{"id":33843,"date":"2021-07-05T01:19:48","date_gmt":"2021-07-04T23:19:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=33843"},"modified":"2021-07-09T08:16:24","modified_gmt":"2021-07-09T06:16:24","slug":"dispersion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/dispersion\/","title":{"rendered":"#L2 |\u00a0Dispersion"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle pourrait rester des heures ainsi, immobile sur ce quai. Elle ne voit pas la femme et l\u2019enfant s\u2019engouffrer dans la petite gare \u00e0 peine plus fra\u00eeche que l\u2019ext\u00e9rieur. Les pales des ventilateurs du plafond tournoient en silence, insensibles \u00e0 leur inutilit\u00e9. Un couple de personnes \u00e2g\u00e9es somnole sur l\u2019une des rang\u00e9es de si\u00e8ges. Plut\u00f4t l\u2019homme, le menton appuy\u00e9 sur la canne qu\u2019il tient \u00e0 deux mains. Le regard de son \u00e9pouse est fix\u00e9 sur l\u2019horloge murale. Ils sont arriv\u00e9s bien trop t\u00f4t pour leur train qui ne partira que dans quelques heures. Quelques jours aupr\u00e8s de la famille une fois par an, de pr\u00e9f\u00e9rence au printemps avant que la chaleur soit invivable. L\u2019\u00e9t\u00e9 est pr\u00e9coce cette ann\u00e9e, les journ\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 longues au milieu de cette animation \u00e0 laquelle ils ne sont plus habitu\u00e9s. Les petits-enfants ont grandi, les enfants vieilli, ces derniers ont eu bien du mal \u00e0 cacher leur impatience de les voir rentrer chez eux. Ce matin ils se sont lev\u00e9s aux aurores, quand arriv\u00e9s \u00e0 la gare ils se sont rendus compte qu\u2019ils avaient une poign\u00e9e d\u2019heures d\u2019avance ils n\u2019ont os\u00e9 rappel\u00e9 les enfants qui venaient de les d\u00e9poser en voiture. Une petite dispute entre eux n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9claircir qui de l\u2019un ou de l\u2019autre s\u2019est tromp\u00e9 et a mal lu les informations sur les billets. Un dialogue de sourds et un concours de mauvaise foi sold\u00e9s par des haussements d\u2019\u00e9paules et des marmonnements. \u00c0 cet \u00e2ge-l\u00e0, on crie plus, on rumine en silence. Une distance int\u00e9rieure engendr\u00e9e par la trop longue proximit\u00e9 des corps devenue un refuge auquel la r\u00e9signation s\u2019est habitu\u00e9e \u00e0 se blottir. Il s\u2019est endormi, elle attend. Ses yeux d\u2019aigle se d\u00e9placent avec vivacit\u00e9 au moindre bruit, suivant avec une attention aigu\u00eb chaque mouvement et personne qui passe, en plissant l\u00e9g\u00e8rement ses paupi\u00e8res lourdes.  Son dos la fait souffrir, elle s\u2019allongerait bien, \u00e0 m\u00eame le sol, mais au-del\u00e0 de la honte et de son \u00e9ducation, comment ferait-elle pour se relever? Le guichetier, un homme d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es avec des sourcils \u00e9pais et des l\u00e8vres charnues regarde un match de football sur son t\u00e9l\u00e9phone. De temps en temps une personne vient lui demander un renseignement et, en entendant le match lui demande : Alors? Jusque maintenant il n\u2019a pu offrir qu\u2019une seule et m\u00eame r\u00e9ponse : Match nul. