{"id":33208,"date":"2021-06-25T15:17:44","date_gmt":"2021-06-25T13:17:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=33208"},"modified":"2021-06-25T15:17:45","modified_gmt":"2021-06-25T13:17:45","slug":"brook-lynn-is-my-name","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/brook-lynn-is-my-name\/","title":{"rendered":"Brook Lynn is my name"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"716\" height=\"474\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Brooklyn-Bridge-1.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-33216\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Brooklyn-Bridge-1.png 716w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Brooklyn-Bridge-1-420x278.png 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 716px) 100vw, 716px\" \/><figcaption>Brooklyn Bridge<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Elle ne se d\u00e9place jamais en voiture, du moins jamais en \u00e9tant elle-m\u00eame au volant, elle utilise toujours les transports en commun, la m\u00e9gapole offre un choix qui rend la possession d\u2019un v\u00e9hicule inutile, m\u00eame dans la nation de la Reine Automobile. Pourtant aujourd\u2019hui elle fonce sur l\u2019interstate 278, elle a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 le break Volvo devant Fort Hamilton, tout pr\u00e8s du Verrazano Bridge qui fait passer les automobilistes du New Jersey \u00e0 l\u2019\u00c9tat de New York en leur offrant le panorama sur le sud de Manhattan. Elle emprunte la Brooklyn-Queens Expressway, son v\u00e9ritable nom est Gowanus mais aucun panneau ne la mentionne sous ce nom, insuffisamment explicite. Elle chemine vers le nord-est en suivant le contour arrondi de l\u2019estuaire qui dessine en creux les diff\u00e9rents arrondissements de la ville. Elle navigue au travers de la toile quadrill\u00e9e de rues et d\u2019avenues, le territoire de son enfance, de son adolescence et de sa vie d\u2019adulte. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la Bay et de l\u2019East River, la presqu\u2019\u00eele s\u2019adapte au profil d\u00e9tour\u00e9 de l\u2019arrondissement de Brooklyn, ne se redressant qu\u2019au niveau de Roosevelt Island. Ou peut-\u00eatre est-ce l\u2019inverse, les arrondissements levantins qui se conforment \u00e0 la toute-puissance du ventre allong\u00e9 de Manhattan. Elle d\u00e9passe le Battery Tunnel puis le Brooklyn Bridge et son presque jumeau le Manhattan Bridge avant de bifurquer plus \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des terres. Elle traverse le quartier de Williamsburg reli\u00e9 \u00e0 Manhattan par un pont qui porte son nom. Sur la carte, les ponts ressemblent \u00e0 de minces canules qui s\u2019ins\u00e8rent dans les chairs congestionn\u00e9es de Manhattan. Depuis les attentats du 11 septembre, les projets immobiliers de grande hauteur ne cessent d\u2019\u00eatre propos\u00e9s, il y aura bient\u00f4t autant de tonnes de b\u00e9ton sur terre que de tonnes d\u2019eau dans l\u2019estuaire.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>elle a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 le break Volvo devant Fort Hamilton, tout pr\u00e8s du Verrazano Bridge qui fait passer les automobilistes du New Jersey \u00e0 l\u2019\u00c9tat de New York en leur offrant le panorama sur le sud de Manhattan<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Elle s\u2019arr\u00eate \u00e0 la limite de Williamsburg et Greenpoint, en bas de l\u2019immeuble o\u00f9 elle a v\u00e9cu avec son ex-mari. Son fr\u00e8re l\u2019attend avec un ami choisi pour sa musculature devant un monticule de valises et de cartons empaquet\u00e9s \u00e0 la va-vite. Elle n\u2019a pas le courage de monter jusqu\u2019\u00e0 l\u2019appartement trier ses derni\u00e8res possessions, elle se contente d\u2019aider \u00e0 placer les affaires \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du break, renonce \u00e0 emporter les deux tables de nuit \u2014 elle n\u2019en aurait besoin que d\u2019une et de toute mani\u00e8re sa nouvelle r\u00e9sidence est tellement grande