{"id":33642,"date":"2021-06-27T11:38:45","date_gmt":"2021-06-27T09:38:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=33642"},"modified":"2021-06-27T11:38:47","modified_gmt":"2021-06-27T09:38:47","slug":"lile-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lile-2\/","title":{"rendered":"L&rsquo;\u00eele (#2)"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle avance le long du sentier c\u00f4tier puis descend sur les rochers, elle grimpe, crapahute, choisit de poser le pied sur les asp\u00e9rit\u00e9s, les griffures, les arap\u00e8des et les creux dans lesquels stagne une eau vaseuse. Elle fuit plus qu&rsquo;elle ne marche. Elle s&rsquo;aide de ses mains pour ne pas tomber. La mer \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s soupire son chant ent\u00eatant et l&rsquo;accompagne. Devoir assurer son \u00e9quilibre l&#8217;emp\u00eache de trop penser, elle est concentr\u00e9e sur ses pas, le d\u00e9nivel\u00e9 de la pierre, le sel qui s&rsquo;accroche \u00e0 la pulpe de ses doigts, sous ses ongles.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se r\u00e9p\u00e8te la d\u00e9clinaison de la mer M\u00e9diterran\u00e9e : \u1f21 \u03b8\u03ac\u03bb\u03b1\u03c4\u03c4\u03b1, \u03b8\u03ac\u03bb\u03b1\u03c4\u03c4\u03b1, \u03c4\u1f74\u03bd \u03b8\u03ac\u03bb\u03b1\u03c4\u03c4\u03b1\u03bd, \u03c4\u1fc6\u03c2 \u03b8\u03b1\u03bb\u03ac\u03c4\u03c4\u03b7\u03c2, \u03c4\u1fc7 \u03b8\u03b1\u03bb\u03ac\u03c4\u03c4\u1fc3.<\/p>\n\n\n\n<p>Thalatta, Thalatta, \u00f4 d\u00e9esse, fille de l&rsquo;\u00c9ther et du Jour, toi qui as engendr\u00e9 les dieux de la temp\u00eate et les tribus de poissons, et, de la semence d&rsquo;Ouranos, de qui naquit Aphrodite la tr\u00e8s belle, soutiens-la !<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avance et tr\u00e9buche, elle tremble.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain, devant elle, se dresse un portique. C&rsquo;est une porte en fer rouill\u00e9, \u00e0 la peinture \u00e9caill\u00e9e, une porte qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve entre deux rocs, entreb\u00e2ill\u00e9e, au milieu de rien, la mer et les pierres, le bleu du ciel et le blanc de la roche.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors elle pousse la porte et franchit le passage.<\/p>\n\n\n\n<p>De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du portique, la mer demeure, les rochers se dressent coupants, mais elle d\u00e9couvre un paysage plus jeune et un ciel plus frais. Elle s&rsquo;agenouille et caresse le sol. Quelque chose s&rsquo;est produit quand elle a pass\u00e9 la porte, elle est arriv\u00e9e quelque part.<\/p>\n\n\n\n<p>Son regard se pose au loin et elle aper\u00e7oit une plage de sable noir en forme de croissant de lune.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle est d\u00e9j\u00e0 venue ici, dans le songe radieux d&rsquo;une enfance enfuie. L&rsquo;\u00eele de Circ\u00e9 l&rsquo;accueille.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle descend sur le rivage et se jette dans la mer vineuse des po\u00e8mes hom\u00e9riques &#8211; mais elle est douce en fait, et ses vagues le sont aussi. Court au soleil, dort un instant. Nage encore. T\u00eate sous l&rsquo;eau, grands mouvements, elle s\u2019abrutit de baignade, se saoule de la mer ample autour d&rsquo;elle. Encore et encore, sur ce long croissant de plage d\u00e9serte. Le soleil se voile, avant de revenir, dans sa teinte du soir. Le sable noir du volcan en face et le sable jaune se m\u00e9langent, coll\u00e9s \u00e0 sa peau. Elle frissonne de fatigue, claque des dents, vid\u00e9e. Mais s\u2019arr\u00eater avant, au comble du soleil et de la joie pure, aurait \u00e9t\u00e9 douloureux, un arrachement, il fallait \u00e9puiser le moment \u00e0 en trembler.