{"id":33466,"date":"2021-06-26T19:45:29","date_gmt":"2021-06-26T17:45:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=33466"},"modified":"2021-07-12T22:37:03","modified_gmt":"2021-07-12T20:37:03","slug":"quitter-terre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/quitter-terre\/","title":{"rendered":"#L1 | Quitter terre."},"content":{"rendered":"\n<p>Rythme lent des bagages comme ballot\u00e9s par l\u2019h\u00e9sitation des chariots sur la piste grise. Lent, si lent compar\u00e9 \u00e0 la vitesse du vol qui ne tardera pas \u00e0 les emporter en soute. Elle les regarde trembler. D\u00e9compter les coques noires, rep\u00e9rer les moins classiques. Attendre une chute pour le plaisir de l\u2019incident, \u00e9go\u00efste plaisir&nbsp;: son unique bagage d\u00e9j\u00e0 en cabine, le petit sac \u00e0 dos de sport pour un d\u00e9part discret.<br><br>Flux des passagers \u00e0 sa gauche, patience dans le couloir \u00e9troit ou signes d\u2019agacement. Elle per\u00e7oit les gestes, les yeux qui v\u00e9rifient\u2009; ne voit que les mouvements de la piste dehors. Tout contre le hublot, ses tra\u00een\u00e9es de poussi\u00e8re humide. \u00c9viter le pays qui repose comme corps en arri\u00e8re-plan, \u00e9viter les contours du pays, la couleur de sa terre, ceinte de mer. \u00c9viter de le regarder, sans arriver \u00e0 lui tourner le dos.<br>Elle sursaute \u00e0 la voix du capitaine, il se pr\u00e9sente en arabe, anglais, fran\u00e7ais. D\u00e9tails du vol, les m\u00eames, scand\u00e9s sur diff\u00e9rents tons selon la langue en usage. S\u2019amuser \u00e0 v\u00e9rifier la conformit\u00e9 du message dans ces trois langues, les nuances du discours, aussit\u00f4t fi\u00e8re de les parler, de pouvoir se distraire au jeu des sept erreurs.<br><br>Apr\u00e8s de longues rondes au sol, soudaine acc\u00e9l\u00e9ration de l\u2019avion. Le c\u0153ur s\u2019affole, sans peur. L\u2019\u00e9motion part du ventre, comme si, en d\u00e9collant, l\u2019engin d\u00e9crochait dans son essor, les organes. Son corps crie en silence l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de se sentir brutalement (il faut toute cette violence pour d\u00e9coller) arrach\u00e9e \u00e0 sa terre. \u00c0 son pays. Elle ferme les yeux pour entendre parler son sang. Que ses muscles disent ce qu\u2019elle n\u2019arrive pas \u00e0 penser, \u00e0 \u00e9prouver.<br><br>Bulle d\u2019irr\u00e9alit\u00e9 que ce lieu clos et public. Les compagnons de route, des inconnus anonymes. \u00c0 ses c\u00f4t\u00e9s, les deux si\u00e8ges rest\u00e9s vides. Elle a regard\u00e9 d\u00e9filer les passagers, soulag\u00e9e de les voir poursuivre leur chemin&nbsp;: enfants, parfums, embonpoints, hommes sentant le tabac froid\u2026 Soulag\u00e9e, sans savoir que faire de ce silence pourtant esp\u00e9r\u00e9.<br>L\u2019espace entre ciel et terre, marge de deux pays. Flotter\u2009; seule, \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Perdre un soup\u00e7on d\u2019humanit\u00e9. Elle ne dort pas, s\u2019absente comme divis\u00e9e d\u2019elle. Elle ne pense pas, engourdie par le ronron des moteurs. Elle n\u2019a pas de mot, ni une langue ni l\u2019autre. Elle ne ressent pas, nuit port\u00e9e au ventre. Elle n\u2019\u00e9coute pas la gravit\u00e9 du moment, ce voyage. Tout somnole, comme de regarder un paysage ou un feu.<br><br>Voix du capitaine. L\u2019avion se pr\u00e9pare \u00e0 atterrir. D\u00e9j\u00e0\u2009\u2009? Sa voix, la m\u00eame qu\u2019au d\u00e9collage, comme l\u2019\u00e9cho hallucin\u00e9 du pays \u00e9tendu de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du hublot. Son pays, \u00e0 pr\u00e9sent quitt\u00e9. \u00c9treinte d\u2019\u00e9motion. Retour au r\u00e9el avec les trois langues qui d\u00e9filent dans les haut-parleurs de l\u2019avion. La joie, dans la voix du capitaine. Les pr\u00e9cisions sur ce qui les attend \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e d\u00e9bit\u00e9es scrupuleusement. Paris, un autre sol. Mais qu\u2019est-ce qui t\u2019attend, toi\u2009\u2009? La vie \u00e0 venir. Attacher sa ceinture. Bourdonnement, pression dans les oreilles. Et cette impression d\u2019\u00e9touffer. Le corps prend le relai, comme au d\u00e9collage, mais dans un mouvement qui chute. S\u2019\u00e9crase. Elle fixe la terre qui se pr\u00e9cipite vers eux, doigts enfonc\u00e9s dans les accoudoirs. Paris, \u00e0 toi Paris\u2009\u2009!