{"id":33435,"date":"2021-06-26T18:03:45","date_gmt":"2021-06-26T16:03:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=33435"},"modified":"2021-07-06T18:40:28","modified_gmt":"2021-07-06T16:40:28","slug":"le-temps-de-larrivee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-temps-de-larrivee\/","title":{"rendered":"Le temps de l&rsquo;arriv\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"680\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/DSC_0075-1-1024x680.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-33453\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/DSC_0075-1-1024x680.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/DSC_0075-1-420x279.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/DSC_0075-1-768x510.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/DSC_0075-1-1536x1020.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/DSC_0075-1-2048x1360.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-dark-gray-color has-text-color has-normal-font-size\">\u2026 cent quatorze&#8230; cent quinze.. cent seize&#8230;  elle sourit, pense \u00e0 Perec et se dit que, vraiment, on ne photographie pas assez les escaliers\u00a0! Elle se tient \u00e0 la rampe et avance\u2026 cet escalier-ci, c\u2019est comme la pile du pont \u00e0 St-Michel, elle et lui ont quelque chose d\u2019<em>ancrant<\/em> dont elle ne se d\u00e9fait pas &#8211; l&rsquo;escalier, rien d\u2019extraordinaire bien s\u00fbr, un large colima\u00e7on de cent quarante-et-une marches en tout, elle n&rsquo;ira pas plus loin que la cent-vingt-sixi\u00e8me&#8230; cent dix-sept&#8230; cent dix-huit&#8230; plus que huit&#8230; arriver, \u00eatre arriv\u00e9e, c&rsquo;est pas la m\u00eame chose&#8230; cent dix-neuf&#8230; cent vingt&#8230; sur les paliers, deux portes \u00e0 chaque fois\u2026 en fait, pas vraiment, l\u00e0 o\u00f9 elle s\u2019arr\u00eatera justement&#8230; cent vingt-et-un&#8230; cent vingt-deux&#8230; cent vingt-trois&#8230; tout de suite \u00e0 droite en haut des marches, un couloir aveugle s&rsquo;enfonce et dessert d&rsquo;anciennes chambres de bonne, cent vingt-quatre&#8230; des toilettes \u00e0 la turque aussi \u2013 qui <em>\u00e9taient<\/em> \u00e0 la turque &#8211; un temps, il fut question de les privatiser&#8230;\u00a0 plus que trois&#8230; deux&#8230;  arriv\u00e9e, elle est arriv\u00e9e, elle se tient encore \u00e0 la rampe ; d&rsquo;un regard elle engrange la lumi\u00e8re du palier que jamais elle n&rsquo;a pris en photo, l&rsquo;ind\u00e9finissable odeur qu&rsquo;aucune photo ne rendra jamais&#8230; il reste une vol\u00e9e de marches \u2013 la derni\u00e8re, celle qui m\u00e8ne au septi\u00e8me \u00e9tage, elle ne la montera pas \u2013 toujours cette stupide r\u00e9ticence \u00e0 transgresser une interdiction dont, pourtant, elle ne croit pas \u00e0 la justification, <em>arr\u00eate-toi l\u00e0, y&rsquo;a rien \u00e0 voir l\u00e0-haut<\/em>\u2026 Elle prend son pouls &#8211; un jeu <em>ancrant<\/em> lui aussi\u00a0; entra\u00een\u00e9e, autrefois, elle aurait pu faire monter les pulsations \u00e0 plus de cent soixante-dix en acc\u00e9l\u00e9rant le pas\u00a0; aujourd\u2019hui, elle prend des pr\u00e9cautions, elle ne d\u00e9passe plus les quatre-vingt quinze, elle a chang\u00e9&#8230;  le bouton  de porte des toilettes \u00e0 la turque aussi, il est en laiton flambant neuf&#8230;l\u2019escalier aussi a chang\u00e9 bien s\u00fbr, au rez-de-chauss\u00e9e, elle a d\u00e9couvert l&rsquo;ascenseur, une bonne chose&#8230;\u00a0mais inutile de se pencher au dessus de la rampe, impossible de laisser le regard glisser tout le long en spirale jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;oeil, tout en bas, <em>ne t\u2019approche pas, ta t\u00eate va rester coinc\u00e9e \u00e0 travers les barreaux !\u00a0<\/em>il n&rsquo;y a plus rien \u00e0 voir , sinon tout le bouzin de l\u2019ascenseur\u2026<em> <\/em> quelque part une clarinette \u00e9graine quelques notes, impulsant au corps une vague cadence, la clarinette s\u2019arr\u00eate, reprend, ne pers\u00e9v\u00e8re pas\u2026 une porte claque, puis une grille, puis une autre, l\u2019ascenseur se met en mouvement<em>\u2026<\/em> il a vue sur la cour int\u00e9rieure d\u2019un immeuble voisin, l&rsquo;escalier, linge \u00e0 deux ou trois fen\u00eatres&#8230; un chien aboie, un autre lui r\u00e9pond\u2026 avant les deux-trois envol\u00e9es de la clarinette et le concert assourdi des chiens, c&rsquo;\u00e9tait silence\u2026 combien de temps pour arriver\u00a0ici ? <em>qu\u2019est-ce-que \u00e7a peut bien te faire puisque tu as tout ton temps\u00a0!, <\/em>c&rsquo;est vrai, quoi,\u00a0qu&rsquo;est-ce-que \u00e7a peut bien faire puisqu\u2019elle n\u2019ira pas jusqu\u2019au bout du couloir, qu\u2019elle ne frappera pas \u00e0 la porte du fond, que la porte ne s\u2019ouvrira, qu\u2019elle n\u2019enl\u00e8vera pas ses chaussures et qu\u2019elle ne filera pas \u00e0 la fen\u00eatre pour regarder en bas d\u2019o\u00f9 elle est arriv\u00e9e\u2026 Doucement, elle