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle appr\u00e9hende de revoir Circ\u00e9, et comprend que le don que celle-ci lui avait octroy\u00e9 dans le songe de son enfance passe par cette plage, ces vagues vertes et ce soleil plus jeune que celui qui chauffe le monde d&rsquo;o\u00f9 elle vient. Mais il faut faire face et elle s&rsquo;enfonce dans la for\u00eat vers le centre de l&rsquo;\u00eele.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous les vagues, Pos\u00e9idon l&rsquo;observe, imp\u00e9n\u00e9trable, et Triton, son fils, qui souffle dans sa conque,&nbsp; bruit terrible, a apais\u00e9 les flots pour elle, mais elle ne le sait pas. Les \u00e9cailles azur et pourpres brillent sur les \u00e9paules de Triton, et sa queue ondule sous les flots. Pos\u00e9idon, lui, chevauche un dauphin, il la regarde, songeur, s&rsquo;enfoncer dans la for\u00eat de son amante.<\/p>\n\n\n\n<p>La magicienne a envoy\u00e9 ses lions, procession silencieuse, escorter la jeune femme, mais celle-ci l&rsquo;ignore. Les arbres bruissent d&rsquo;\u00e9tonnement, un chant se propage de branche en branche, les feuilles relaient la nouvelle : quelqu&rsquo;un vient, quelqu&rsquo;un qui est d\u00e9j\u00e0 venu, en r\u00eave, et qui revient aujourd&rsquo;hui, dans ce temps suspendu o\u00f9 rien ne bouge, temps mythique de l&rsquo;\u00e9ternel retour du m\u00eame, immortalit\u00e9 des dieux et des d\u00e9esses, une humaine arrive.<\/p>\n\n\n\n<p>Lions silencieux, vous empruntez ses pas, elle ne sait pas que vous la guidez. Elle avance, et l&rsquo;\u0153il rond des oiseaux de proie la suit. Circ\u00e9 attend. L&rsquo;\u00eele enti\u00e8re retient son souffle.<\/p>\n\n\n\n<p>Circ\u00e9 la reconna\u00eetra-t-elle ? Elle a grandi depuis la derni\u00e8re fois, est devenue femme. Elle n&rsquo;ouvre plus de grands yeux angoiss\u00e9s sur le monde, mais darde ses \u00e9pines par d\u00e9fense. Pourtant elle marche \u00e0 travers la ch\u00eanaie. Se laisse guider par ce qu&rsquo;elle pense \u00eatre son intuition, ses pas port\u00e9s par un \u00e9lan l\u00e9ger, joyeux m\u00eame. Son c\u0153ur bat \u00e0 tout rompre, dans la peur de la d\u00e9ception.<\/p>\n\n\n\n<p>La clairi\u00e8re est toujours l\u00e0. Et la magicienne y tr\u00f4ne, petit sourire aux l\u00e8vres. Elle n&rsquo;a pas chang\u00e9 et la regarde arriver d&rsquo;un air amus\u00e9. \u00ab\u00a0Tu t&rsquo;es d\u00e9cid\u00e9e, tiens donc ! Te revoil\u00e0, petite hermine&#8230; J&rsquo;ai cru que tu passerais le reste entier de ta vie \u00e0 nager et t&rsquo;\u00e9brouer comme une petite baleine heureuse.\u00a0\u00bb Je suis contente et soulag\u00e9e de te voir, songe-t-elle. \u00ab\u00a0Moi aussi, je suis contente, r\u00e9pond-elle, toujours capable de lire dans ses pens\u00e9es. Mais je ne m&rsquo;inqui\u00e9tais pas, donc tu ne trouveras aucun soulagement de ma part. Viens partager mon repas.