<br><br>Pieds qui pointent le bout des baskets avant de se d\u00e9poser. Visage tendu\u2009; droite, gauche. Bras, jambes. L\u2019autre bras suit le geste, entra\u00eene poitrine, bassin. Des parcelles d\u2019elle, d\u00e9pli\u00e9es. Elle sort de l\u2019avion comme d\u2019une membrane, l\u2019existence pass\u00e9e. Elle n\u2019est plus au Liban. Et d\u00e9j\u00e0 ce creux au centre, c\u2019est tout blanc en elle, ouat\u00e9.<br>Apr\u00e8s quatre heures et demi de vol travers\u00e9es en sourdine, atterrir sans transition. Comme t\u00e9l\u00e9port\u00e9e. Sentiment d\u2019\u00e9tranget\u00e9, de s\u00e9paration de soi. Elle l\u2019\u00e9prouve dans le corps, dans les membres&nbsp;: ils se meuvent, fonctionnels, mais comme anesth\u00e9si\u00e9s, agis par une volont\u00e9 ext\u00e9rieure. Elle l\u2019entend dans ses pens\u00e9es qui s\u2019effritent. Mu\u00e9es mots, paroles d\u00e9sincarn\u00e9es. Sans intention.&nbsp;<br><br>Premiers pas au sol, sensation de marcher sur la lune. Engourdissement. En elle \u00e7a vacille, tout d\u2019elle titube tandis que ses jambes d\u00e9roulent des actions ordinaires, ses muscles d\u00e9ploient des mouvements r\u00e9flexes. Corps et esprit d\u00e9rob\u00e9s \u00e0 la gravit\u00e9. Elle sait que la terre est partout terre, que l\u2019air autour est fait d\u2019oxyg\u00e8ne comme au Liban. Mais ses pieds prennent une autre consistance. Corps trou\u00e9, sans densit\u00e9. C\u0153ur battant comme les secondes qui pr\u00e9c\u00e8dent les rendez-vous. Elle fixe le point le plus lointain devant, dans cet a\u00e9roport glacial, au nom humain. Charles. \u00c7a pourrait \u00eatre un oncle. Voiler son regard pour ne pas trahir son attente tandis que ses yeux balaient alentour, qu\u00eate silencieuse de retrouvailles. Retrouvailles mais avec l\u2019inconnu, sans s\u2019\u00e9tonner du paradoxe.&nbsp;<br><br>Avec son seul bagage \u00e0 la main, elle pourrait rejoindre la ville, sans attendre devant les tapis qui grincent. Elle ne bouge pas. Qui\u2009? Quels visages attraper\u2009? Elle est dehors, partout, \u00e0 l\u2019aff\u00fbt. L\u2019attention dilu\u00e9e et tenace, comme une odeur qui envahit l\u2019espace sans tri ni limite. Qui\u2009? Le hall, immense pi\u00e8ce\u2009; gens \u00e9parpill\u00e9s comme jeux dans une chambre en d\u00e9sordre. Taches de couleurs, formes en mouvement. Et elle devant cette masse, elle qui \u00e9chappe pour la premi\u00e8re fois \u00e0 la d\u00e9finition. Elle, ici\u2009; pr\u00e9sence par soustraction, patrie et famille quitt\u00e9es. Immobile, s\u2019exposer \u00e0 la foule dans des labyrinthes aux chemins al\u00e9atoires. Elle regarde pour \u00eatre vue, rep\u00e9r\u00e9e. Les gens passent, leurs \u00e9lans d\u2019indiff\u00e9rence polie.<br><br>D\u00e9barquer, port\u00e9e par l\u2019orgueil triomphal des conqu\u00e9rants. \u00c0 toi Paris! Elle voudrait le hurler en attendant les applaudissements du monde, les acclamations de l\u2019univers. Neil Armstrong sur la lune, premiers pas en terre inconnue. Elle a regard\u00e9 des documentaires et comme par effet calque, tout de son corps y est. Mais personne pour ovationner sa descente de l\u2019avion. L\u2019absence commence.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rythme lent des bagages comme ballot\u00e9s par l\u2019h\u00e9sitation des chariots sur la piste grise. Lent, si lent compar\u00e9 \u00e0 la vitesse du vol qui ne tardera pas \u00e0 les emporter en soute. Elle les regarde trembler. D\u00e9compter les coques noires, rep\u00e9rer les moins classiques. Attendre une chute pour le plaisir de l\u2019incident, \u00e9go\u00efste plaisir&nbsp;: son unique bagage d\u00e9j\u00e0 en cabine, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/quitter-terre\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L1 | Quitter terre.<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":83,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2158],"tags":[],"class_list":["post-33466","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-01"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/33466","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/83"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=33466"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/33466\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=33466"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=33466"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=33466"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}