que les tables en question auraient des allures de mobilier de poup\u00e9e. Une fois le break charg\u00e9 au maximum de ses capacit\u00e9s, elle embrasse distraitement son fr\u00e8re et remercie l\u2019ami musculeux. \u00c0 cet instant elle aimerait que son fr\u00e8re lui propose de la conduire jusqu\u2019\u00e0 l\u2019Upper West Side mais il a d\u00e9j\u00e0 accompli un effort surhumain pour parcourir les trois rues de Greenpoint qui le s\u00e9parent de l\u2019ancien domicile de sa soeur, il serait bien en peine de l\u2019accompagner plus loin que la jonction avec l\u2019expressway de Long Island. Il la regarde avec une expression douloureuse, il ne comprend pas pourquoi elle a accept\u00e9 d\u2019habiter cette immense maison dans le nord-ouest de Manhattan. Comme il souffre de quelque d\u00e9r\u00e8glement psychique qui l\u2019emp\u00eache de sortir de chez lui plus d\u2019une heure par semaine, il a refus\u00e9 de venir vivre avec elle, m\u00eame avec la promesse de lui r\u00e9server un \u00e9tage entier de sa nouvelle demeure. Il habite un studio sur Huron Street, les dimensions de sa prison lui importent peu, il souhaite juste qu\u2019elle reste situ\u00e9e dans le quartier le plus au nord de Brooklyn, \u00e0 distance raisonnable de leur m\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire ni trop loin ni trop pr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-style-default is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>sa nouvelle r\u00e9sidence est tellement grande que les tables en question auraient des allures de mobilier de poup\u00e9e<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Sa m\u00e8re n\u2019a en apparence aucun avis sur le d\u00e9m\u00e9nagement. Elle s\u2019en est \u00e9tonn\u00e9e, Christine montre cet attachement visc\u00e9ral \u00e0 Brooklyn qui caract\u00e9rise les personnes qui y sont n\u00e9es ; chaque dimanche elle passait chercher sa fille pour un grand tour du propri\u00e9taire qui les menait au bord de l\u2019eau, quelle qu\u2019elle f\u00fbt. Comment est-il possible que Christine ne laisse pas \u00e9chapper une remarque acerbe sur les vell\u00e9it\u00e9s d\u2019embourgeoisement de sa fille ? Elle lui aurait r\u00e9torqu\u00e9 que ce mouvement n\u2019\u00e9tait pas le sien mais celui des quartiers, n\u2019est-ce d\u2019ailleurs pas ce qui est en train de se produire \u00e0 Greenpoint, autrefois plut\u00f4t d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9 ? Les pauvres sont rejet\u00e9s de plus en plus loin en p\u00e9riph\u00e9rie des villes et ce qui ont encore la t\u00eate hors de l\u2019eau s\u2019accrochent \u00e0 leur bloc d\u2019immeubles ou tentent la translation vers l\u2019ouest \u00e0 la faveur d\u2019une opportunit\u00e9. Elle ne regrette pas d\u2019avoir saisi la perche qui lui a \u00e9t\u00e9 tendue. Elle reprend l\u2019interstate apr\u00e8s avoir rectifi\u00e9 le r\u00e9glage des r\u00e9troviseurs. Elle ressent le poids des affaires entass\u00e9es qui g\u00eanent sa vision et donnent l\u2019impression que le vent venu du large d\u00e9porte la voiture d\u2019ouest en est. Le chargement est d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 mais c\u2019est surtout le poids de son pass\u00e9 qui l\u2019encombre, elle pense \u00e0 son ex-mari et \u00e0 cette sc\u00e8ne pour ainsi dire finale o\u00f9 il a jet\u00e9 un cendrier au travers du salon jusqu\u2019\u00e0 l\u2019atteindre \u00e0 la t\u00eate, un cendrier en verre de Murano octogonal dont les ar\u00eates lui avaient toujours sembl\u00e9 agressives, elle \u00e9tait certaine qu\u2019un jour un accident se produirait, qu\u2019il lui tomberait sur le pied ou lui occasionnerait une coupure \u00e0 la main. Mais rien d\u2019accidentel dans ce qui s\u2019\u00e9tait produit. Le verre lui avait profond\u00e9ment entaill\u00e9 le cuir chevelu, des points de suture s\u2019\u00e9taient av\u00e9r\u00e9s n\u00e9cessaires, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital le m\u00e9decin-urgentiste n\u2019avait pos\u00e9 aucune question, elle aurait paru aussi incongrue que si elle avait