reprend son souffle, \u00e9crase sa paume contre la rampe, appr\u00e9cie les courbes, cherche le parfum d&rsquo;une trace lointaine, celle d&rsquo;une main\u2026 son regard se d\u00e9tache, effleure les surfaces, l&rsquo;oreille retrouve les acc\u00e9l\u00e9rations d&rsquo;une machine \u00e0 coudre&#8230; \u00e7a se passe derri\u00e8re la porte du palier, celle qui se trouve juste en face du couloir &#8211; \u00e9clats de voix du poste de t\u00e9l\u00e9vision, l\u2019homme s\u2019adresse vivement au fils dans sa langue annamite, le fils r\u00e9pond en fran\u00e7ais ; rire du p\u00e8re aussi, dont il ponctue chacune de ses phrases&#8230; elle le revoit pench\u00e9 sur la table de la pi\u00e8ce principale, gu\u00e8re de place pour y bouger quand il y travaille&#8230; la table est envahie de coupes de tissu qu\u2019il marque \u00e0 la craie blanche, il taille dans la masse une veste, un pantalon &#8211; de Hano\u00ef, il est arriv\u00e9 tailleur pour hommes\u2026 le regard passe, heurtoir dor\u00e9 en forme de t\u00eate d\u2019\u00e9l\u00e9phant&#8230; le regard brasse, r\u00e9veille&#8230; vue sur la rue, le va-et-vient des passants, l\u2019un d\u2019eux s\u2019en prenant au cantonnier lib\u00e9rant, au moment o\u00f9 il passe, la vanne d&rsquo;une bouche du caniveau&#8230; \u00e0 l\u2019angle, un livreur interpelle dans une langue inconnue le patron du bistrot&#8230; il y a le flux irr\u00e9gulier des autos, des v\u00e9los, des taxis, elle entend la corne de l\u2019autobus, le chauffeur s&rsquo;impatiente,  un livreur bloque le passage &#8211; imperturbable, l&rsquo;homme continue \u00e0 charger sur ses \u00e9paules les gros sacs noircis par les galets de charbon&#8230; \u00a0elle entend&#8230; elle entend le cri de l\u2019affuteur, celui du vitrier, et, quand le brouhaha retombe, les pigeons roucoulant sous la fen\u00eatre, aussi \u2013 tout \u00e7a transpire, tout \u00e7a pulse encore &#8211; et pas qu\u2019\u00e0 son pouls, dedans la t\u00eate aussi\u00a0!  Quand l\u2019 arriv\u00e9e a-t-elle commenc\u00e9\u00a0? face au couloir, l\u00e0 o\u00f9 elle ne s\u2019avancera plus\u00a0? en bas de l\u2019escalier\u00a0? devant la fa\u00e7ade restaur\u00e9e\u00a0de l&rsquo;immeuble ? de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du carrefour en apercevant l\u2019\u00e9chauguette ? plus haut dans la rue, le long de la fa\u00e7ade ventrue, soutenue autrefois par d&rsquo;inqui\u00e9tants madriers\u00a0? devant la mosa\u00efque rouge et noire de la boucherie chevaline ? il y a vingt minutes \u00e0 peine s&rsquo;y \u00e9talaient des \u00e9ventails de collants, de foulards, de chaussettes flashy&#8230; \u00e7a demande du temps d<em>\u2019arriver<\/em> &#8211; d\u2019arriver depuis qu\u2019on est parti, d\u2019arriver d\u2019au-del\u00e0 de villes au-del\u00e0 de la ville, d\u2019arriver de travers\u00e9es complexes, d\u2019arriver de souterrains en pointill\u00e9s, recrachant, aspirant des hommes, des femmes transpirants, press\u00e9s, compress\u00e9s, \u00e0 la mine fatigu\u00e9e, au regard somnolant\u2026 Elle arrive de si loin qu\u2019elle ne sait m\u00eame pas d\u2019o\u00f9, elle arrive de vol\u00e9es d\u2019escaliers anthracite scintillants de mille feux, elle arrive d\u2019une bouche de m\u00e9tro juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un pont, elle arrive d&rsquo;une grille au souffle r\u00e9chauffant des corps en tas, sentant la pisse et la vinasse, elle arrive d\u2019une rue qui rime avec <em>d\u00e9rive<\/em>, d\u2019une autre avec <em>cachalot<\/em>, et celle d\u2019un roi-de-Sicile, petit roi de son \u00eele&#8230; Elle arrive depuis bien avant qu\u2019elle ne soit arriv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u2026 cent quatorze&#8230; cent quinze.. cent seize&#8230; elle sourit, pense \u00e0 Perec et se dit que, vraiment, on ne photographie pas assez les escaliers\u00a0! Elle se tient \u00e0 la rampe et avance\u2026 cet escalier-ci, c\u2019est comme la pile du pont \u00e0 St-Michel, elle et lui ont quelque chose d\u2019ancrant dont elle ne se d\u00e9fait pas &#8211; l&rsquo;escalier, rien d\u2019extraordinaire bien <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-temps-de-larrivee\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Le temps de l&rsquo;arriv\u00e9e<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":389,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2158],"tags":[253,439],"class_list":["post-33435","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-01","tag-arrivee","tag-escalier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/33435","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/389"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=33435"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/33435\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=33435"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=33435"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=33435"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}