e9cras\u00e9e sous la cotonnade du corsage, et, dans l&rsquo;ombre grise du couloir, Louis trop lointain, absorb\u00e9 dans un \u00e9trange flottement sur lequel elle n&rsquo;ose pas poser de mots. Puis elle soul\u00e8ve le couvercle d&rsquo;une bo\u00eete en carton brun serr\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9tag\u00e8re la plus haute du d\u00e9barras, elle l\u2019atteint en montant sur un petit banc de bois, elle attrape un billet, \u00e7a ne changera pas grand-chose, les \u00e9conomies pour acheter Corbera ont presque \u00e9t\u00e9 liquid\u00e9es au march\u00e9 noir, aucun des quatre enfants n&rsquo;a eu faim depuis le d\u00e9but de la guerre, elle s&rsquo;en r\u00e9jouit alors qu&rsquo;ils se tiennent \u00e0 pr\u00e9sent devant elle au garde \u00e0 vous, dans leurs tenues soigneusement arrang\u00e9es, Jean papillon nou\u00e9 et m\u00e8che bien peign\u00e9e, Ang\u00e8le et Annie enrubann\u00e9es et gant\u00e9es de blanc, la Petretta tendre et joufflue, alors elle sent son c\u0153ur qui s&#8217;emballe, plein d&rsquo;amour et d&rsquo;orgueil.<\/p>\n\n\n\n<p>Encore ce matin elle a sursaut\u00e9 quand on a frapp\u00e9 \u00e0 la porte, peut-\u00eatre que tous les matins les coups frapp\u00e9s la feront sursauter, peut-\u00eatre que chaque jour elle repensera \u00e0 ce matin-l\u00e0, quand ils ont pris Antoine. Les premiers temps elle a esp\u00e9r\u00e9 que derri\u00e8re la porte, derri\u00e8re les coups frapp\u00e9s, elle d\u00e9couvrirait la silhouette de son fr\u00e8re, qu\u2019elle pourrait effacer la tristesse du regard, la douleur des tortures, qu\u2019il pourrait reprendre un travail puisque la guerre \u00e9tait maintenant presque finie, peut-\u00eatre m\u00eame qu\u2019il \u00e9pouserait Mademoiselle Dulong, ils pourraient faire ensemble bon m\u00e9nage, m\u00eame si Antoine a su garder secret chaque mouvement de c\u0153ur. Comme elle ne sait pas encore qu\u2019il a quitt\u00e9 Fresnes, qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9 \u00e0 Neuengamme, elle peut imaginer beaucoup. Quand elle saura, toutes les nuits elle fera les m\u00eames cauchemars, et poussera les m\u00eames cris \u00ab\u00a0ASSASSINS, ASSASSINS\u00a0! \u00bb, qui effraieront chacun de ses petits enfants durant les vacances pass\u00e9es au village, oblig\u00e9s de dormir avec elle dans\u00a0la chambre d\u2019h\u00f4tel qu\u2019elle loue chaque \u00e9t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel Mattei, parce qu\u2019il n&rsquo;est pas question de demander l\u2019hospitalit\u00e9 \u00e0 F\u00e9licit\u00e9, ni m\u00eame \u00e0 Lili.<br>Derri\u00e8re la porte ce n\u2019est que Louis, il ne sait plus o\u00f9 est sa clef.<\/p>\n\n\n\n<p>Le dimanche soir Pauline ne pr\u00e9pare plus de repas, elle fait chauffer du lait et chacun y fait fondre un bout de chocolat, on beurre des tartines, c&rsquo;est amusant un petit d\u00e9jeuner \u00e0 l&rsquo;heure du d\u00eener, on discute vif, les sujets ne manquent pas. Ce dimanche Pierrette est d\u2019humeur chafouine, \u00e7a ne lui ressemble pas, Pauline s\u2019inqui\u00e8te, la petite dit qu\u2019elle n\u2019a pas envie de retourner \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole le lendemain, \u00ab vous pouvez dire ce que vous voulez, moi l&rsquo;\u00e9cole je n&rsquo;aime pas \u00bb. Alors Pauline monte sur ses grands chevaux, elle lui rappelle quelle humiliation \u00e7a a \u00e9t\u00e9 pour elle de devoir quitter la communale \u00e0 onze ans, quand Andjula Santa l\u2019a surprise \u00e0 la place de la ma\u00eetresse qui lui avait demand\u00e9 de surveiller la classe parce qu\u2019elle devait s\u2019absenter un petit moment, elle n\u2019y a pas \u00e9t\u00e9 par quatre chemins Andjula Santa, \u00ab maintenant tu en sais autant que la ma\u00eetresse puisque tu tiens la classe, tu n&rsquo;as plus besoin de retourner \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, et