{"id":32822,"date":"2021-06-28T01:52:52","date_gmt":"2021-06-27T23:52:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=32822"},"modified":"2021-07-12T18:40:07","modified_gmt":"2021-07-12T16:40:07","slug":"mer-interieure-arrivee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/mer-interieure-arrivee\/","title":{"rendered":"#L1 &#8211; Arriv\u00e9e \u00e0 St-R."},"content":{"rendered":"\n<p>Le corps glisse dans le paysage. Celui-ci semble loin, comme vu depuis un \u00e9cran. Magasins-entrep\u00f4ts et pavillons d\u00e9filent sur fond de collines vertes. La vitre est sale, mouchet\u00e9e, ce qui ram\u00e8ne \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du dehors. Elle s\u2019\u00e9tonne de cette p\u00e9riph\u00e9rie dans laquelle la nature prend le dessus sur la t\u00f4le et le goudron. Des herbes folles poussent partout par touffes, entre les grillages et dans les ordures abandonn\u00e9es. Elle regarde tout en sachant avoir d\u00e9j\u00e0 presque tout vu, plus d\u2019une fois, pourtant il ne reste rien dans sa m\u00e9moire. Rien que ce qui est l\u00e0, sous ses yeux. Alors elle regarde \u00e0 n\u2019en plus finir, avec une avidit\u00e9 nerveuse. Maisons avec ou sans jardin, balan\u00e7oires, tissus color\u00e9s qui s\u00e8chent aux fen\u00eatres, carcasses de voitures, d\u00e9chets, parkings, immeubles. En arri\u00e8re-plan les collines ondulent en vagues verdoyantes \u00e0 n\u2019en plus finir. Dans sa banlieue il n\u2019y a pas de fond, tout est plat, on voit loin ,mais on ne voit rien. La nature y est discr\u00e8te, petits bois resserr\u00e9s et vastes pelouses, elle ne triomphe pas comme ici. Elle chuchote. Elle est terne et insignifiante. Surtout elle est en sursis. Elle note l\u2019absence d\u2019oiseaux dans ce ciel azur qui se d\u00e9ploie. Un \u00e9cran intense qui ne saurait \u00eatre tach\u00e9 m\u00eame par le bref passage d\u2019un point anim\u00e9, d\u2019une forme \u00e0 peine perceptible. Ce d\u00e9cor lui semble faux tant il est fig\u00e9, comme neutralis\u00e9 par cette lumi\u00e8re z\u00e9nithale. Un frisson parcourt sa colonne vert\u00e9brale, ce bleu implacable lui procure un effroi soudain et l\u2019impression d\u2019une grande solitude, d\u2019un abandon. Est-ce que le soleil tue la vie? Dans le gris de chez elle il y a ce grouillement perp\u00e9tuel, le mouvement se devine quand il ne se voit pas. Ici elle ne devine rien puisque ses souvenirs la trompent et que son oeil lui d\u00e9roule une autre v\u00e9rit\u00e9. Dans le train elle se sent bien. La moquette des fauteuils, les rideaux pliss\u00e9s en tissus r\u00eaches, les autocollants qui rappellent qu\u2019il est interdit de fumer ou d\u2019ouvrir les fen\u00eatres, elle conna\u00eet. Elle conna\u00eet encore. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle est entr\u00e9e \u00e0 Paris ce matin, et maintenant elle se demande si elle ne devrait pas y rester. Peut-\u00eatre qu\u2019une fois arriv\u00e9 au bout de la ligne le train fera demi-tour comme font les m\u00e9tros. La pellicule qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e devant elle depuis plusieurs heures aura peut-\u00eatre suffit. Ce genre de voyage, peut-\u00eatre que c\u2019est suffisant. Elle observe en diagonale un petit gar\u00e7on et une femme qui semble \u00eatre sa m\u00e8re, assis dans l\u2019autre rang\u00e9e quelques si\u00e8ges plus loin. Lui aussi oubliera. Est-il d\u00e9j\u00e0 en train d\u2019oublier, reviendra-t-il ici dans vingt ans? La m\u00e8re, en alerte, ramasse les crayons de coloriage et le cahier qui sont sur la tablette devant le petit. Elle plie les vestes et range le tout dans un sac. La chaleur de cet endroit rend inutile les v\u00eatements qui furent n\u00e9cessaires ce matin dans la fraicheur parisienne. Elle