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La France joue aujourd\u2019hui en demi-finale contre l\u2019Allemagne. Toujours une r\u00e9sonance historique dans l\u2019affrontement de ces deux pays, une sorte de challenge symbolique. Quelque chose qui remonte \u00e0 tr\u00e8s loin se rejoue et on ne sait plus toujours tr\u00e8s bien quoi. On retient son souffle. Les deux \u00e9quipes se sont plut\u00f4t bien d\u00e9fendues jusque maintenant et l\u2019enjeu est de taille, la coupe du monde. Pour l\u2019un une place de vainqueur \u00e0 conserver pour l\u2019autre un statut \u00e0 reconqu\u00e9rir. Personne n\u2019a compris que le match se d\u00e9roule d\u2019ailleurs en pleine journ\u00e9e. Pour cause, le d\u00e9calage horaire. Cette ann\u00e9e la comp\u00e9tition se d\u00e9roule en Arabie Saoudite. L\u2019employ\u00e9 de gare se mord les l\u00e8vres, il est inquiet. Il a pari\u00e9 deux cents euros sur la France et ne voudrait pas perdre. S\u2019il gagne, une s\u00e9ance d\u2019explication sera \u00e9vit\u00e9e et peut-\u00eatre m\u00eame qu\u2019il l\u2019emm\u00e8nera en week-end. L\u2019un de ses cousins est dans la foule compacte que l\u2019on aper\u00e7oit derri\u00e8re les joueurs. Ici et l\u00e0-bas on tremble, on soupire, les \u00e2mes partagent le m\u00eame \u00e9moi. \u00c0 Dusseldorf, Bordeaux, Calais, et Dresde, \u00e0 Schwabach, Dijon, Hamburg et Cognac, \u00e0 Dortmund, Cassel, Chalon-sur-Sa\u00f4ne, Brunswick, La Roche-sur-Yon, B\u00e9tune, Ulm, Perpignan, Spremberg, Stuttgart et Cr\u00e9teil, on est \u00e0 Ryad. Dans les salons, sur les \u00e9crans, sous les yeux. On tr\u00e9pigne, on hurle, on postillonne. Les ongles sont mordus, les bi\u00e8res aval\u00e9es. Depuis les int\u00e9rieurs sombres on se fout qu\u2019il pleuve ou que le soleil cogne. Rideaux ferm\u00e9s, volets baiss\u00e9s, pour y \u00eatre, comme au cin\u00e9ma. Ici aussi, dans cette petite ville baln\u00e9aire vid\u00e9e par la basse saison, on est sous les projecteurs, dans la nuit de Ryad. C\u2019est un samedi qui ressemble \u00e0 un dimanche. Dans les rues pas \u00e2me qui vive, un silence pesant et malsain r\u00e8gne dans l\u2019air. Sous cette nappe trompeuse sourd une nervosit\u00e9 palpable, une tension. Des cris \u00e9touff\u00e9s s\u2019\u00e9chappent par pouss\u00e9es impr\u00e9visibles \u00e0 travers les cloisons. On pourrait croire une ville dans laquelle on a parqu\u00e9 les fous, \u00e0 l\u2019abri des regards. Ce soir la rue sera envahit de f\u00eatards, si victoire il y a. Non loin de la gare, dans l\u2019un de ces appartements \u00e9triqu\u00e9s au bord d\u2019une nationale, un p\u00e8re est devant son \u00e9cran de t\u00e9l\u00e9vision. Allong\u00e9 sur son lit aux c\u00f4t\u00e9s de sa conqu\u00eate du moment, il d\u00e9verse sa col\u00e8re sur la jeune femme lascive qui se tient \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui. Elle \u00e9coute d\u2019une oreille molle la liste de d\u00e9fauts qu\u2019il dresse \u00e0 l\u2019encontre des attaquants de l\u2019\u00e9quipe de France. Lui, si il n\u2019avait pas arr\u00eat\u00e9 le foot \u00e0 cause de ce putain de p\u00e9ron\u00e9, si il touchait les sommes astronomiques dont on couvre ces idiots, il serait capable de marquer, de faire honneur \u00e0 son pays. L\u2019honneur, aujourd\u2019hui il n\u2019a que ce mot \u00e0 la bouche. Il ouvre de grands yeux en le pronon\u00e7ant, \u00e9bloui par le respect qu\u2019il voue \u00e0 ce concept. Illumin\u00e9, d\u00e9tenteur du sens d\u2019un mot que si peu comprennent. L\u2019\u00e9quipe allemande, d\u2019ordinaire une vraie toile d\u2019araign\u00e9e mobile, est comme assomm\u00e9e. Les joueurs baladent avec difficult\u00e9 