{"id":30467,"date":"2021-05-17T16:00:28","date_gmt":"2021-05-17T14:00:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=30467"},"modified":"2025-01-25T17:33:04","modified_gmt":"2025-01-25T16:33:04","slug":"testard_baudelaire_2_2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/testard_baudelaire_2_2\/","title":{"rendered":"#baudelairebicentenaire #02 | \u00bb    \u00ab"},"content":{"rendered":"\n<p id=\"l_enfant\">\u00ab Que fait-il en for\u00eat ? Que fais-tu seul en pleine for\u00eat ? Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il fait l\u00e0 ? Que se passe-t-il ? J&rsquo;entre dans la clairi\u00e8re au carrefour en for\u00eat sans personne autour, sans un bruit, sans qu&rsquo;il bouge en face de moi j&rsquo;approche de lui, qui n&rsquo;avance pas, ne recule pas, ne l&rsquo;entends pas : sur mon chemin, n&rsquo;ai pas le choix. Qui t&rsquo;a laiss\u00e9 ? J&rsquo;en suis si pr\u00e8s et je suis seule, la for\u00eat tout autour, loin autour, suis attir\u00e9e, curieuse. Suis aimant\u00e9e. Comme il est noir au beau milieu des bois, comme il brille. J&rsquo;en suis tout pr\u00e8s, \u00e0 pr\u00e9sent je me vois dedans et vois qu&rsquo;il est vide : personne c\u00f4t\u00e9 conducteur, c\u00f4t\u00e9 passager. Soulagement, j&rsquo;en fais le tour. Je commence mon tour. Me sens joueuse, ne me reconnais pas, fais jouer la poign\u00e9e, prise d&rsquo;un scrupule, ou d&rsquo;une peur qui sait ? pose mes doigts sur le capot \u2014 qui est froid. Il n&rsquo;y a, donc, \u00e0 l&rsquo;entour que ce v\u00e9hicule et moi, verrouill\u00e9 et comme pour moi. Qu&rsquo;est-ce que je fais l\u00e0 ? Pourquoi si noir ? Je fais aller mon doigt contre le luisant de sa forme, aile avant gauche, pare-choc laqu\u00e9 dans la couleur de carrosserie \u2014 je prends mon temps, puis droite, peinture int\u00e9grale, noire jusques aux vitres teint\u00e9es \u00e0 l&rsquo;ombre des arbres, des hauts arbres de la for\u00eat, des h\u00eatres. Je suis si pr\u00e8s, j&rsquo;y vois tout en noir, mon reflet se coule dedans, comme il coule, je m&rsquo;y vois, mon reflet est comme mon ombre. Les ombres des hauts arbres avec moi s&rsquo;y dessinent et s&rsquo;y plient. Mon doigt y glisse : de l&rsquo;eau. L&rsquo;ombre, c&rsquo;est la pluie. Il pleut c\u00f4t\u00e9 passager. Une pluie froide, je sens le froid, dans mon dos qui coule, je me tourne et te vois \u2014 comment \u00e7a ? Dans une goutte \u00e0 la vitre tu es l\u00e0 \u2014 toi aussi ? Je ne t&rsquo;entends pas derri\u00e8re la vitre. Dis-moi. Tu me regardes, ne me reconnais-tu pas ? Que fais-tu, assise \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re, petite dans la banquette profonde et noire, dans l&rsquo;ombre, ta bombe sur les genoux, ma fille, entre tes mains ? Quel est cet air contrit ? Qu&rsquo;est-ce que tu as fait ? C&rsquo;est verrouill\u00e9&#8230; Cela fait mal, comme tu as mal mon enfant, tu ne sais pas o\u00f9. Attends, je suis l\u00e0, maman va t&#8217;emmener. Je te conduirai au docteur, ne pleure pas, tes larmes au bout de mes doigts je finis le tour de l&rsquo;auto, mes doigts en larmes, passe de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 : c\u00f4t\u00e9 conducteur \u2014 il commence \u00e0 pleuvoir, non ? de plus en plus fort, sur le toit de l&rsquo;auto, \u00e0 ne plus m&rsquo;entendre, je te perds de vue, je t&rsquo;appelle : m&rsquo;entends-tu ? mon enfant serre ma main, maman, ne bouge pas je fais le tour. Je reviens.