{"id":33677,"date":"2021-06-27T15:25:31","date_gmt":"2021-06-27T13:25:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=33677"},"modified":"2021-06-28T10:52:57","modified_gmt":"2021-06-28T08:52:57","slug":"onyx","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/onyx\/","title":{"rendered":"Onyx"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Je me r\u00e9veille dans la chambre que j&rsquo;ai faite mienne, au deuxi\u00e8me \u00e9tage de la maison \u2014 le troisi\u00e8me si l&rsquo;on adopte la num\u00e9rotation europ\u00e9enne. \u00c0 Paris, quand on gravit les degr\u00e9s d&rsquo;un immeuble sans ascenseur pour acc\u00e9der \u00e0 sa chambre de bonne, chaque \u00e9tage compte. Je vivais au septi\u00e8me, un ascenseur menait jusqu&rsquo;au sixi\u00e8me mais je n&rsquo;avais pas le droit d&#8217;emprunter l&rsquo;entr\u00e9e principale, je devais affronter l&rsquo;escalier de service. Beaucoup des artefacts culturels parisiens sont imprim\u00e9s dans mon cerveau. Cette m\u00e9moire fragmentaire mais durablement inscrite explique que je n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 situer les intrigues de mes romans dans une ville o\u00f9 je n&rsquo;ai v\u00e9cu que deux semestres universitaires, il y a maintenant 20&nbsp;ann\u00e9es. Internet comble les vides entre les fragments. Et \u00e0 pr\u00e9sent Manhattan a mes faveurs. <em>Forever<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Les stores en lin couleur cr\u00e8me br\u00fbl\u00e9e sont abaiss\u00e9s sur chacun des pans de la fen\u00eatre en rotonde qui cl\u00f4ture la pi\u00e8ce. Ils lui communiquent une teinte mordor\u00e9e qui vient frapper le sol en onyx et les murs tapiss\u00e9s de papier peint ivoire. Avant d&rsquo;habiter Audubon House, je pensais que l&rsquo;onyx \u00e9tait un m\u00e9tal semblable \u00e0 l&rsquo;acier, j&rsquo;imaginais une surface aux \u00e9clats blessants o\u00f9 ma silhouette se refl\u00e8terait, \u00e0 peine distinguable. Puis j&rsquo;ai d\u00e9couvert ce sol par\u00e9 de cette pierre proche du marbre et lisse comme du verre. Sa palette de couleurs va de l\u2019ambre fonc\u00e9 au blanc lumineux en passant par l&rsquo;orang\u00e9, le vert bleu et le vermillon. Les formes qui l&rsquo;agitent sont vari\u00e9es et spectaculaires, des stries plus ou moins \u00e9paisses, des veines sinueuses, des bandes concentriques. Mon premier r\u00e9flexe avant de m&rsquo;endormir ou au r\u00e9veil est de laisser tomber mon regard sur ce sol vibrant et d&rsquo;en absorber l&rsquo;\u00e9nergie, surtout depuis que j&rsquo;ai lu que l&rsquo;onyx tient les cauchemars et les souvenirs traumatiques \u00e0 distance. Il aiderait \u00e9galement \u00e0 ma\u00eetriser ses passions et \u00e0 garder le contr\u00f4le de sa vie. Auquel cas je devrais en couvrir la maison enti\u00e8re. \u00c0 peine \u00e9veill\u00e9e, j&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 le sentiment que ma vie m&rsquo;\u00e9chappe comme l&rsquo;eau d&rsquo;une outre en peau perc\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00c0 peine \u00e9veill\u00e9e, j&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 le sentiment que ma vie m&rsquo;\u00e9chappe comme l&rsquo;eau d&rsquo;une outre en peau perc\u00e9e.