{"id":32562,"date":"2021-06-22T19:10:16","date_gmt":"2021-06-22T17:10:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=32562"},"modified":"2021-07-08T18:40:32","modified_gmt":"2021-07-08T16:40:32","slug":"brest-5-heures-du-matin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/brest-5-heures-du-matin\/","title":{"rendered":"Brest, 5 heures du matin  #L1"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est le choc de la porte qui fait commencer le jour. <em>Vlam <\/em>comme dans une B\u00e9d\u00e9, avec le petit tambour du c\u0153ur qui se dit&nbsp;<em>Allez c\u2019est parti<\/em>. Chaque fois, essayer de le faire avec le moins de bruit possible, chacun fait \u00e7a, on murmure son petit <em>au revoir<\/em> en fin de f\u00eate avant le d\u00e9part pr\u00e9cipit\u00e9. L\u00e0 il n\u2019y a personne \u00e0 saluer, juste l\u2019appartement en d\u00e9sordre qu\u2019il faut oublier tr\u00e8s vite, le gros imper \u00e0 enfiler et la porte, avec ses multiples crochets qu\u2019on tire et d\u00e9place avec le moins de fanfare. Faudrait pas r\u00e9veiller tout l\u2019immeuble. Avec quand m\u00eame le regard inquiet vers la porte d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, qui laisse parfois un gros dogue s\u2019\u00e9chapper pour le pipi du soir ou la coursette \u00e0 l\u2019aube. M\u00e9ticuleusement tirer les verrous, la cl\u00e9 qui farfouille. Vite, les poings dans les poches et voil\u00e0 la rue. Transie de bruine, petite nuit mauve qui accompagne le matin. La rue en pente d\u00e9ploie son panache, pile au moment o\u00f9 le casque sono vient \u00e9craser les oreilles. Le chewing-gum, ce sera apr\u00e8s la journ\u00e9e, on pr\u00e9f\u00e8re garder le go\u00fbt du caf\u00e9, \u00e2cre et grisant, brume \u00e9lectrisante dans la trach\u00e9e jusqu\u2019aux veinules des poumons, qui gonflent mieux avec les excitants. Et c\u2019est parti pour les balades de Bir\u00e9li Lagr\u00e8ne, les longues am\u00e9thystes que la guitare fait rentrer dans les jambes. Maintenant qu\u2019elles s\u2019\u00e9chauffent, remontent la rue, tout devient pulsion&nbsp;: \u00e0 hauteur d\u2019\u00e9paule un furet sauvage court sur un mur, presque au m\u00eame rythme\u2026 jusqu\u2019\u00e0 la rue Le Gonidec, parall\u00e8le \u00e0 la rue Saint-Marc. Le grand frais petite bruine humecte les cheveux, \u00e7a frise petites gondoles sur le front, un passant se glisserait l\u00e0, il entendrait chantonner dans les enjamb\u00e9es sans souffle. Mais impossible d\u2019en voir, un passant \u00e0 cette heure, en plein mois d\u2019ao\u00fbt quand tout le monde est emp\u00eatr\u00e9 dans une soir\u00e9e, encore embourb\u00e9 dans un r\u00eave comateux. La fra\u00eecheur est immense quand la rue Jean Jaur\u00e8s descend le long du tram, presque \u00e0 se rapprocher de la mer. En bas de la rue de Siam, s\u2019il est possible de voir un petit carr\u00e9 de l\u2019oc\u00e9an, ce sont de grandes houles d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es, bleu intense, baratt\u00e9es par la pluie. Et rien d\u2019autre, peut-\u00eatre des v\u00e9liplanchistes un peu furieux qui veulent s\u2019incendier de frayeur \u00e0 slalomer sur les flots plus lourds, plus volumineux mais r\u00e9guliers \u00e0 l\u2019aube, r\u00e9guliers, pas vraiment press\u00e9s. La houle on peut la voir aussi