{"id":29621,"date":"2021-03-07T10:08:25","date_gmt":"2021-03-07T09:08:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=29621"},"modified":"2021-03-07T19:02:58","modified_gmt":"2021-03-07T18:02:58","slug":"la-maison","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-maison\/","title":{"rendered":"La maison"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><br>\u2014 \u00c7a fait si longtemps ? <br>\u2014 Oui ! Si on compte bien, \u00e7a fait quarante deux ou\u2026 quarante trois ans\u2026<br>C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019on emprunte \u00e0 nouveau cette route ensemble. La route que je vois, chaque ann\u00e9e vers la fin du mois de juin, filer sur la droite, apr\u00e8s le pont. Cette fois-ci, c\u2019est l\u2019occasion. Mais, \u00e0 la sortie du petit bourg tu as pos\u00e9 la question :<br>\u2014 C\u2019est bien l\u00e0 ??\u2026 <br>J\u2019ai dout\u00e9\u2026 D\u2019un coup, je n\u2019\u00e9tais plus tr\u00e8s s\u00fbre. <br>L\u2019allure de la voiture modifiait tout. De l\u2019impression de joie qui m\u2019a toujours saisie \u00e0 tourner \u00e0 droite, \u00e0 cet endroit o\u00f9 l\u2019on quitte la nationale qui continue sur R. <br>\u2014 Je crois que c\u2019est au passage de la rivi\u00e8re que l\u2019on change de d\u00e9partement ? <br>\u2014 Oui, sur le pont. <br>Celui-l\u00e0 ! Ce pont qui enjambe des \u00eeles de sable et de cailloux. Ensuite, la campagne, c\u2019est vrai, est un peu morne. On se rapproche du ch\u00e2teau d\u2019eau. LE Ch\u00e2teau d\u2019eau, blanc et \u00e9l\u00e9gant. \u00c9l\u00e9gant parce qu\u2019il vous servait de rep\u00e8re. Tout ce qui vous touchait de pr\u00e8s ou de loin, \u00e9tait, \u00e0 cette \u00e9poque\u2026 j\u2019emploie l\u2019adjectif : \u00e9l\u00e9gant, mais il ne convient pas, bien s\u00fbr. Attrayant, terriblement ! Exotique, plut\u00f4t, irait mieux, mais je ne suis pas certaine. Les mots peinent r\u00e9ellement \u00e0 traduire cette \u00ab\u00a0joie\u00a0\u00bb, cette fulgurance, ressentie. Face \u00e0 un \u2026 ch\u00e2teau d\u2019eau ?\u2026 Oui ! Et pour faire court, afin d\u2019arr\u00eater de tourner en rond dans ma t\u00eate \u00e0 la recherche d\u2019un mot, d\u2019un adjectif plus appropri\u00e9, coinc\u00e9e \u00e0 l\u2019avant d\u2019un v\u00e9hicule qui roule trop vite \u2014 trop vite pour moi, trop rapide pour le flux d\u2019images, de sensations, qui sont en train de se bousculer, catapult\u00e9es, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de mon cr\u00e2ne \u2014 je dirais que le ch\u00e2teau d\u2019eau \u00e9tait exotique parce que, plant\u00e9 l\u00e0 dans cette campagne sans relief, pr\u00e8s des berges effondr\u00e9es de la rivi\u00e8re, je savais qu\u2019il vous servait de point d\u2019entr\u00e9e ou de sortie. C\u2019\u00e9tait LE ch\u00e2teau d\u2019eau. Il n\u2019y en avait qu\u2019un.  Il \u00e9tait visible de tous c\u00f4t\u00e9s ! <br>Aujourd\u2019hui, bien s\u00fbr, sous ce ciel peu am\u00e8ne\u2026 j\u2019h\u00e9siterais \u00e0 le qualifier ainsi\u2026 Et puis, avec cette peinture \u00e9caill\u00e9e qui le recouvre maintenant\u2026<br>On a continu\u00e9 de suivre la route, mais parvenus aux intersections, on h\u00e9sitait, on ne se souvenait plus de la direction. M\u00eame les noms des villages n\u2019\u00e9voquaient plus rien. Pourtant, parcouru chaque jour pendant cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0, le chemin vers la maison \u00e9tait devenu une routine, en quelque sorte \u2014 une routine heureuse \u2014 jalonn\u00e9e de coups d\u2019\u0153ils plaisants et qui pr\u00e9paraient l\u2019approche : un bel arbre au bout d\u2019un domaine \u2014 qu\u2019une temp\u00eate violente semble avoir \u00e9t\u00eat\u00e9 aujourd\u2019hui \u2014 une maison blanche dont les volets venaient d\u2019\u00eatre repeints en bleu \u2014 celle-l\u00e0, il me semble\u2026 Mais je ne la voyais pas si minuscule\u2026 est-ce bien la m\u00eame ? \u2014, un petit \u00e9tang cern\u00e9 de joncs \u2014 cette mis\u00e9rable flaque glauque ?\u2026 \u2014 , et puis les avions qui tournaient aux abords de la piste \u2014 le Morane-Paris, le Nord 262, La Corvette\u2026 \u2014 aujourd\u2019hui c\u2019est bien plus calme\u2026 depuis que le Centre n\u2019accueille plus que quelques \u00e9tudiants \u00e9trangers, et puis la flotte a consid\u00e9rablement diminu\u00e9\u2026 Presque toute la formation se fait principalement sur des simulateurs maintenant \u2026<br>Mais, surtout, c\u2019est cet \u00e9t\u00e9\u00a0particulier, celui qui a suivi la p\u00e9riode des examens, cette libert\u00e9, cette jeunesse heureuse et confiante, c\u2019est elle que je veux me rem\u00e9morer ! Et, qu\u2019en suivant cette route, je sois, pour quelques minutes seulement, reporter \u00e0 des dizaines d&rsquo;ann\u00e9es en arri\u00e8re.