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">La table con\u00e7ue sur mesure pour \u00e9pouser l&rsquo;arc du bow-window supporte les documents \u00e9pars cens\u00e9s alimenter mon roman en cours. La chaise \u00e0 l&rsquo;assise en cuir suspendue au-dessus d&rsquo;un pied \u00e9toil\u00e9 de cinq branches chacune soutenue par une roulette est aussi vide que les pages de mon carnet d&rsquo;\u00e9criture. Elle me ram\u00e8ne \u00e0 cette vacuit\u00e9 \u00e9prouv\u00e9e au plus profond de mon cerveau et dans mon c\u0153ur. Je reporte mon regard vers un \u00e9l\u00e9ment moins angoissant de la pi\u00e8ce, la tablette de la chemin\u00e9e en marbre sur laquelle s&rsquo;entassent des livres, des bijoux et des cadres parmi lesquels une photo de ma fille posant dans la galerie centrale de l&rsquo;Orangerie du ch\u00e2teau de Versailles. Je trouve \u00e9galement du r\u00e9confort \u00e0 la vue de la bouteille de champagne que nous avons descendue en une soir\u00e9e pour f\u00eater son d\u00e9part pour la France. Un champagne brut et blanc de blancs de la marque Ruinart. Le caviste sur Columbus Avenue affirme qu&rsquo;elle est la plus ancienne maison \u00e0 produire et commercialiser ce type de vin. Nous l&rsquo;avons d\u00e9gust\u00e9 dans des coupes dont la l\u00e9gende dit que leur forme a \u00e9t\u00e9 moul\u00e9e sur le sein de Marie-Antoinette, accompagn\u00e9 de sorbets \u00e0 la rose et aux \u00e9pices en forme de t\u00e9tons d\u00e9nich\u00e9s par Millie chez un glacier midtown. J&rsquo;ai encore sur le palais le soyeux un peu piquant de la glace. Millie a promis d&rsquo;offrir deux de ces sorbets \u00e0 sa grand-m\u00e8re d\u00e8s son retour aux \u00c9tats-Unis. Elle s&rsquo;amuse d\u00e9j\u00e0 de Christine attaquant \u00e0 la cuill\u00e8re les seins artistiquement galb\u00e9s tandis qu&rsquo;elle la gratifierait d&rsquo;une grimace friponne. Je ne pense pas que le rappel de son homosexualit\u00e9 ravisse ma m\u00e8re m\u00eame si elle la vit \u00e0 pr\u00e9sent de mani\u00e8re tout \u00e0 fait ouverte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Je l\u00e8ve les yeux vers les trois suspensions en papier de riz \u00e0 l&rsquo;aplomb du lit et op\u00e8re une translation vers leur reflet dans le miroir dispos\u00e9 au-dessus de la chemin\u00e9e. J&rsquo;essaie d&rsquo;en d\u00e9nombrer les plis, entreprise impossible mais dont l&rsquo;effet apaisant se manifeste assez rapidement comme dans ma chambre de Brooklyn lorsque je comptais les replis des lampions chinois pour trouver le sommeil apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9e par ma m\u00e8re rentrant de son travail nocturne. Ou par mon fr\u00e8re frapp\u00e9 d&rsquo;une crise de somnambulisme. Je me r\u00e9p\u00e8te que j&rsquo;ai beaucoup de chance d&rsquo;avoir h\u00e9rit\u00e9 de cette maison, que ce n&rsquo;est pas seulement un fardeau qui m&rsquo;oblige \u00e0 g\u00e9rer tout ce que je d\u00e9teste, \u00e0 savoir de l&rsquo;administratif et de la logistique. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9crin de mon \u00e9criture, je me r\u00e9p\u00e8te cette formule un peu magique \u00ab&nbsp;l&rsquo;\u00e9crin de mon \u00e9criture&nbsp;\u00bb, pourtant rien ne se produit, pas une once de d\u00e9but d&rsquo;id\u00e9e, je reste \u00e0 fixer les stores et la lumi\u00e8re qui les perce, le lin n&rsquo;est pas suffisamment \u00e9pais pour l&rsquo;occulter enti\u00e8rement, ce sont des filtres plus que des barri\u00e8res. Le temps, lui, filtre ma m\u00e9moire, ne retient que l&rsquo;essentiel pour tenter de comprendre comment j&rsquo;en suis arriv\u00e9e l\u00e0, \u00e0 cette aridit\u00e9 de l&rsquo;imaginaire. L&rsquo;abus de drogues&nbsp;? La douleur de la solitude affective&nbsp;? Le sentiment de l&rsquo;inutilit\u00e9&nbsp;? \u00c0 quoi bon cr\u00e9er de nouveaux univers, animer des arch\u00e9types