quand on prend le pont de Recouvrance. Mais le grain noir par-dessus la mer n\u2019attire pas toujours, alors on pr\u00e9f\u00e8re prendre les rues adjacentes, un peu incurv\u00e9es et r\u00eaches, qui font les mollets. Et tout \u00e0 coup la cl\u00e9. Qu\u2019a fait la cl\u00e9&nbsp;? Est-elle vraiment rentr\u00e9e dans la serrure, a-t-elle tourn\u00e9 sur elle-m\u00eame&nbsp;? Ce geste-l\u00e0 a-t-il \u00e9t\u00e9 fait ce matin&nbsp;? Une torsion dans l\u2019estomac. Impossible d\u2019avancer. Il faut revenir, <em>faut v\u00e9rifier<\/em>. Si jamais quelqu\u2019un s\u2019immisce, tout peut \u00eatre saisi&nbsp;: la Fender bleu d\u2019acier, les enceintes, l\u2019ampli, le looper, le clavier \u00ab&nbsp;midi&nbsp;\u00bb. Rebrousser chemin, prendre un raccourci, courir cette fois. Il faut ranger le casque, la musique devient hors-jeu. L\u2019essoufflement, et le retour dans la rue en pente. Refaire le geste, reprendre ses esprits. De nouveau la porte&nbsp;: geste, cliquetis, rouvrir, refermer, cl\u00e9 dans la poche, actionner la poign\u00e9e. C\u2019est fait. C\u2019est act\u00e9 dans la t\u00eate. Le muscle du&nbsp; poignet a pris note. La rue revient vers soi, c\u2019est beau cette aube, fra\u00eeche et mauve. La bruine fait des gouttelettes dans les sourcils et les oreilles. Frais petit matin d\u2019ao\u00fbt. Des esp\u00e8ces de pattes grignotent l\u2019espace derri\u00e8re, \u00e0 l\u2019angle de la rue Poullaouec. Ce sont deux petits renards qui fouillent les poubelles. L\u2019autre jour, quelqu\u2019un a aper\u00e7u toute une colonie de petits sangliers qui traversaient la route. \u00c7a fait sourire, \u00e7a ragaillardit, de voir la rue se peupler d\u2019insolite. Les irr\u00e9guliers, les rentr\u00e9es l\u00e0, les b\u00eates sauvages. Le hasard des rues fait qu\u2019elles s\u2019arrangent avec le trop de vent, trop de pluie, s\u2019abriter sous un porche, croquer un petit escalier, se couler sous une galerie, qui rentre dans une venelle, s\u2019arquer sous un auvent, un abribus pour r\u00e9cup\u00e9rer la voie qui longe le tram, \u00e0 toute vitesse parmi les gens du matin comme des rats qui s\u2019\u00e9vadent. Les pas cr\u00e9pitent dans les demi-flaques, les goutti\u00e8res laissent \u00e9pandre de fines giclettes, et c\u2019est la fra\u00eecheur et les odeurs de pain qui guident&nbsp;: passer devant la boulangerie, \u00e7a fait sourire les narines. Et paf, une main prend l\u2019\u00e9paule. \u00ab&nbsp;Eh&nbsp;! C\u2019te pla\u00eet, t\u2019as pas du feu&nbsp;?&nbsp;\u00bb la surprise fait bl\u00eamir d\u2019un coup. Le type est droit devant, vaguement bancal, les jambes malhabiles. \u00ab&nbsp;T\u2019as pas du feu c\u2019te pla\u00eet&nbsp;?&nbsp;\u00bb La voix retrouve son chemin, pourtant longtemps contenue, rarement \u00e9ject\u00e9e. \u00ab&nbsp;Excuse, je fume pas&nbsp;\u00bb. L\u2019autre de riposter&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ben t\u2019as pas l\u2019air&nbsp;! j\u2019suis s\u00fbr qu\u2019t\u2019as du feu&nbsp;! Et puis tu vas o\u00f9 comme \u00e7a&nbsp;?&nbsp;\u00bb Reprendre sa respiration. Redire&nbsp;: pas de feu, il faut y aller, c\u2019est press\u00e9. A peine le type d\u00e9pass\u00e9, presque un l\u00e9ger tourniquet vers la gauche, louvoyer, que l\u2019autre revient \u00e0 la charge&nbsp;: \u00ab&nbsp;Et puis tu me bouscules en plus&nbsp;?