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"la_dame\">Plus fort. Serre, serrez encore, comment est-ce qu&rsquo;il faut te le dire ? pardon, je ne trouve pas les mots, je n&rsquo;ai pas eu les mots, pardon. Pardon. C&rsquo;est infranchissable la barri\u00e8re de mots entre nous, ils sont tous l\u00e0, lequel choisir entre tous : ce n&rsquo;est que le d\u00e9but \u2014 vous ne voulez pas voir la fin ? R\u00e9ponds-moi \u2014 Regardez-moi : on est le rond-point, je vous rappelle que vous \u00eates l\u00e0 \u2014 je me rappelle : on est tous l\u00e0, avec nous, je suis d\u00e9sol\u00e9e, vous ne partez pas comme \u00e7a, avec tout ce qu&rsquo;il nous reste \u00e0 faire, \u00e0 gagner, regardez-moi, on ne l\u00e2che rien, serrez \u2014 qu&rsquo;est-ce que je vais dire, moi, \u00e0 votre enfant ? \u2014 Je conduis ma fille au docteur, elle a dit : elle est malade, c&rsquo;est pass\u00e9 de bouche en bouche, sa fille est malade, elle ne veut pas prendre la d\u00e9viation\u2026 On dit : l&rsquo;automobiliste, la conductrice\u2026 Comme si on n&rsquo;en \u00e9tait pas, nous : elle est d&rsquo;abord une m\u00e8re, je suis une m\u00e8re, vous \u00eates une m\u00e8re, \u00e0 votre \u00e2ge et si vous \u00eates l\u00e0 \u2014 si tu t&rsquo;\u00e9tais sentie assez concern\u00e9e, en col\u00e8re pour \u00eatre l\u00e0 avec nous tous, c&rsquo;est pour nous et pour nos enfants surtout. Une m\u00e8re ? Comment c&rsquo;est possible ? Je cherche l&rsquo;encha\u00eenement, j&rsquo;en r\u00eave la nuit les mots me viennent, plus qu&rsquo;il n&rsquo;en faut : un peuple de mots, le rond-point en est plein et ils s&rsquo;\u00e9coulent librement et sans heurt et tu les comprends. J&rsquo;avais tap\u00e9 avec les autres sur le toit de l&rsquo;auto, sur son capot avec le poing, peut-\u00eatre ce n&rsquo;\u00e9tait pas tr\u00e8s malin, tout le monde tapait, est-ce qu&rsquo;elle a paniqu\u00e9 ? Elle a pris le rond-point \u00e0 l&rsquo;envers \u2014 dans le sens des aiguilles d&rsquo;une montre, c&rsquo;est \u00e7a. Je me r\u00e9veille chaque nuit et vous \u00eates l\u00e0, je t&rsquo;appelle : par ton pr\u00e9nom. \u00c0 ce moment-l\u00e0 je ne le connaissais pas, c&rsquo;est votre fille, quand elle est venue, le pr\u00e9nom a circul\u00e9, votre nom. On ne se connaissait pas, pas le temps, n&rsquo;est-ce pas ? occup\u00e9es qu&rsquo;on \u00e9tait \u00e0 expliquer, parlementer, faisant la circulation \u2014 on la perturbait en fait : c&rsquo;\u00e9tait nous la perturbation \u2014, on n&rsquo;a pas eu le temps de se conna\u00eetre. Le but au d\u00e9but \u00e9tait de faire faire un d\u00e9tour aux autos pour qu\u2019ils consomment leur essence : qu&rsquo;ils comprennent. On leur montrait une d\u00e9viation. On ralentissait. On voyait que les gens avaient peur, nous on voulait les encourager \u00e0 soutenir le mouvement. Allez savoir ce qui se passe dans la t\u00eate de quelqu&rsquo;un. On peut \u00eatre transform\u00e9e en auto. S&rsquo;est-elle sentie pi\u00e9g\u00e9e dans le v\u00e9hicule ? Avec la petite\u2026 C&rsquo;est plein d&rsquo;angles morts dans ces bo\u00eetes\u2026 On ne r\u00e9alisait pas. Tous les alentours \u00e9taient h\u00e9b\u00e9t\u00e9s, la zone bruissait, les klaxons, \u00e7a criait\u2026 Maintenant personne, le silence. Je n&rsquo;entends que ma voix dans la pluie\u2026 \u2014 Serrez bien, gardez