{"id":29829,"date":"2021-03-16T15:48:46","date_gmt":"2021-03-16T14:48:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=29829"},"modified":"2021-03-16T15:48:48","modified_gmt":"2021-03-16T14:48:48","slug":"lenfer-se-dit-il","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lenfer-se-dit-il\/","title":{"rendered":"L&rsquo;enfer, se dit-il"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">Longtemps apr\u00e8s, il reste sans pouvoir dormir. Le sommeil lui \u00e9chappe et d\u00e8s qu\u2019il ferme les yeux il entend \u00e0 nouveau le bruit ; \u00e0 nouveau, les coups retentissent. Les coups vibrent, vrillent ses oreilles, \u00e9clatent en claquements fous, ce sont des fouets de quatorze juillet cinglants, lac\u00e9rant l\u2019air irrespirable autour de lui. Dans l\u2019odeur de sueur humaine, de trouille, de poudre, tout son corps sans poids s\u2019arqueboute, les machoires serr\u00e9es, ses mains, tout son corps, sans douleur, mais crisp\u00e9 et \u00e0 la fois sans volont\u00e9 autre que celle de vivre. Son corps masqu\u00e9, qui a endoss\u00e9 le poids de l\u2019autre dans lequel, \u00e0 travers lui, il per\u00e7oit les balles percuter, marteler le dos puis rentrer et faire sursauter la chair, exploser la boite cranienne qui p\u00e8se sur son corps recroquevill\u00e9 \u00e0 lui, tass\u00e9 dans l\u2019espace r\u00e9duit du poste, derri\u00e8re le si\u00e8ge. Sur ses mains, ce sont des morceaux de cervelle coll\u00e9s, du sang gicl\u00e9 sur ses mains, qui s\u2019y agrippent. Avec l\u2019air de la piste qui entre par la fen\u00eatre laiss\u00e9e ouverte par le copilote dans son sauve-qui-peut. Juste aux premiers tirs. Le copilote a fait un bon, il est tomb\u00e9 d\u2019une hauteur de six m\u00e8tres. Il le voit encore, il tend le cou, le croyant mort, \u00e0 travers sa vue brouill\u00e9e par la fum\u00e9e, le coup qu\u2019il a re\u00e7u sur l\u2019arcade qui saigne, s\u00fbrement. \u00c7a coule chaud sur sa tempe, sans douleur, mais un jus ti\u00e8de longe le maxillaire puis s\u2019\u00e9goutte par le lobe de son oreille et s\u2019infiltre moite dans l\u2019interstice entre la chemise et le cou. Il avale encore une boule de salive s\u00e8che, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-go\u00fbt m\u00e9tallique. Sur lui, autour de lui c\u2019est un chaos rouge et noir remuant, titubant, \u00e7a gueule, \u00e7a tire. Il a peur. Il est vivant. Il ne peut voir, apercevoir le morceau de piste, l\u2019endroit pr\u00e9cis o\u00f9 est tomb\u00e9 le copilote. Il est encore assis \u00e0 son si\u00e8ge, avec le pistolet froid et dur braqu\u00e9 sur lui et brusquement la porte du poste explose, d\u00e9fonc\u00e9e en une gerbe de m\u00e9tal et de plastique dur. Il voit une arme, une main, un bras v\u00e9tu d\u2019un treillis de couleur. De douleur. Il entend une voix masculine, il sent une odeur de tabac froid, de mauvaise cuisine. Les mots \u00ab\u00a0prisonnier politique\u00a0\u00bb. L\u2019avion d\u00e9tourn\u00e9 est gar\u00e9 sur le tarmac, on attend, moteurs coup\u00e9s. La chaleur. Les vivres demand\u00e9s au bout de quelques heures d\u2019attente. Quelques heures, c\u2019est ce qu\u2019il a lu ensuite dans les journaux, mu\u00e9es en \u00e0 peine quelques minutes assis, avec dans la t\u00eate le d\u00e9sordre des pens\u00e9es. Puis l\u2019assaut. Le copilote ouvre sa fen\u00eatre en entendant les rafales de balles derri\u00e8re lui, la porte du poste. La porte du poste qui saute. Les morceaux coupants qui giclent, le corps qui tombe, chaud et mou, affaiss\u00e9 tout d\u2019un coup, l\u2019air \u00e9tonn\u00e9, sur lui, sur son corps \u00e0 lui. L\u2019oeil rond et noir, agrandi, grand ouvert, l\u2019\u00e9tonnement braqu\u00e9 sur lui. Le corps mort et mou le sauvant de son poids mort sur son coeur qui frappe \u00e0 ses oreilles. Ses tempes, le coup port\u00e9. Le sang. L\u2019odeur. Pas de douleur, aucune. Priv\u00e9 de. Il respire encore. Non. Il sent \u00e0 travers la veste du treillis la ceinture de balles. Pointues. Et les soubresauts du corps cribl\u00e9, qui semble vivre encore, avec les balles qui terminent leur course dans les poumons, les visc\u00e8res, les os qu\u2019elles explosent. Sur ses bras, son front, partout. Il a l\u2019impression de respirer dans la bouche de l\u2019autre.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">C\u2019est \u00e7a l\u2019enfer, se dit-il.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/160618_IMG_4564-1024x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-29830\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/160618_IMG_4564-1024x1024.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/160618_IMG_4564-420x420.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/160618_IMG_4564-200x200.jpg 200w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/160618_IMG_4564-768x768.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/160618_IMG_4564-1536x1536.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/160618_IMG_4564-2048x2048.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Longtemps apr\u00e8s, il reste sans pouvoir dormir. 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