<br>Elle continue de sinuer, et nous avec, contournant les domaines agricoles, chacun enferm\u00e9 dans sa r\u00eaverie ou absorb\u00e9 simplement par la conduite. Tu ne ralentis pas. Tu sembles press\u00e9. Notre attente ne s\u2019organise pas au m\u00eame rythme. J\u2019ai pens\u00e9 que tu voulais en finir peut-\u00eatre m\u00eame, avec ce r\u00eave de maison qui nous tenaille depuis plus de quarante ans. Nous en parlons tr\u00e8s souvent, si souvent. Nous nous tenons encore dans ces pi\u00e8ces, croyant encore entendre le parquet grincer sous les pas, sentant encore cette odeur d\u00e9licieuse de pi\u00e8ces chauff\u00e9es au feu de bois d\u00e9sormais refroidi. On dit LA maison. Cette maison travers\u00e9e de soleil, toutes portes et fen\u00eatres ouvertes sur l\u2019\u00e9tang et les arbres, dont nous avons tant de fois repouss\u00e9 la visite, jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, o\u00f9, sur un coup de t\u00eate et parce que tu savais combien \u00e7a me ferait plaisir, tu t\u2019es engag\u00e9 sur la droite. Les conditions semblaient r\u00e9unies, malgr\u00e9 le peu de temps dont nous disposions ce jour-l\u00e0, ayant \u00e0 raccompagner notre fille jusqu\u2019\u00e0 D. <br>Tu continues d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer en suivant la petite route d\u00e9serte, n\u00e9gociant les virages presque rageusement. \u00c0 un moment, il y a eu cette lumi\u00e8re toute sp\u00e9ciale, si particuli\u00e8re. Quelques secondes d\u2019un \u00e9clairage se faufilant sous le tunnel des arbres au-dessus de nous. Ce goulet vert, piquet\u00e9 des \u00e9pingles du soleil, du soleil de ces jours-l\u00e0. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment cette lumi\u00e8re ! La lumi\u00e8re de cet \u00e9t\u00e9 qui revenait, \u00e0 cet endroit. J\u2019ai dit :<br>\u2014 C\u2019est bient\u00f4t l\u00e0, c\u2019est le dernier virage ! rappelle-toi ! Ensuite il y a la courte mont\u00e9e. Oui, \u00e7a y est ! je reconnais\u2026  enfin ! <br>Je ressentais aussi une sensation, celle du pied au plancher de la vieille VW, l\u2019obligeant \u00e0 monter la pente, apr\u00e8s le virage et \u00e0 l\u2019approche de la ferme. Il fallait toujours se m\u00e9fier du chien. Le chien jaune, tu t\u2019en souviens ?\u2026 Tu ne te souviens pas ? \u2026 <br>Tu as r\u00e9pondu : <br>\u2014 Oui\u2026 peut-\u00eatre\u2026 Je ne sais plus. <br>La maison est apparue, apr\u00e8s les arbres, derri\u00e8re la ferme. Elle a gliss\u00e9 trop vite vers l\u2019arri\u00e8re, nous laissant seulement l\u2019illusion d\u2019un pan de vieux mur. La voiture longeait le parc compl\u00e8tement modifi\u00e9 \u2014 massacr\u00e9 : un terrain de football avait pris toute la place \u2026\u2014 tu as encore acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 dans la ligne droite juste avant le portail, laiss\u00e9 grand ouvert. L\u00e0, tr\u00e8s vite, je me suis retourn\u00e9e sur mon si\u00e8ge, j\u2019ai voulu voir, revoir, suivre des yeux le chemin que mes pas n\u2019emprunteraient jamais plus, le voir s\u2019enfoncer \u00e0 travers le petit bois, essayant, une derni\u00e8re fois d\u2019apercevoir la maison. J\u2019ai capt\u00e9 au passage deux p\u00e9tales ronds et blancs d\u2019antennes satellites et les rangs de gradins m\u00e9talliques et ridicules, \u00e0 l\u2019endroit m\u00eame o\u00f9 on installait nos fauteuils, les soirs o\u00f9 l\u2019un d\u2019entre vous \u00e9tait de vol de nuit. On attendait son passage, l\u2019ombre gigantesque du Nord 262 par-dessus la cour plant\u00e9e de marronniers. <br>Tu as dit : <br>\u2014 Il est tard, d\u00e9j\u00e0. Il reste de la route \u00e0 faire.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/160326_IMG_3378-768x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-29639\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/160326_IMG_3378-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/160326_IMG_3378-315x420.jpg 315w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/160326_IMG_3378-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/160326_IMG_3378-1536x2048.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/160326_IMG_3378-scaled.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u2014 \u00c7a fait si longtemps ? \u2014 Oui ! 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