\u00a0\u00bb Et elle l&rsquo;accompagne \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de son foyer, escort\u00e9e par les loups et les lions mutiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle est donc revenue et il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un r\u00eave. Elle a toujours su que leur premi\u00e8re rencontre avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9elle, elle l&rsquo;avait senti dans son sang, sa chair. Elle sait que la potion que la magicienne lui avait donn\u00e9e \u00e0 boire l&rsquo;a r\u00e9ellement chang\u00e9e, ou lui a offert le pouvoir de le faire. Si elle a pu franchir ce passage, ce portique, c&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 Circ\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors elle se met \u00e0 raconter. Elle ne sait pas que Circ\u00e9 l&rsquo;enchanteresse sait d\u00e9j\u00e0 tout. Pos\u00e9idon, lui, s&rsquo;est assoupi. Triton veille sur les vagues. Les loups s&rsquo;allongent, tout ou\u00efe. Les lions se repaissent de leur repas. Dehors, les arbres inclinent leurs branches pour mieux entendre. La nuit tombe. \u00c0 des lieux de l\u00e0, le Faune, enfant de Circ\u00e9 et Pos\u00e9idon, le dieu-loup, profite de la noirceur du jour pour rompre le silence et prof\u00e9rer ses oracles. Il sait d\u00e9j\u00e0 ce que la jeune femme ignore, son destin dans les feux de la guerre de Troie et les murs suintants des Enfers. Il sait d\u00e9j\u00e0 qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas encore tout perdu, ni tout retrouv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle raconte. Elle dit la perte, elle dit la m\u00e9tamorphose, cr\u00e9ature marine, elle dit la mort, cette mort qu&rsquo;elle n&rsquo;a pu \u00e9viter et ne peut regarder en face. Elle dit le soleil br\u00fblant qui l&rsquo;a \u00e9blouie ce jour-l\u00e0. Elle ne sait pas qu&rsquo;au-dessus d&rsquo;elle, dans la nuit \u00e9toil\u00e9e, brille l&rsquo;homme qui s&rsquo;est noy\u00e9 et qu&rsquo;elle n&rsquo;a pu sauver, constellation nouvelle instaur\u00e9e l\u00e0 par les dieux. Elle sait seulement qu&rsquo;elle a \u00e9chou\u00e9 dans sa t\u00e2che, qu&rsquo;elle \u00e9tait l\u00e0 pour qu&rsquo;il vive et qu&rsquo;elle n&rsquo;a pu le ranimer. Elle ignore qu&rsquo;il a d\u00e9j\u00e0 un go\u00fbt d&rsquo;\u00e9toile en feu, que son \u00e2me vit br\u00fblante parmi les autres disparues.<\/p>\n\n\n\n<p>Les arbres penchent leur t\u00eate comme pour la consoler. Les feuilles se sont tues, pour laisser toute sa place \u00e0 sa voix. Pos\u00e9idon s&rsquo;\u00e9loigne doucement, berc\u00e9 par les mouvements de sa monture, il sait tout et s&rsquo;attend d\u00e9sormais \u00e0 ce qu&rsquo;elle lui rende visite, maintenant qu&rsquo;elle est pass\u00e9e dans leur monde. La nuit enveloppe les oiseaux et les fauves. Quelque part, dans l&rsquo;univers d&rsquo;origine, les mortels se divertissent, sombrent dans l&rsquo;oubli, qui dans la boisson, qui dans le divertissement, qui dans le sommeil. La jeune femme, elle, est arriv\u00e9e chez elle, et Circ\u00e9 la magicienne la laisse parler, se rem\u00e9morer, avouer, pleurer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle avance le long du sentier c\u00f4tier puis descend sur les rochers, elle grimpe, crapahute, choisit de poser le pied sur les asp\u00e9rit\u00e9s, les griffures, les arap\u00e8des et les creux dans lesquels stagne une eau vaseuse. Elle fuit plus qu&rsquo;elle ne marche. Elle s&rsquo;aide de ses mains pour ne pas tomber. 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