&nbsp;\u00bb Exclamations&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pas du tout&nbsp;! D\u00e9sol\u00e9, faut qu\u2019j\u2019y aille&nbsp;\u00bb. Le type est d\u00e9j\u00e0 derri\u00e8re. Et pourtant, il avance, marche &nbsp;arrive, et paf&nbsp;! un pain dans la t\u00eate, la tempe, ou plut\u00f4t un coup dans l\u2019oreille, le son strident, douleur. Cr\u00e8ve l\u2019oreille. Les deux mains plac\u00e9es contre la tempe, l\u2019autre est parti en courant. La rue se retrousse, r\u00e9tracte toutes ses tentacules pour faire moins de mal dans la t\u00eate. Le c\u0153ur bat la chamade, putain la douleur, putain mal. V\u00e9rifier la serrure, le doigt rentre dans le canal, la rue s\u2019enfle et forme comme une moquette, une dr\u00f4le de texture sous les pieds \u2013 n\u2019entend plus rien, marche dans une vasque emplie de ouate. Seul le frais pousse dans le dos, les pas s\u2019acc\u00e9l\u00e8rent, trouvent exactement la ruelle et le bus qui arrive \u00e0 l\u2019heure, semble l\u2019attendre \u00e0 chaque fois, le front pos\u00e9 sur la vitre dans le bus quasi vide. La houle \u00e0 l\u2019horizon fait ses ravages au ralenti, \u00e7a pourrait faire de belles photos, c\u2019est presque fini, presque fini, \u00e7a arrive d\u00e9sormais, le chauffeur est au courant, \u00ab&nbsp;\u00e7a va aller vous \u00eates s\u00fbr&nbsp;? je vous d\u00e9pose devant l\u2019entr\u00e9e principale&nbsp;?&nbsp;\u00bb Sortir en chancelant, le vertige du b\u00e9ton arm\u00e9 sans plus de bruit, ni d\u2019iode ni de crachin, rentrer dans le hall, reprendre le m\u00eame service et la blouse blanche, la vigueur des petites nuits, croiser les bons visages de ceux qu\u2019ont fini, la machine \u00e0 caf\u00e9 encore chaude, les premi\u00e8res tasses qui s\u2019agglutinent dans l\u2019\u00e9vier. \u00ab&nbsp;Mais tu fais quoi, c\u2019est dingue, tu saignes&nbsp;!&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Ah mais non tu vas pas pouvoir travailler comme \u00e7a&nbsp;! Bordel tu te rends compte&nbsp;?&nbsp;\u00bb Mais la douleur qui faisait presque vomir commence \u00e0 battre des ailes, fait des petites fourmis maintenant. \u00ab&nbsp;Allez zou, maintenant tu files aux urgences&nbsp;! Tu vas t\u2019occuper de toi un peu&nbsp;!&nbsp;\u00bb C\u2019est pas du tout la m\u00eame entr\u00e9e, et m\u00eame carr\u00e9ment de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Reprendre le bus qui refait le tour de la c\u00f4te, la mar\u00e9e commence \u00e0 valdinguer un peu plus informelle, y m\u00ealant des poign\u00e9es de mouettes, et d\u2019\u00e9normes go\u00e9lands, comme des poules d\u2019eau, et les bateaux de p\u00eacheurs arrivent au port. Alors revigor\u00e9 par tout ce sel et ce d\u00e9sordre, pr\u00eat \u00e0 reprendre du service, c\u2019est pourtant l\u00e0 qu\u2019on arrive, aux urgences.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est le choc de la porte qui fait commencer le jour. Vlam comme dans une B\u00e9d\u00e9, avec le petit tambour du c\u0153ur qui se dit&nbsp;Allez c\u2019est parti. Chaque fois, essayer de le faire avec le moins de bruit possible, chacun fait \u00e7a, on murmure son petit au revoir en fin de f\u00eate avant le d\u00e9part pr\u00e9cipit\u00e9. 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