de personnages mille fois manipul\u00e9s et mis en sc\u00e8ne&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">En face du lit se tient une commode ventrue tr\u00e8s laide, en noyer semble-t-il, avec des poign\u00e9es en c\u00e9ramique, un de ces multiples meubles aux styles disparates laiss\u00e9s par l&rsquo;ancien propri\u00e9taire et dans lequel je stocke mes sous-v\u00eatements malgr\u00e9 l&rsquo;odeur d&rsquo;encaustique qu&rsquo;elle finit par leur communiquer. J&rsquo;ai envie d&rsquo;aller chercher une hache au sous-sol \u2014 je suis certaine d&rsquo;en trouver de plusieurs tailles parmi les outils de jardin \u2014 et de la d\u00e9biter en autant de morceaux que possible. Je ferai de m\u00eame avec le cadre ovale plac\u00e9 au-dessus qui repr\u00e9sente une femme \u00e0 l&rsquo;air s\u00e9v\u00e8re dans un corsage \u00e0 manches bouffantes ferm\u00e9 \u00e0 la gorge par une fibule en forme de tr\u00e8fle. Je les jetterai dans la chemin\u00e9e avec l&rsquo;ensemble de mes carnets vides dont j&rsquo;aurais arrach\u00e9 la couverture en cuir le cas \u00e9ch\u00e9ant. J&rsquo;arroserai le tout d&rsquo;un peu d&rsquo;essence pour \u00eatre certaine d&rsquo;une rapide et compl\u00e8te combustion. L&rsquo;essence \u00e0 briquet devrait convenir. Je regarde le dromadaire en laiton pos\u00e9 sur la table de nuit dont la bosse dissimule une loge \u00e0 briquet. Il n&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;\u00e0 titre d\u00e9coratif. Souvenir de mon fumeur d&rsquo;ex-mari, je le r\u00e9alise \u00e0 pr\u00e9sent. Je ne l&rsquo;ai emport\u00e9 que parce qu&rsquo;il repr\u00e9sente un animal. C&rsquo;est ma manie, collectionner les objets \u00e0 forme animale, utiles si possible. Peut-\u00eatre pour compenser le fait que je me tiens \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des b\u00eates, comme l&rsquo;onyx tient \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart les mauvais r\u00eaves. Il est 8&nbsp;heures, la couette est pesante sur mon corps, l&rsquo;oreiller \u00e0 balle d&rsquo;\u00e9peautre \u2014 un cadeau de Millie \u2014 sent la lavande, elle m&rsquo;\u00e9voque la France m\u00eame si je n&rsquo;ai jamais visit\u00e9 la Provence et ne compte pas le faire dans cette vie-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Je pose mon pied sur la descente de lit et marche jusqu&rsquo;\u00e0 la fen\u00eatre pour lever les stores un \u00e0 un. Le triple vitrage assure un parfait silence d&rsquo;o\u00f9 perce par br\u00e8ves pouss\u00e9es, comme pour rappeler le pays dans lequel je vis, les sir\u00e8nes de la police et des services de secours. M\u00eame les p\u00e9piements des moineaux perch\u00e9s sur le liquidambar sont inaudibles. Je les lancerai dans le feu avec le reste m\u00eame si je d\u00e9teste l&rsquo;odeur de chairs br\u00fbl\u00e9es, atroce souvenir des attentats du 11&nbsp;septembre. J&rsquo;ouvre le battant du milieu et je disperse les oiseaux avec des cris de chouette. Leur gaiet\u00e9, d\u00e8s le matin, m&rsquo;est insupportable.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>e me r\u00e9veille dans la chambre que j&rsquo;ai faite mienne, au deuxi\u00e8me \u00e9tage de la maison \u2014 le troisi\u00e8me si l&rsquo;on adopte la num\u00e9rotation europ\u00e9enne. \u00c0 Paris, quand on gravit les degr\u00e9s d&rsquo;un immeuble sans ascenseur pour acc\u00e9der \u00e0 sa chambre de bonne, chaque \u00e9tage compte. \u00c0 \u00e0 pr\u00e9sent Manhattan a mes faveurs. 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