{"id":32373,"date":"2021-06-21T22:37:43","date_gmt":"2021-06-21T20:37:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=32373"},"modified":"2021-07-12T18:36:40","modified_gmt":"2021-07-12T16:36:40","slug":"enfin-seul","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enfin-seul\/","title":{"rendered":"#L1 | Enfin seul"},"content":{"rendered":"\n<p>Il saisit la bouteille d\u2019eau dans le sachet \u00e0 ses pieds. Il est inquiet, il boit. Une odeur d\u00e9sagr\u00e9able de plastique lui rappelle les \u00e9t\u00e9s au camping sous la tente. Cette fois, il ne part pas en vacances. Au milieu de l\u2019autobus, parmi quelques t\u00eates grises, le jeune homme cherche un peu de confort au fond de son si\u00e8ge dur. Il roule en boule un pull sous sa t\u00eate. Puis ferme ses yeux, pour les rouvrir tr\u00e8s peu de temps apr\u00e8s. Il se tourne contre la vitre. Il essuie du revers de sa manche les carreaux embu\u00e9s par le chauffage. Sa r\u00e9tine suit \u00e0 quatre-vingt kilom\u00e8tres heure le soleil rasant qui r\u00e9chauffe les blancs et les verts sombres des garrigues qui s\u2019\u00e9veillent. Le temps et le paysage s\u2019allongent. La clart\u00e9 d\u00e9voile les massifs au loin. Il sort un roman de son blouson, commence \u00e0 le lire mais le repose au bout de trois pages. Dehors, les transitions successives des blocs calcaires continus et arides parsem\u00e9s d\u2019arbres rabougris se d\u00e9placent et s\u2019effacent d\u00e9sormais en vall\u00e9es gorg\u00e9es d\u2019eau bord\u00e9es d\u2019arbres en majest\u00e9. Les petits villages se succ\u00e8dent. Sur les places de platanes nus, les cypr\u00e8s prennent la place des pins parasol devant les \u00e9glises. Le panorama change. Le bus s\u2019arr\u00eate plusieurs fois \u00e0 tr\u00e8s courts intervalles. Ici deux hommes, et l\u00e0 trois femmes se hissent sur les marches trop hautes. Le moteur red\u00e9marre en pleine mont\u00e9e, les disques d\u2019embrayage patinent lourdement. Les personnes se connaissent et restent en petit groupe. Leur accent est moins chantant. Il comprend que c\u2019est jour de march\u00e9. Il ressent un soulagement d\u2019\u00eatre l\u00e0 enfin seul, \u00e9chapp\u00e9, anonyme. Il rabat la tablette devant lui, et vide dessus les poches de son jean. Il y a p\u00eale-m\u00eale deux cent francs, une enveloppe blanche pli\u00e9e en deux, des emballages froiss\u00e9s et brillants, un paquet de chewing-gum. Les pi\u00e8ces se d\u00e9placent toutes seules dans le virage. Il remet vite l\u2019argent dans la petite poche de son jean. Il d\u00e9plie l\u2019enveloppe \u00e9paisse pour revoir ce qui est griffonn\u00e9 dessus. Il lit tout haut les horaires et les villes, le changement de correspondance d\u00e9j\u00e0 effectu\u00e9. Un nom et un num\u00e9ro sont entour\u00e9s. Il replace tous ses papiers sur lui. L\u2019autobus ralentit. La moiti\u00e9 du bus sort avec des cabas. La place du gros bourg et les rues adjacentes grouillent de monde. La tentation de descendre est grande pour se m\u00ealer \u00e0 la foule, pour un caf\u00e9-brioche. Il observe cette vie de village. Le bus prend le large, le march\u00e9 s\u2019estompe. La v\u00e9g\u00e9tation s\u2019aplatit. Des roseaux sur les bas-c\u00f4t\u00e9s des routes \u00e9clipsent les saules, aulnes, peupliers qui se font plus rares. Les cypr\u00e8s plus nombreux s\u2019\u00e9panouissent plant\u00e9s en haies g\u00e9antes, comme brise-vent naturel. Il regarde l\u2019heure sur sa montre. Il arrive bient\u00f4t. Il a comme un r\u00e9flexe de se lever quand il aper\u00e7oit le pont de pierre qui enjambe le large fleuve. Les eaux sont hautes et boueuses. En face surplombe un bel ensemble fortifi\u00e9 d\u2019une \u00e9glise avec un clocher en forme de tour carr\u00e9e. Il descend son sac \u00e0 dos pour le mettre sur le si\u00e8ge voisin. Il d\u00e9place son blouson. L\u2019autocar freine brutalement, le conducteur jure. Encore debout, il se retient de justesse. Un bagage \u00e0 main chute lourdement dans l\u2019all\u00e9e. Une dame peste sur le chauffeur imprudent. Il se rassoit un peu sonn\u00e9. Il sent la fatigue. Il n\u2019est pas tout \u00e0 fait midi quand les portes s\u2019ouvrent. Il demande son chemin au chauffeur qui bredouille une r\u00e9ponse. Il n\u2019insiste pas, il descend. L\u2019air frais de la gare routi\u00e8re le saisit, la temp\u00e9rature a chut\u00e9 depuis qu\u2019il est mont\u00e9. Et si c\u2019est encore le sud, plus rien ne lui est familier. Comme un doute, il regarde derri\u00e8re lui. La soute du car vient d\u2019\u00eatre ouverte. Il n\u2019y voit pas le sac qu\u2019il porte justement sur le dos. Il se ravise. Des effluves de poulet frit flottent dans l\u2019air. Il cherche du regard mais il n\u2019y a pas de r\u00f4tisserie aux alentours. Des gens partent charg\u00e9s de gros sacs, d\u2019autres arrivent avec des valises. Il s\u2019adresse \u00e0 un contr\u00f4leur en casquette pour avoir une id\u00e9e de son itin\u00e9raire. Il comprend qu\u2019il faudra faire le reste \u00e0 pied. Il n\u2019 a pas de carte. Il s\u2019\u00e9loigne en suivant le soleil vers l\u2019est, la direction qu\u2019il doit emprunter. Le froid le pousse dans la premi\u00e8re boulangerie. Les sandwichs sont derri\u00e8re une vitrine d\u00e9j\u00e0 emball\u00e9s, mais le bout de pain qui d\u00e9passe est app\u00e9tissant. Ils en ach\u00e8tent deux, un pour tout de suite, l\u2019autre pour ce soir. Le beurre et le jambon d\u00e9bordent dans le sachet. Il redemande quelle route prendre. La caissi\u00e8re appelle le boulanger qui arrive des fourneaux avec un fagot de baguettes. Il dit d\u2019embl\u00e9e que c\u2019est facile, c\u2019est tout droit vers le nord puis qu\u2019il faut bifurquer vers l\u2019est, de toute fa\u00e7on c\u2019est indiqu\u00e9. Il lui tend une baguette toute chaude sans le faire payer. Il sort encore plus d\u00e9sorient\u00e9. Et apr\u00e8s une demi-heure \u00e0 tourner en rond, il tombe nez-\u00e0-nez sur un plan de ville.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il saisit la bouteille d\u2019eau dans le sachet \u00e0 ses pieds. Il est inquiet, il boit. Une odeur d\u00e9sagr\u00e9able de plastique lui rappelle les \u00e9t\u00e9s au camping sous la tente. Cette fois, il ne part pas en vacances. 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