{"id":28392,"date":"2020-06-18T18:52:03","date_gmt":"2020-06-18T16:52:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=28392"},"modified":"2023-12-21T23:16:15","modified_gmt":"2023-12-21T22:16:15","slug":"personnages14-fantome-de-soi-ecrivain-v1-atl-ete-2017","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/personnages14-fantome-de-soi-ecrivain-v1-atl-ete-2017\/","title":{"rendered":"personnages#14 fant\u00f4me de soi \u00e9crivain + V1 ATL \u00e9t\u00e9 2017"},"content":{"rendered":"\n<p>Il me hante toujours mon vieux voisin. Devenu parisien pour \u00e9tudier en Sorbonne, j\u2019emm\u00e9nageai alors dans une chambre de bonne au dernier \u00e9tage du vieil immeuble o\u00f9 il vivait. Nous partagions les toilettes sur le palier et j\u2019appr\u00e9hendais cette promiscuit\u00e9. Provincial isol\u00e9, petitement log\u00e9, absorb\u00e9 dans mes \u00e9tudes, je travaillais jusque tr\u00e8s tard et me faisais plut\u00f4t discret&nbsp;; petit retrait\u00e9 c\u00e9libataire ou veuf, au quotidien pr\u00e9visible et triste, il eut sans doute le tact de m\u2019\u00e9viter. De son studio mitoyen, jamais rien ne d\u00e9bordait&nbsp;; parfois, depuis le plus sombre de la nuit si propice \u00e0 l\u2019enfonc\u00e9e dans l\u2019\u00e9tude, revenant au monde et relevant mes yeux fatigu\u00e9s de la table de peine, je trouvais inqui\u00e9tant cet effacement de mon vieux voisin&nbsp;; parfois, passant devant sa porte, cette impression lourde d\u2019une pr\u00e9sence l\u00e0, de l\u2019autre-c\u00f4t\u00e9. De m\u00e9moire, nous ne nous rencontr\u00e2mes que deux fois. La premi\u00e8re, ce jour o\u00f9, pour \u00e9viter de me voir interdit de pr\u00eat en biblioth\u00e8que, je d\u00e9cidai, contrairement \u00e0 mes habitudes, de profiter d\u2019une courte pause m\u00e9ridienne pour rentrer r\u00e9cup\u00e9rer le livre en retard avant de revenir \u00e0 l\u2019universit\u00e9 pour r\u00e9gulariser ma situation et suivre mes cours de l\u2019apr\u00e8s-midi. Comme je d\u00e9bouchai sur notre palier commun, essouffl\u00e9 par mon ascension, mon vieux voisin \u00e9tait pour fermer son studio et je le saluai \u00e0 la h\u00e2te. Surpris, il me r\u00e9pondit seulement apr\u00e8s un temps de retard&nbsp;; je l\u2019avais d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9 et je n\u2019eus donc pas m\u00eame l\u2019occasion d\u2019entrapercevoir son visage&nbsp;; en partie masqu\u00e9 par l\u2019ombre de sa casquette. Je n\u2019eus qu\u2019une autre occasion de le rencontrer, la derni\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Par une nuit de novembre, quelque chose de lourd vint \u00e0 faire trembler le plancher du palier jusque dans mon sommeil. L\u2019aube triste \u00e9tait encore loin et, le bruit retomb\u00e9, je me rendormis. Un peu plus tard, je me levai et me dirigeai vers les toilettes. Il \u00e9tait l\u00e0 mon vieux voisin. La sc\u00e8ne se figea dans ma m\u00e9moire. Pendu, pendu sur le palier, mon vieux voisin, le visage cramoisi, cramoisi par la mort, la mort violente. Il portait le m\u00eame imperm\u00e9able beige que lors de notre premi\u00e8re rencontre&nbsp;; renvers\u00e9es \u00e0 ses pieds, une chaise et une valise&nbsp;; sa casquette avait roul\u00e9 un peu plus loin. Je ne sais pas combien de temps passa avant que je ne fusse capable de la moindre r\u00e9action. Je me pr\u00e9cipitai alors pour le prendre dans mes bras et faire en sorte de diminuer la tension de la corde qui l\u2019\u00e9tranglait. J\u2019appelai&nbsp;; des voisins inquiets sortirent avant de me rejoindre&nbsp;; l\u2019un ou l\u2019une pr\u00e9vint les secours&nbsp;; ils le d\u00e9tach\u00e8rent&nbsp;; des policiers me questionn\u00e8rent et m\u2019avertirent d\u2019une possible convocation ainsi que d\u2019un probable choc post-traumatique&nbsp;; je rentrai finalement chez moi. L\u2019agitation se prolongea tard dans la journ\u00e9e puis, le calme quotidien reprit sa place sur le palier. Puis, il me fallut sortir, croiser les deux petits yeux de cire rouge scell\u00e9s sur la porte de mon vieux voisin puis, ressentir encore plus fort, cette pr\u00e9sence sourde derri\u00e8re le judas puis, atteindre les toilettes.