mes mains. J&rsquo;ai dit : \u2014 Madame\u2026 Qu&rsquo;est-ce qui se passe ? Comment on en arrive l\u00e0 ? Attrap\u00e9e par le pied&nbsp;par une des roues de la voiture \u2014 je l&rsquo;ai lu apr\u00e8s dans le journal, je n&rsquo;avais pas vu \u2014, puis renvers\u00e9e. J&rsquo;ai lu : la dame d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. La dame morte. Je t&rsquo;appelle. Je vous ai dit tu, je n&rsquo;ose plus \u2014 la honte, ou le poids : je porte un monument \u00e0 votre m\u00e9moire l\u00e0, sur le c\u0153ur. Vous qui \u00eates la premi\u00e8re \u00e0 me partir dans les bras, de ma vie \u2014 quasiment : ma veste pos\u00e9e sur vous, tu ne seras pas, tu ne vas pas, vous en allez sur le rond-point, les mots me manquent, quoi vous dire, tu n&rsquo;es plus l\u00e0, comment te pr\u00e9senter \u00e7a, regardez : regarde, on est tous l\u00e0, tout autour, on fait barrage, plus de froid, plus de sol, c&rsquo;est entre nous, allez, \u00e7a reste entre nous, marche arri\u00e8re, on revient sur nos pas, quelques minutes en arri\u00e8re, les secondes, allez\u2026 Les mots pour te retenir, on dit\u2026 On ira jusqu&rsquo;au bout, allez&#8230; Je les revois les gens en gilets jaunes autour de nous : de vous \u2014 les yeux partir\u2026 On ne se connaissait pas, tous, avant vous. \u2014 On se tutoie ? Tu ne r\u00e9ponds plus, vous ne m&rsquo;avez pas r\u00e9pondu. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><em>Librement inspir\u00e9 de <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.liberation.fr\/france\/2018\/11\/17\/manifestante-morte-en-savoie-c-etait-sa-premiere-manif_1692724\" target=\"_blank\">ci<\/a> et de <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.francetvinfo.fr\/economie\/transports\/mobilisation-du-17-novembre\/elle-en-avait-assez-de-voir-ses-enfants-galerer-sur-les-pas-de-chantal-mazet-morte-le-1er-jour-du-mouvement-des-gilets-jaunes_3689741.html\" target=\"_blank\">\u00e7a<\/a>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/210506_Deadman_2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-30472\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><em><span class=\"has-inline-color has-medium-gray-color\">Chris Burden, Deadman, 1972 (Photo Gary Beydler)<\/span><\/em><\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il pleut c\u00f4t\u00e9 passager. Ne me reconnais-tu pas ? <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/testard_baudelaire_2_2\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#baudelairebicentenaire #02 | \u00bb    \u00ab<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":334,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[2017],"class_list":["post-30467","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier","tag-bicentenaire-baudelaire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30467","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/334"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=30467"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30467\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":178744,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30467\/revisions\/178744"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=30467"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=30467"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=30467"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}