pressent l\u2019arriv\u00e9e imminente et ne se trompe pas, car quelques instants apr\u00e8s les hauts-parleurs \u00e9mettent un crachotement puis une voix annonce le prochain arr\u00eat. C\u2019est une voix masculine teint\u00e9e de l\u2019accent de cette r\u00e9gion, des intonations qui rebondissent, creusent des e \u00e0 la fin des mots. La femme place un petit sac \u00e0 dos sur les \u00e9paules du gar\u00e7on, puis visse une casquette sur sa t\u00eate, il se laisse faire sagement. Elle l\u2019imite et rassemble ses affaires, se d\u00e9place dans l\u2019all\u00e9e en s\u2019appuyant sur les appuie-t\u00eates des fauteuils, ballott\u00e9e de gauche \u00e0 droite. Le train ralentit, les habitations se densifient, s\u2019intriquent en quartiers, s\u2019\u00e9l\u00e8vent en taille. La ville, m\u00eame petite, mais la ville quand m\u00eame. En pla\u00e7ant son sac de voyage sur l\u2019une de ses \u00e9paule elle visualise l\u2019urne emball\u00e9e dans une serviette de bain. Ses gestes se font plus pr\u00e9cautionneux. Elle n\u2019est pas seule, comme cette femme il lui faut prendre soin de quelqu\u2019un. Elle observe la m\u00e8re et son enfant du coin de l\u2019oeil. La main qui \u00e9poussette le menton plein de miettes de biscuits, celle qui replace la bretelle du sac \u00e0 dos, les muscles qui se tendent pour se maintenir en \u00e9quilibre tout en tenant les bagages. Pas seule, prendre soin, l\u2019autre. L\u2019autre. L\u2019autre qui a besoin du geste, de l\u2019attention, de la douceur. Faire comme pour soi et m\u00eame mieux. Donner. Elle redouble d\u2019attention en se d\u00e9pla\u00e7ant dans le couloir afin que le sac n\u2019heurte pas les parois. Paume pos\u00e9e \u00e0 plat contre le tissu, doigts \u00e9cart\u00e9s, en un geste protecteur. Comme font les femmes enceintes sur leur ventre rond. Le nom s\u2019\u00e9tale en lettres blanches sur une pancarte bleue. C\u2019est bien ici. Le nom lui aussi semble tout \u00e0 coup lointain, presque \u00e9tranger. Une vague de d\u00e9ception lui serre la gorge, empoigne son estomac, un affaissement de l\u2019int\u00e9rieur. Cela aurait pu \u00eatre ailleurs au final, n\u2019importe o\u00f9. Ce qu\u2019elle a vu \u00e0 travers la vitre lui a prouv\u00e9. S\u2019accrocher \u00e0 un nom m\u00eame si il s\u2019est vid\u00e9 de sens. Voir Rome et mourir, pas pour Rome mais pour son nom, parce que l\u2019on a eu l\u2019habitude de ce nom. Elle n\u2019y est jamais all\u00e9e. Rome c\u2019est quelques lettres. Elle saute sur le quai presque \u00e0 contrecoeur. Imm\u00e9diatement l\u2019empreinte br\u00fblante du soleil s\u2019appose sur son cr\u00e2ne. Il l\u00e8che sa nuque, se loge dans ses cheveux, chauffe la peau qui est en dessous. Elle ferme les yeux, aveugl\u00e9e par la blancheur du quai. L\u2019air est rond, infus\u00e9 de v\u00e9g\u00e9tation s\u00e8che, du goudron ti\u00e8de, de la machine bouillonnante \u00e0 l\u2019arr\u00eat. Une r\u00e9miniscence dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de cette chaleur. Le menton en l\u2019air, les paupi\u00e8res ferm\u00e9es face au soleil, elle regarde l\u2019orange et le rouge qui se m\u00ealent et se d\u00e9font. Son corps aurait besoin de voir autrement, \u00e0 l\u2019aveugle.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le corps glisse dans le paysage. Celui-ci semble loin, comme vu depuis un \u00e9cran. Magasins-entrep\u00f4ts et pavillons d\u00e9filent sur fond de collines vertes. La vitre est sale, mouchet\u00e9e, ce qui ram\u00e8ne \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du dehors. Elle s\u2019\u00e9tonne de cette p\u00e9riph\u00e9rie dans laquelle la nature prend le dessus sur la t\u00f4le et le goudron. 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