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques semaines plus tard, je fus \u00e0 nouveau r\u00e9veill\u00e9 par des bruits sourds sur le palier. La police ne m\u2019avait pas contact\u00e9, une voisine bienveillante \u00e9tait pass\u00e9e prendre de mes nouvelles et d\u00e9poser une part de g\u00e2teau aux pommes. M\u00eame s\u2019il faisait jour, ces bruits, on s\u2019en doute, m\u2019inqui\u00e9t\u00e8rent mais cette fois, des voix les accompagnaient. J\u2019\u00e9tais \u00e0 les \u00e9couter quand on frappa \u00e0 ma porte. Les coups \u00e9taient assez violents et insistants, imp\u00e9ratifs. J\u2019ouvris et vis un jeune type me d\u00e9signer un gros carton pos\u00e9 sur le paillasson, il m\u2019indiqua, martial, \u00eatre, avec son \u00e9quipe, charg\u00e9 de vider la chambre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la mienne et avoir trouv\u00e9 \u00e7a pour moi. Un peu surpris, je tra\u00eenai le paquet \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Mon nom et mon num\u00e9ro de studio \u00e9taient bien inscrits, en noir, d\u2019une \u00e9criture tr\u00e8s fine, sur un des rabats. Ce carton, je l\u2019ignorais encore, deviendrait mon viatique. Je l\u2019ouvris pour d\u00e9couvrir un nombre impressionnant de pochettes de couleurs d\u00e9pareill\u00e9es abritant masse non moins consid\u00e9rable de feuillets manuscrits qui lanceraient bient\u00f4t ma carri\u00e8re universitaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas dans mon intention de revenir ici et dans le d\u00e9tail sur le contenu qui m\u2019\u00e9chut ce matin de fin d\u2019automne puisque, non seulement plusieurs livres, mais aussi de nombreux articles de critiques universitaires et journalistiques n\u2019ont pas suffi \u00e0 \u00e9puiser le sujet. Pour faire simple, et \u00e9viter ainsi de trop rebattre les oreilles \u00e0 mes lecteurs les plus anciens, certes peu nombreux mais d\u2019autant plus pr\u00e9cieux, je me dois de pr\u00e9ciser que ce carton constituait un manuscrit \u2013 \u201cmonstrueux\u201d pour les uns, \u201cg\u00e9nial\u201d pour les autres \u2013 laiss\u00e9 par mon vieux voisin&nbsp;; l\u2019\u0153uvre de sa vie puisque, comme je l\u2019\u00e9tablis assez rapidement, la correspondance entre l\u2019\u00e9criture me d\u00e9signant sur le carton avec celle qui couvrait les feuillets \u00e9tait \u00e9vidente. J\u2019eus bient\u00f4t l\u2019id\u00e9e salutaire de faire se rejoindre mes \u00e9tudes litt\u00e9raires avec les feuillets que j\u2019attribuais \u00e0 mon vieux voisin. Je n\u2019eus alors de cesse d\u2019en faire l\u2019objet du travail de recherche qui m\u2019occupe encore \u00e0 ce jour et, pour cela, je rep\u00e9rai celui de mes professeurs qui me sembla le plus apte \u00e0 soutenir mon projet. Ce vieil enseignant, misanthrope iconoclaste et en rupture de ban avec l\u2019Universit\u00e9, quand je le mis au fait de ma d\u00e9couverte, non seulement me prit sous son aile mais r\u00e9ussit aussi, non sans y laisser quelques plumes, \u00e0 faire publier l\u2019ensemble des textes du carton par un sien ami, \u00e9diteur d\u2019avant-garde. Mon Frankenstein m\u2019\u00e9chappait alors. Le livre fit son petit effet dans le microcosme germanopratin de l\u2019\u00e9poque comme l\u2019attestent encore, au fond de quelques archives, les articles ou entrefilets commis au fin fond de suppl\u00e9ments litt\u00e9raires de quotidiens nationaux, de pages \u201cculture\u201d de grands hebdomadaires et m\u00eame de rubriques \u201clectures\u201d de la presse quotidienne r\u00e9gionale. Mais si les journalistes \u00e9voqu\u00e8rent la publication de ma d\u00e9couverte, ce fut plus au titre de sa monstrueuse curiosit\u00e9 que pour sa valeur litt\u00e9raire, que beaucoup continuent d\u2019ailleurs de lui d\u00e9nier. Mon Frankenstein connut ainsi son moment warholien, mais il ne put profiter du soleil estival pour redorer sa p\u00e2leur sur les serviettes de plage ou sous les parasols en compagnie des best-sellers et autre page-turners de l\u2019\u00e9t\u00e9. Combien sont ceux qui lurent ce manuscrit publi\u00e9 de mon vieux voisin&nbsp;? Sans doute tr\u00e8s peu, mis \u00e0 part les cohortes d\u2019\u00e9tudiants oblig\u00e9s de subir mon magister et, sous ma f\u00e9rule, de se casser les dents, et la t\u00eate, sur ce texte.