{"id":33039,"date":"2021-06-24T22:56:56","date_gmt":"2021-06-24T20:56:56","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=33039"},"modified":"2021-07-07T21:38:04","modified_gmt":"2021-07-07T19:38:04","slug":"a-tout-jamais","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/a-tout-jamais\/","title":{"rendered":"#L1 | \u00c0 tout jamais"},"content":{"rendered":"\n<p>Qui peut savoir quand \u00e7a arrive, le moment pr\u00e9cis, \u00e0 la seconde pr\u00e8s, conna\u00eetre le lieu et l&rsquo;heure de la rencontre ? La premi\u00e8re rencontre. Elle se r\u00e9p\u00e8te et se rejoue avec le temps, au point de ne plus ressembler \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du moment v\u00e9cu. Mais c&rsquo;est penser que la r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;un instant se fige dans le temps. \u00c0 tout jamais. Dans l&rsquo;esprit et la m\u00e9moire de ceux qui la vivent. C&rsquo;est un leurre. Une fiction.<\/p>\n\n\n\n<p>Accompagn\u00e9e de ses parents, elle s&rsquo;approche de la maison abandonn\u00e9e de la Butte Bergeyre. Ils se positionnent \u00e0 un endroit discret d&rsquo;o\u00f9 personne ne peut les voir, l\u00e9g\u00e8rement en retrait de la route, et surveillent l&rsquo;extinction des lumi\u00e8res des habitations \u00e0 proximit\u00e9. Les unes apr\u00e8s les autres. Lorsque la derni\u00e8re lumi\u00e8re s&rsquo;\u00e9teint, la maison qu&rsquo;ils convoitent se retrouve soudain plong\u00e9e dans l&rsquo;obscurit\u00e9. C&rsquo;est le signal qu&rsquo;ils peuvent enfin entrer. Ils p\u00e9n\u00e8trent alors sans faire de bruit dans la maison. Impossible d&rsquo;allumer les lumi\u00e8res \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. \u00c0 part dans les chambres orient\u00e9es au Nord, o\u00f9 l&rsquo;on peut fermer les volets sans risquer d&rsquo;attirer l&rsquo;attention des voisins et de r\u00e9v\u00e9ler la pr\u00e9sence d&rsquo;intrus \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n&rsquo;est pas la premi\u00e8re fois qu&rsquo;elle vient dans cette maison. Ses parents ne s&rsquo;en doutent pas, m\u00eame s&rsquo;ils remarquent les changements r\u00e9cents de leur fille, plus taciturne, renferm\u00e9e que d&rsquo;habitude, moins docile aussi, mais si elle leur a pr\u00e9sent\u00e9 cette maison comme un refuge, c&rsquo;est qu&rsquo;on lui en a parl\u00e9. Il y a quelques semaines, pendant les vacances d&rsquo;\u00e9t\u00e9 de la famille \u00e0 Marseille elle a rencontr\u00e9 un jeune homme. Il aime la mer. La musique de Mingus. Et la photographie. Elle aime sa force et sa fragilit\u00e9. Ce qu&rsquo;il attend d&rsquo;elle qu&rsquo;elle ne devine pas encore. Elle n&rsquo;a plus de nouvelles de lui depuis son d\u00e9part pr\u00e9cipit\u00e9. Elle a d\u00fb suivre ses parents dans leur fuite, sans avoir le temps de le pr\u00e9venir, lui expliquer ou s&rsquo;excuser. Sans un mot. Des ann\u00e9es que \u00e7a dure, cette vie de fugitifs. Et quand ils n&rsquo;ont plus trouv\u00e9 de logement \u00e0 leur retour sur Paris, leur derni\u00e8re planque ayant \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, elle a repens\u00e9 \u00e0 ce lieu qu&rsquo;il avait \u00e9voqu\u00e9 sur la plage. Elle l&rsquo;entend encore lui parler de cette maison vide. Les mots qu&rsquo;il choisit pour la d\u00e9crire avec pr\u00e9cision. Les images qu&rsquo;il utilise pour en mat\u00e9rialiser la forme. Elle se souvient de cet instant avec un sentiment m\u00eal\u00e9 de tendresse et de m\u00e9lancolie. Sur un quai de Marseille, au bord de la plage