demand\u00e9 la couleur du fil qu\u2019il comptait employer pour la recoudre. Ses cheveux cachent la cicatrice, elle la touche machinalement puis se raccroche au volant, des v\u00e9hicules ne cessent de la doubler \u00e0 vive allure, l\u2019allure des New-Yorkais toujours press\u00e9s, certains se rasent dans leur voiture, d\u2019autres chantent, d\u2019autres encore se contentent de serrer leur volant et de percer la route de leurs yeux, ce qu\u2019elle doit faire \u00e0 son tour, elle arrive sur Ward\u2019s Island et son syst\u00e8me de trois ponts qui relient les arrondissements de Queens, Bronx et Manhattan, elle aborde la presqu\u2019\u00eele par son quartier de East Harlem, elle s\u2019enfonce dans ce nouveau quadrillage plus a\u00e9r\u00e9 que celui de Williamsburg et de Greenpoint, une grille qui \u00e9voque les barbecues sur les toits des diff\u00e9rents immeubles o\u00f9 elle a v\u00e9cu mais aussi les cellules de d\u00e9tention o\u00f9 son fr\u00e8re s\u00e9journait apr\u00e8s s\u2019\u00eatre acoquin\u00e9 avec des dealers. C\u2019\u00e9tait toujours elle qui le tirait d\u2019affaire.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>un cendrier en verre de Murano octogonal dont les ar\u00eates lui avaient toujours sembl\u00e9 agressives, elle \u00e9tait certaine qu\u2019un jour un accident se produirait, qu\u2019il lui tomberait sur le pied ou lui occasionnerait une coupure \u00e0 la main. Mais rien d\u2019accidentel dans ce qui s\u2019\u00e9tait produit.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Apr\u00e8s la conduite stressante de l\u2019autoroute, elle a le sentiment de fl\u00e2ner dans les rues de Manhattan, plus personne ne la d\u00e9passe en prenant avantage d\u2019une double voie et la densit\u00e9 de pi\u00e9tons incite \u00e0 la prudence. Elle arrive \u00e0 la 113e Rue sans v\u00e9ritablement s\u2019en rendre compte, dans l\u2019habitacle l\u2019air est moite, sa robe lui colle au corps, elle a des crampes aux pieds, elle a faim. Elle se gare au plus pr\u00e8s du 999, un chiffre qui ne correspond en rien \u00e0 la logique num\u00e9rale de la rue mais il y a certainement une explication, comme il y a une explication au fait qu\u2019elle, la pauvre gamine de Brooklyn, a h\u00e9rit\u00e9 de cette immense b\u00e2tisse qui se dresse \u00e0 mi-course dans la rue, plus imposante que les autres b\u00e2timents, pour l\u2019essentiel des brownstones. Elle pense \u00e0 la devise olympique, \u00ab\u00a0plus vite, plus haut, plus fort\u00a0\u00bb, peut-\u00eatre le mot d\u2019ordre que s\u2019est donn\u00e9 l\u2019architecte en l\u2019\u00e9difiant. Mais elle, cela ne lui inspire qu\u2019une angoisse devant le gigantisme de la b\u00e2tisse et du travail qui l\u2019attend.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab plus vite, plus haut, plus fort \u00bb, peut-\u00eatre le mot d\u2019ordre que s\u2019est donn\u00e9 l\u2019architecte<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle ne se d\u00e9place jamais en voiture, du moins jamais en \u00e9tant elle-m\u00eame au volant, elle utilise toujours les transports en commun, la m\u00e9gapole offre un choix qui rend la possession d\u2019un v\u00e9hicule inutile, m\u00eame dans la nation de la Reine Automobile.  <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/brook-lynn-is-my-name\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Brook Lynn is my name<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":362,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2158],"tags":[],"class_list":["post-33208","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-01"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/33208","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/362"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=33208"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/33208\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=33208"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=33208"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=33208"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}