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019appr\u00e9ciais tout particuli\u00e8rement ce moment, en d\u00e9but de semestre o\u00f9, lors d\u2019un rituel parfaitement r\u00f4d\u00e9, je leur pr\u00e9sentais la \u00ab&nbsp;b\u00eate&nbsp;\u00bb. D\u2019une faible hauteur, je la laissais tomber sur mon bureau. J\u2019entendais alors l\u2019onde de choc se propager et faire se lever comme une rumeur d\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 dans les rangs. Si vous le d\u00e9busquez sur le march\u00e9 de l\u2019occasion vous constaterez que mon Frankenstein ressemble beaucoup \u00e0 un dictionnaire soit, environ dans les 3000 pages, tr\u00e8s fines, \u00e9crites bien s\u00fbr tout petit et sans illustrations. A cela, on n\u2019oubliera pas d\u2019ajouter une solide introduction et le non moins incontournable et indigeste \u2013 je le sais bien, j\u2019en suis l\u2019auteur \u2013 appareil critique. Ces 3683 pages, fruit d\u2019un labeur de plusieurs ann\u00e9es \u2013 et il dure encore \u2013 effrayaient et d\u00e9gouttaient d\u00e9j\u00e0 plus d\u2019un \u00e9tudiant. Je voyais certains visages se contracter de peur ou se tordre de col\u00e8re et je me gardais de laisser la situation s\u2019envenimer \u2013 on sait la mis\u00e8re chronique de l\u2019Universit\u00e9 et ses amphis surpeupl\u00e9s. Bien vite, j\u2019allais passer du statut de prof sadique \u00e0 celui de prof excentrique en leur d\u00e9voilant l\u2019originalit\u00e9 irr\u00e9ductible du manuscrit de mon vieux voisin&nbsp;: il se composait de la r\u00e9p\u00e9tition d\u2019une seule et unique phrase. Tel le Z\u00e9phyr de l\u2019Iliade, un puissant soupir d\u00e9boulait et manquait me projeter sur l\u2019\u00e9cran, au fond de l\u2019amphi.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9passe la fiction, ou du moins mes propos la r\u00e9alit\u00e9 et je devais bien vite nuancer mon affirmation au risque de passer pour un prof d\u00e9mago. Sur chaque feuillet \u00e9tait port\u00e9e une date qui \u2013 ajout\u00e9e \u00e0 la couleur plus ou moins jaunissante du papier et \u00e0 l\u2019empilement des pochettes class\u00e9es dans l\u2019ordre inverse du temps \u2013 me permit d\u2019\u00e9tablir la stricte chronologie du travail d\u2019\u00e9criture de mon vieux voisin. Comme me l\u2019indiqua l\u2019\u00e9tude attentive de sa pierre tombale \u2013 dont je ne livrerai pas l\u2019emplacement afin de lui garantir le retrait et la paix auxquels il aspirait temps \u2013 ce fut donc vers 17 ans qu\u2019il commen\u00e7a son grand \u0153uvre pour l\u2019achever la veille au soir de sa disparition. S\u2019il ne fit jamais varier le sens de son unique phrase, mon vieux voisin attendit la cinquantaine pour en fixer la forme lexicale d\u00e9finitive. Ensuite, il ne se contenta plus que de recopier la m\u00eame et unique phrase pour composer son \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais tout cela, lorsque le jeune d\u00e9m\u00e9nageur vint frapper \u00e0 ma porte, je n\u2019en savais encore rien. Ce jour-l\u00e0, d\u00e8s l\u2019ouverture du carton, mon regard fut attir\u00e9 par la pochette rouge vif pos\u00e9e sur le dessus de fa\u00e7on perpendiculaire aux autres&nbsp;; elle \u00e9tait de plus la seule \u00e0 porter un titre, toujours manuscrit&nbsp;mais tr\u00e8s lisible&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mon vieux voisin&nbsp;\u00bb. Intrigu\u00e9, on s\u2019en doute, je l\u2019ouvris. Elle contenait seulement deux feuillets dat\u00e9s de la veille de sa disparition, la premi\u00e8re phrase en \u00e9tait la suivante&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il me hante toujours mon vieux voisin.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ma proposition pour l&rsquo;Atelier de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 2017 : <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/spip\/spip.php?article4464#nh29\">https:\/\/www.tierslivre.net\/spip\/spip.php?article4464#nh29<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il me hante toujours mon vieux voisin. Devenu parisien pour \u00e9tudier en Sorbonne, j\u2019emm\u00e9nageai alors dans une chambre de bonne au dernier \u00e9tage du vieil immeuble o\u00f9 il vivait. Nous partagions les toilettes sur le palier et j\u2019appr\u00e9hendais cette promiscuit\u00e9. 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