d\u00e9serte du Prado \u00e0 cette heure matinale. C&rsquo;est l&rsquo;aube d\u00e9j\u00e0. Et c&rsquo;est ainsi que commence leur histoire. Avec le bruit des vagues qui s&rsquo;\u00e9chouent au loin sur le rivage. La plage d\u00e9serte. La ville sans un bruit. La lumi\u00e8re bleut\u00e9e du matin avant le r\u00e9veil des habitants et des vacanciers. Ils ne se connaissent pas. Leurs regards se sont crois\u00e9s quelques jours plus t\u00f4t dans un caf\u00e9. Les premiers mots qu&rsquo;on bafouille importent peu. C&rsquo;est ce qu&rsquo;on croit, ce qu&rsquo;on imagine na\u00efvement. Tout est l\u00e0 d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit. Cela se passe en un regard. Une \u00e9tincelle de lumi\u00e8re dans les yeux. Et le paysage de cette rencontre, inoubliable. Sans \u00eatre beau ou m\u00e9morable, mais beau et m\u00e9morable parce que c&rsquo;est le lieu de cette rencontre, son cadre unique et que cela transforme tout en beaut\u00e9. En m\u00e9moire. M\u00eame le plus laid des lieux. Elle veut en savoir plus sur lui, apprendre \u00e0 le conna\u00eetre. Elle lui demande de lui parler de lui. As-tu des fr\u00e8res et s\u0153urs ? Que fais-tu quand tu sors ? Quels sont tes livres pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s ? \u00c0 quoi ressemble ta chambre ? Il r\u00e9fl\u00e9chit un court instant avant de lui r\u00e9pondre, puis il lui dit de fermer les yeux et d&rsquo;essayer de visualiser une maison de ville \u00e0 Paris. Sur les hauteurs de l&rsquo;Est Parisien, Butte Bergeyre. Ils sont sur le quai face \u00e0 la plage du Prado \u00e0 Marseille, on entend la mer et son roulis r\u00e9gulier qui recouvrent tous les bruits de la nuit. L&rsquo;enfilade des lumi\u00e8res de la c\u00f4te en croissant de Lune derri\u00e8re eux. Comme des pierres brillantes et color\u00e9es mont\u00e9es \u00e0 la h\u00e2te sur un collier de pacotille. En m\u00eame temps, ils se transportent tous les deux sur les contreforts de la Butte Bergeyre \u00e0 Paris. Ils montent lentement les grands escaliers en pleine nuit. Peu de bruits \u00e0 cette heure. Un chat qui se fraye un chemin en frissonnant \u00e0 travers les buisson. Une fen\u00eatre ou une porte qui claque brusquement sous l&rsquo;effet d&rsquo;un courant d&rsquo;air. Son \u00e9cho dans l&rsquo;obscurit\u00e9. Main dans la main, ils s&rsquo;approchent des abords du jardin. Mon p\u00e8re passait tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement devant cette b\u00e2tisse dans sa jeunesse, pr\u00e9cise le jeune homme, et quand il est devenu riche, il l&rsquo;a achet\u00e9e pour nous. Ils entrent ensemble dans la maison vide. La lumi\u00e8re orang\u00e9e des lampadaires du quartier traversent les volumes d\u00e9nud\u00e9s de l&rsquo;appartement dans lequel il ne reste que quelques meubles, ce qui leur permet d&rsquo;avancer dans les pi\u00e8ces vides sans avoir besoin d&rsquo;allumer. Il voulait qu&rsquo;on y soit heureux, dit le jeune homme en lui montrant le chemin. Ils montent les marches de l&rsquo;escalier aux marches ajour\u00e9es. Les planchers sont chauds. Elle se baisse pour toucher le sol sans lui l\u00e2cher la main. Des planchers chauffants dans toutes les pi\u00e8ces. Ma chambre est \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage. Elle est vide en ce moment. Ils entrent dans la pi\u00e8ce. Il n&rsquo;y a pas de livres sur les \u00e9tag\u00e8res en bois de sa biblioth\u00e8que. Sur le mur quelques affiches de vieux films, certaines se d\u00e9collent l\u00e9g\u00e8rement sur les bords. Sans doute \u00e0 cause de l&rsquo;humidit\u00e9 de la maison inhabit\u00e9e depuis longtemps. Le gar\u00e7on s\u2019assoit sur le rebord de la fen\u00eatre. On entend le ressac de la mer. Les images de la maison abandonn\u00e9e que la jeune fille imagine.