les petits points blancs de leur maillot. Une myst\u00e9rieuse torpeur s\u2019est abattue sur l\u2019une des moiti\u00e9s du terrain. Immobiles comme des mouches englu\u00e9es, ralentis, des moustiques assomm\u00e9es par la proximit\u00e9 d\u2019une ampoule, d\u00e9sorganis\u00e9s, une horde de fourmis dont on aurait attaqu\u00e9 la fourmili\u00e8re. Comment ne pas avoir le dessus sur ces tout petits insectes blancs inoffensifs? C\u2019est maintenant le moment de frapper durement. Il en mettrait lui un coup de pied aux culs des maillots bleus et un autre dans la balle pour leur faire comprendre \u00e0 ceux d\u2019en face. Les bleus courent de part et d\u2019autre du rectangle vert mais semblent se d\u00e9battre contre le vide. Un mur de verre s\u2019est gliss\u00e9 entre les adversaires rendant chacun de leur effort inutile. Le spectacle est consternant, rythm\u00e9 de l\u00e9gers heurts rendus dramatiques, de bousculades volontaires et de corps qui se contorsionnent. Les m\u00e2choires articulent des paroles inaudibles, des visages d\u00e9form\u00e9s s\u2019insurgent, ne sont plus que des yeux f\u00e9roces et des bouches pr\u00eates \u00e0 d\u00e9vorer un arbitre en sueur. Ce n\u2019est plus du sport, mais de la com\u00e9die. Il \u00e9cume de rage, furieux d\u2019\u00eatre incompris de son interlocutrice et davantage du d\u00e9sint\u00e9r\u00eat qu\u2019elle affiche. Enivr\u00e9 de clameurs lointaines, bouillonnant dans sa propre rage il n\u2019entend pas le t\u00e9l\u00e9phone qui sonne pour lui annoncer l\u2019arriv\u00e9e de son fils.<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La vieille femme sourit \u00e0 l\u2019enfant, celui-ci demande \u00e0 sa m\u00e8re une pi\u00e8ce pour s\u2019acheter une friandise dans le distributeur. Il se dirige en trottinant vers la machine, son tr\u00e9sor serr\u00e9 au creux du poing, sous les regards attendris des deux femmes. La m\u00e8re a les yeux embu\u00e9s, elle place sur son nez les lunettes de soleil qui reposait sur le haut de son cr\u00e2ne. L\u2019\u00e9ch\u00e9ance approche, elle n\u2019est que plus concr\u00e8te depuis qu\u2019elle a pos\u00e9 un pied sur le sol de cette ville maudite. Si seulement elle osait. Une id\u00e9e aussi saugrenue que folle la traverse qu\u2019elle abandonne aussit\u00f4t. Faire demi-tour serait de la folie, il y a le juge, les avocats et m\u00eame la police. L\u2019enfant ne sait pas, il ne se rend pas compte, il pense que c\u2019est un voyage et a oubli\u00e9 qu\u2019elle ne resterait pas. Il a choisi un paquet rouge contenant des bonbons, son visage s\u2019\u00e9claire quand la boucle m\u00e9tallique le lib\u00e8re et qu\u2019il chute derri\u00e8re la vitre. Sa bouche salive d\u00e9j\u00e0. La vieille femme en a vu beaucoup dans sa vie des petits-gar\u00e7ons et il lui arrive parfois de se demander comment elle a pu trouver les siens uniques, car aujourd\u2019hui ce petit-gar\u00e7on l\u00e0 pourrait \u00eatre son fils, ou l\u2019un de ses petits-enfants. L\u2019envie lui prend de tendre ses bras vers lui et de l\u2019appeler par n\u2019importe quel pr\u00e9nom. Quelle est la diff\u00e9rence, apr\u00e8s tout, la verrait-elle? Des fesses dodues \u00e0 nettoyer, des bouches baveuses \u00e0 essuyer, des joues tendres \u00e0 embrasser. Un enfant, c\u2019est un enfant. Son amour n\u2019a plus de limites et elle ignore si c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 Dieu ou \u00e0 cause de la