{"id":34167,"date":"2021-06-28T23:14:31","date_gmt":"2021-06-28T21:14:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=34167"},"modified":"2021-07-12T18:36:13","modified_gmt":"2021-07-12T16:36:13","slug":"le-chemin-blanc","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-chemin-blanc\/","title":{"rendered":"#L2 | Le chemin blanc"},"content":{"rendered":"\n<p>Il saisit la bouteille d\u2019eau dans le sachet \u00e0 ses pieds. Il est inquiet, il boit. Une odeur d\u00e9sagr\u00e9able de plastique lui rappelle les \u00e9t\u00e9s au camping sous la tente. Cette fois, il ne part pas en vacances, il te l\u2019a dit. Au milieu de l\u2019autobus, parmi quelques t\u00eates grises, le jeune homme cherche un peu de confort au fond de son si\u00e8ge dur. Il roule en boule sous sa t\u00eate un pull encore impr\u00e9gn\u00e9 de ton odeur. Puis ferme ses yeux, pour les rouvrir peu de temps apr\u00e8s comme si tu allais appara\u00eetre devant lui. Et tu aurais aim\u00e9 le voir assis-l\u00e0, se d\u00e9rober contre la vitre \u00e0 essayer de ressentir ton reflet, et caresser les notes ent\u00eatantes de ton parfum. \u00c0 pr\u00e9sent il essuie du revers de sa manche les carreaux embu\u00e9s par le chauffage. Tu lui avais dit d\u2019\u00eatre attentif aux couleurs, \u00e0 saisir ces bleus, ces ocres; toutes l\u2019essence des aquarelles de C\u00e9zanne dans ces paysages travers\u00e9s que tu connais bien. Il est plong\u00e9 dedans. Sa r\u00e9tine scrute \u00e0 quatre-vingt kilom\u00e8tres heure le soleil rasant qui r\u00e9chauffe les blancs et les verts sombres des garrigues qui s\u2019\u00e9veillent. Le temps et le paysage s\u2019allongent. La clart\u00e9 du petit matin d\u00e9voile les massifs au loin. Il sort de son blouson ton roman avec ta d\u00e9dicace pour son anniversaire, et commence \u00e0 le lire, puis le repose au bout des trois pages. C\u2019est le d\u00e9but de votre histoire, une histoire qui commence par hasard mais toi tu le savais avant que \u00e7a commence. \u00c0 pr\u00e9sent, il savoure r\u00eaveur ces transitions successives des blocs calcaires continus et arides parsem\u00e9s d\u2019arbres rabougris qui se d\u00e9placent et qui s\u2019effacent d\u00e9sormais en vall\u00e9es gorg\u00e9es d\u2019eau bord\u00e9es d\u2019arbres en majest\u00e9. Les petits villages se succ\u00e8dent. Sur les places de platanes nus, les cypr\u00e8s prennent la place des pins parasol devant les \u00e9glises. Le panorama change. Tu l\u2019as rendu impatient. Mais il va devoir attendre. Le bus s\u2019arr\u00eate plusieurs fois \u00e0 tr\u00e8s courts intervalles. Il s\u2019imagine que tu vas monter quelque part. Ici deux hommes, et l\u00e0 trois femmes se hissent sur les marches trop hautes. Le moteur red\u00e9marre en pleine mont\u00e9e, les disques d\u2019embrayage patinent lourdement. Les personnes se connaissent et restent en petit groupe. Leur accent est moins chantant. Il comprend que c\u2019est jour de march\u00e9. Ils s\u2019agitent sur les on-dit, les ragots. L\u2019article paru ce matin sur cette femme de mauvaise vie repartie avec le magot du bistrotier. Et la maladie incurable du boucher, provoqu\u00e9e par l\u2019autre folle, la sorci\u00e8re qui tra\u00eene la nuit dans les champs. Il le ne sait pas encore mais les gens sont m\u00e9chants et hypocrites. Et tu lui dis