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle y arrive la premi\u00e8re fois, comme en r\u00eave, par l&rsquo;interm\u00e9diaire des images que convoquent son compagnon. Elle se projette dans la maison abandonn\u00e9e. Il peut voir le bassin depuis sa fen\u00eatre. Elle le voit comme si elle \u00e9tait en ce moment m\u00eame \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, admirant le bassin en contrebas. Des lumi\u00e8res au niveau des rebords projettent sur l&rsquo;eau \u00e0 peine troubl\u00e9e par un souffle de vent une nuance qui rappelle celle de la mer. Le jardin est en d\u00e9sordre. Les ombres fugitives des v\u00e9g\u00e9taux dansent dans la p\u00e9nombre. C&rsquo;est l\u00e0 que ma m\u00e8re s&rsquo;est tu\u00e9e, avoue-t&rsquo;il dans un souffle. Avec des somnif\u00e8res. La jeune fille s&rsquo;approche lentement de la fen\u00eatre. Le gar\u00e7on tourne son visage vers l&rsquo;ext\u00e9rieur. Elle voit le bassin en contrebas. Mon p\u00e8re l&rsquo;a retrouv\u00e9e flottant pr\u00e8s de la margelle. On a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9e aussit\u00f4t. La maison est vide depuis. La cl\u00e9 toujours au m\u00eame endroit, sous la vasque \u00e0 fleurs de l&rsquo;entr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Tard dans la nuit, elle s&rsquo;est \u00e9loign\u00e9e de sa chambre improvis\u00e9, elle entendait dans la chambre voisine ses parents faire l&rsquo;amour en poussant de petits g\u00e9missement ridicules tels des animaux bless\u00e9s. Elle se prom\u00e8ne seule dans les grands espaces de la maison \u00e0 l&rsquo;abandon. Les lumi\u00e8res de l&rsquo;ext\u00e9rieur cr\u00e9ent d&rsquo;\u00e9tranges volumes d&rsquo;ombres et de lumi\u00e8res, dessinant un int\u00e9rieur sans lien apparent avec l&rsquo;original. Elle aime marcher ainsi. Elle se sent libre, lib\u00e9r\u00e9e du poids de ses parents, de leur jugement et de leur regard. De leurs erreurs, de leurs errements. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;appartement, depuis la fen\u00eatre du salon rest\u00e9e ouverte, elle peut contempler tout Paris. Les toits de zinc gris et les chemin\u00e9es de la ville \u00e0 perte de vue. Au loin, sur les contreforts de Montmartre, elle aper\u00e7oit le Sacr\u00e9-C\u0153ur qui brille dans la nuit. Elle pose sa main sur le verre froid de la fen\u00eatre. Son visage se refl\u00e8te sur la vitre. Dans cette image un peu floue, incertaine, son double esquiss\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;image du jeune homme qu&rsquo;elle entraper\u00e7oit. Elle pense \u00e0 lui qu&rsquo;elle voudrait revoir.<\/p>\n\n\n\n<p>La jeune fille s&rsquo;approche du gar\u00e7on. Il reste un instant silencieux. Ils se regardent les yeux dans les yeux avant de s&#8217;embrasser. Dans la chambre de la maison vide. Sur le quai, face \u00e0 la mer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qui peut savoir quand \u00e7a arrive, le moment pr\u00e9cis, \u00e0 la seconde pr\u00e8s, conna\u00eetre le lieu et l&rsquo;heure de la rencontre ? La premi\u00e8re rencontre. Elle se r\u00e9p\u00e8te et se rejoue avec le temps, au point de ne plus ressembler \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du moment v\u00e9cu. 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