d\u00e9ception qu\u2019engendre l\u2019enfantement, le fruit de sa propre chair. Quelque chose de nouveau s\u2019est pass\u00e9 sur l\u2019\u00e9cran d\u2019affichage. Elle avale les nouvelles lettres en un \u00e9clair. Train retard\u00e9. Une vague d\u2019indignation la soul\u00e8ve accompagn\u00e9e d\u2019un pincement aigu dans la poitrine. Le destin abandonne aussi par de petites choses et il arrive qu\u2019elle fasse aussi mal que les grandes bien que moins longtemps. Ce sont des entailles peu profondes, des gifles. Dans les chaussures il y a des cailloux et des rochers. Elle aimerait r\u00e9veiller celui qui est \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s en l\u2019interpellant pour lui dire, qu\u2019il avale avec elle un peu de cette caillasse, partager sa col\u00e8re, le sortir de son sommeil protecteur avec un petit coup de coude osseux dans son ventre grassouillet. \u00c7a la d\u00e9mange. D\u2019autant plus qu\u2019il s\u2019est mis \u00e0 ronfler bruyamment. Elle n\u2019en fait rien, hausse ses \u00e9paules fr\u00eales, avale sa salive. Elle aussi aimerait pouvoir s\u2019endormir partout avec cette aisance. Quoiqu\u2019en y r\u00e9fl\u00e9chissant de plus pr\u00e8s, c\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a qui la maintient. L\u2019impatience, la vivacit\u00e9, l\u2019angoisse. Ce qui l\u2019a fait se lever \u00e0 six heures et la tient par les tripes toute la sainte journ\u00e9e m\u00eame quand celle-ci est morne et vide. M\u00eame quand elle se r\u00e9p\u00e8te. La nuit elle dort mal, pourtant elle fait semblant de prendre les gouttes que son m\u00e9decin lui a prescrites car elle n\u2019aime pas se sentir vaseuse. Les gouttes coulent dans le lavabo en \u00e9vitant le verre d\u2019eau sous son regard triomphant. On ne l\u2019aura pas comme \u00e7a. Tout est dans les nerfs, c\u2019est ce qui la d\u00e9vore et la conserve. Il n\u2019y a rien en elle de la mollesse de celui qui se trouve \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s depuis plus de quarante ans, et c\u2019est peut-\u00eatre ce qu\u2019elle a aim\u00e9 et d\u00e9test\u00e9 le plus chez lui. Le type derri\u00e8re la vitre \u00e9chappe une exclamation, un but manqu\u00e9 de peu. Ils pourraient mettre une t\u00e9l\u00e9vision dans la gare, pour ceux qui n\u2019aiment pas lire. Quitte \u00e0 s\u2019ennuyer autant regarder des corps jeunes se mouvoir, \u00e9tincelants de sueurs et rivalisant de vulgarit\u00e9. La m\u00e8re et l\u2019enfant s\u2019en vont, celui-ci enfourne par poign\u00e9es des petits bonbons color\u00e9s en gloussant, laissant tomber quelques-uns au passage. Il ne reste plus rien \u00e0 voir, \u00e0 par cette jeune fille avec son gros sac de voyage et son air hagard qui vient d\u2019entrer en clignant des yeux. Elle traverse la gare d\u2019un pas tra\u00eenant, \u00e9crasant avec indiff\u00e9rence l\u2019un des quelques bonbons aux couleurs acides sur le carrelage sale.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle pourrait rester des heures ainsi, immobile sur ce quai. Elle ne voit pas la femme et l\u2019enfant s\u2019engouffrer dans la petite gare \u00e0 peine plus fra\u00eeche que l\u2019ext\u00e9rieur. Les pales des ventilateurs du plafond tournoient en silence, insensibles \u00e0 leur inutilit\u00e9. Un couple de personnes \u00e2g\u00e9es somnole sur l\u2019une des rang\u00e9es de si\u00e8ges. 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