moi j\u2019ai besoin de toi pour m\u2019aider avec les deux petits \u00bb. La ma\u00eetresse a bien tent\u00e9 de plaider sa cause, parce que Pauline elle en avait des promesses \u00e0 tenir, \u00ab mais ta grand-m\u00e8re en a d\u00e9cid\u00e9 autrement, et pense \u00e0 ton pauvre p\u00e8re l\u00e0-haut comme il serait d\u00e9\u00e7u, demain tu iras \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, tu m&rsquo;as compris, tu m&rsquo;as \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Pauline tourne en rond dans le salon de Corbera d\u00e9sert,\u00a0nimb\u00e9 d\u2019une lumi\u00e8re vague et grise, \u00e0 cette heure-l\u00e0 Annie et Simon travaillent, Jean-Louis est au lyc\u00e9e, elle est seule avec son chagrin de m\u00e8re, depuis que la petite a appel\u00e9 d\u2019Alg\u00e9rie, elle tourne, dans sa t\u00eate la voix de Pierrette, basse, d\u00e9timbr\u00e9e, \u00ab\u00a0maman, il y a eu un accident\u00a0\u00bb. Pauline ne veut\u00a0pas le croire, il y a quelques jours elle recevait une lettre triomphante et joyeuse, la petite avait trouv\u00e9 ses marques \u00e0 Oran, elle avait aussi trouv\u00e9 un travail dans l\u2019esth\u00e9tique, se r\u00e9jouissait d\u2019avoir ainsi un petit peu d\u2019ind\u00e9pendance, et les enfants \u00e9taient ravis, grandis et studieux, ils esp\u00e9raient bien que Pauline viendrait bient\u00f4t les voir en Alg\u00e9rie. Son ventre se serre, l\u2019appartement se r\u00e9tr\u00e9cit autour de sa douleur de m\u00e8re, ses bras s\u2019\u00e9crasent contre son buste comme pour retenir un long cri, ses mains couvrent son visage pour retenir ses larmes, c\u2019est la peur qui surgit, elle ne pensait pas pouvoir avoir peur encore, trop souvent d\u00e9j\u00e0 elle a eu peur, depuis trop longtemps elle vit en imaginant toujours que le pire va arriver, mais elle n\u2019avait pas imagin\u00e9 cela, non, cela ne pouvait pas arriver, elle ouvre la fen\u00eatre sur la rue, aspire un air glacial.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce matin de juillet elle a repouss\u00e9 le bol de caf\u00e9 au lait tr\u00e8s lentement, pr\u00e9venue par un haut le c\u0153ur. Elle frotte ses doigts engourdis, se demande d\u2019o\u00f9 vient cette lassitude, presque une tristesse, peut-\u00eatre les cauchemars de la nuit, peut-\u00eatre la pr\u00e9sence du petit qu\u2019elle emm\u00e8ne en Corse cet \u00e9t\u00e9, les questions qu\u2019il pose \u00e0 longueur de journ\u00e9e, son regard \u00e0 la fois r\u00eaveur et curieux. Elle ne peut s&#8217;emp\u00eacher de retrouver dans le visage de l&rsquo;adolescent quelque chose de Roland, \u00e7a lui serre la poitrine. Elle essaie de se bousculer, \u00ab\u00a0tu ne crois pas que c\u2019est\u00a0le moment de t\u2019apitoyer, il y en a des choses \u00e0 faire avant de partir, l&rsquo;avion ne nous attendra pas\u00a0\u00bb. Elle se l\u00e8ve, elle sent sa t\u00eate plus lourde, son corps aussi, comme durcit, les murs du salon tremblent autour d&rsquo;elle, elle perd l\u2019\u00e9quilibre, elle agrippe le chambranle de la porte qui donne sur le petit couloir, l&rsquo;espace \u00e9troit bascule, comment lutter contre le vertige, sa vision se trouble, elle ne sait pas si c&rsquo;est elle qui l\u00e2che la poign\u00e9e de la porte, elle voudrait appeler le petit, mais elle ne sait d\u00e9j\u00e0 plus crier, elle tombe lourdement sur le sol. La vie l\u2019abandonne comme \u00e7a, silencieusement, dans le petit couloir de Corbera.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(faire semblant d&rsquo;\u00eatre Pierre Michon) Pauline noue ses cheveux en chignon bas, elle accroche une fleur en tissu au-dessus de l&rsquo;oreille comme l\u2019a demand\u00e9 la mari\u00e9e en pensant \u00ab\u00a0dr\u00f4le de noce qui s&rsquo;annonce celle de Titus, mais c&rsquo;est heureux\u00a0\u00bb. 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