{"id":32563,"date":"2021-06-22T19:27:02","date_gmt":"2021-06-22T17:27:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=32563"},"modified":"2021-07-22T10:46:24","modified_gmt":"2021-07-22T08:46:24","slug":"au-port-les-mains-vides","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/au-port-les-mains-vides\/","title":{"rendered":"#L1\u239cAu port, les mains vides"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le 22 juin \u00e0 18h14 pr\u00e9cises, il se tient debout sur un quai. C\u2019est sa seule certitude, avec celle d\u2019avoir l\u2019impression d\u2019\u00eatre en vie. Fig\u00e9, statufi\u00e9, immobile.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sous ses pieds, les pav\u00e9s sont encore humides et, chauff\u00e9s par le soleil, rendent l\u2019air lourd. La chaude odeur d\u2019iode et de graisse emplit l\u2019atmosph\u00e8re. Comme dans tous les ports du monde. Tout du moins, ceux qui sont dans une ville.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Devant lui, l\u2019ombre d\u2019un immense cargo se r\u00e9pand jusqu\u2019\u00e0 ses pieds. Au dessus de lui, sa proue le domine, le toise. L\u2019injonction est pesante, il ne bouge toujours pas. Sur le pont arri\u00e8re, une fourmili\u00e8re s\u2019affaire. Des files humaines montent et descendent. Des bras m\u00e9caniques chargent des conteneurs remplis de marchandises secr\u00e8tes. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Face \u00e0 lui, dans son champ de vision, il tente de d\u00e9celer quelques d\u00e9tails du paysage. Trop loin, trop confus. Les grues du port dessinent d\u2019\u00e9tranges silhouettes d\u2019\u00e9chassiers. D\u2019autres cargos, d\u2019autres proues, d\u2019autres marins apparaissent partiellement dans une multitude de seconds plans. Le ciel aurait \u00e9t\u00e9 bleu si une \u00e9paisse fum\u00e9e noire ne recouvrait les lieux de sa chape. Et au loin, au plus loin qu\u2019il peut voir, la ville esquisse sa pr\u00e9sence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Travelling vertical, puis panoramique. Derri\u00e8re lui, le port continue jusqu\u2019\u00e0 l\u2019horizon. Au loin, un immense paquebot attend patiemment de reprendre la mer. L\u2019immeuble flottant semble dormir, comme un g\u00e9ant ferait la sieste.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un peu plus pr\u00e8s, dans la vis\u00e9e du mastodonte, deux vaisseaux d\u2019un autre temps paraissent minuscules. Le trois-m\u00e2ts et le brick-go\u00e9lette sont nus, d\u00e9charn\u00e9s sans leurs voiles, mais ils murmurent des histoires de flibuste, de pirates et de batailles navales.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A c\u00f4t\u00e9, plus pr\u00e8s encore, l\u2019immense \u00e9tendue d\u2019une for\u00eat de m\u00e2ts. Des navires de plaisance de toutes tailles qui chantent \u00e0 l\u2019unisson le cliquetis des drisses sur les m\u00e2ts, les b\u00f4mes, les \u00e9tais, les winchs et les coques, au souffle du vent marin. Quadrill\u00e9e par les jet\u00e9es flottantes qui ondulent au rythme de la mer, la for\u00eat respire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enfin, tout proche, juste l\u00e0 derri\u00e8re lui sur sa droite, les bateaux de p\u00eache se sont endormis. Epuis\u00e9s par leur matin\u00e9e harassante, ils sont pos\u00e9s, endormis, inertes. La nuit tombera vite, le r\u00e9veil sera brutal, le sommeil toujours trop court. Pour aller ramasser, les filets, les casiers. Pour se charger les cales jusqu\u2019\u00e0 la gueule de poissons mourants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais lui, il ne voit pas tout \u00e7a. Il voit l\u2019arriv\u00e9e. Emigr\u00e9 hier, il est l\u2019immigrant aujourd\u2019hui. Il est le nouveau, il est l\u2019\u00e9tranger. Pas tant dans ce port, rempli de gens qui arrivent ou qui partent, mais plus loin, l\u00e0-bas, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 le port devient ville. A l\u2019endroit o\u00f9 la vie prend deux ailes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors, il fait un pas. Les mouettes braillardes lui hurlent dessus, les go\u00e9lands s\u2019interrogent. D\u00e9j\u00e0, il entend les marins qui chantent les r\u00eaves qui les hantent dans le port d\u2019Amsterdam.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au deuxi\u00e8me pas, il les voit. Il distingue la silhouette \u00e9lanc\u00e9e et claudiquante d\u2019un capitaine de baleinier. Il entrevoit la casquette blanche de ce marin engonc\u00e9 dans son caban qui s\u2019\u00e9loigne \u00e0 grands pas en cultivant son air t\u00e9n\u00e9breux. Il entend cet autre capitaine jurer par tous les noms d\u2019oiseaux pour avoir gliss\u00e9 sur un pav\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au troisi\u00e8me pas, la voix tonitruante d\u2019un C\u00e9sar de composition vante les valeurs de la marine \u00e0 qui veut l\u2019entendre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il sait. Enfin. Il est l\u00e0 o\u00f9 il doit \u00eatre. Sans se presser mais d\u2019un pas d\u00e9cid\u00e9, il traverse le port pour entrer dans la ville.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Laissant la mer derri\u00e8re lui.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 22 juin \u00e0 18h14 pr\u00e9cises, il se tient debout sur un quai. C\u2019est sa seule certitude, avec celle d\u2019avoir l\u2019impression d\u2019\u00eatre en vie. Fig\u00e9, statufi\u00e9, immobile. Sous ses pieds, les pav\u00e9s sont encore humides et, chauff\u00e9s par le soleil, rendent l\u2019air lourd. 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