que tu veux le prot\u00e9ger, qu\u2019il peut te rejoindre. Tu lui as dit que tu t\u2019arrangerais qu\u2019il fallait juste qu\u2019il prenne le bus. Maintenant il ressent un soulagement d\u2019\u00eatre enfin l\u00e0, \u00e9chapp\u00e9, anonyme. Il s\u2019est laiss\u00e9 convaincre. \u00c0 l\u2019avant du bus, la plus \u00e2g\u00e9e du groupe parle de ce pauvre gar\u00e7on disparu depuis deux mois, et des voisins qui ont vu une fourgonnette blanche. Il ne veut plus \u00e9couter. Il rabat la tablette devant lui, et vide dessus les poches de son jean. Il y a p\u00eale-m\u00eale deux cent francs, une grosse enveloppe blanche pli\u00e9e en deux avec tes lettres et tes fax \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, des emballages froiss\u00e9s et brillants, un paquet de chewing-gum. Et ces deux pi\u00e8ces brillantes porte-bonheur que tu lui as offertes, qui se d\u00e9placent toutes seules dans le virage. Il remet vite l\u2019argent dans la petite poche de son jean. Il d\u00e9plie l\u2019enveloppe \u00e9paisse pour revoir ce qui est griffonn\u00e9 dessus mais ne l\u2019ouvre pas. Il lit tout haut les horaires et les villes que tu lui as dict\u00e9s, le changement de correspondance d\u00e9j\u00e0 effectu\u00e9. Un nom et un num\u00e9ro sont entour\u00e9s, celui de tes propri\u00e9taires. Il replace tous ses papiers sur lui. L\u2019autobus ralentit. La moiti\u00e9 du bus sort avec des cabas. La place du gros bourg et les rues adjacentes grouillent de monde. Si tu avais \u00e9t\u00e9 l\u00e0, il serait descendu pour te voir manger ta brioche tremp\u00e9e dans le caf\u00e9. Il suit des yeux le petit groupe se fondre dans la foule du village. Le bus prend le large, le march\u00e9 s\u2019estompe. La v\u00e9g\u00e9tation s\u2019aplatit. Des roseaux sur les bas-c\u00f4t\u00e9s des routes \u00e9clipsent les saules, aulnes, peupliers qui se font plus rares. Les cypr\u00e8s plus nombreux s\u2019\u00e9panouissent plant\u00e9s en haies g\u00e9antes, comme brise-vent naturel. Il regarde l\u2019heure sur sa montre. Il ne sait pas la suite, tu ne lui as rien dit. Il arrive bient\u00f4t. Il a comme un r\u00e9flexe de se lever quand il aper\u00e7oit le pont de pierre qui enjambe le large fleuve. Les eaux sont hautes, boueuses, et charrient des terres d&rsquo;ombre br\u00fbl\u00e9e. En face surplombe un bel ensemble fortifi\u00e9 d\u2019une \u00e9glise avec un clocher en forme de tour carr\u00e9e. Tu sais qu\u2019il te parlera des pierres blanches du monument. Il descend son sac \u00e0 dos pour le mettre sur le si\u00e8ge voisin. Il d\u00e9place son blouson. L\u2019autocar freine brutalement, le conducteur jure. Encore debout, il se retient de justesse. Un bagage \u00e0 main chute lourdement dans l\u2019all\u00e9e. Une dame peste sur le chauffeur imprudent. Il se rassoit un peu sonn\u00e9. Il sent la fatigue. Il n\u2019est pas tout \u00e0 fait midi quand les portes s\u2019ouvrent. Il demande son chemin au chauffeur qui bredouille une r\u00e9ponse. Il n\u2019insiste pas, il descend. L\u2019air frais de la gare routi\u00e8re le saisit, la temp\u00e9rature a chut\u00e9 depuis qu\u2019il est mont\u00e9. Et si c\u2019est encore le sud, plus rien ne lui est familier. Tu savais qu\u2019il allait \u00eatre un peu perdu mais tu voulais qu\u2019il fasse le reste du chemin seul. Comme un doute, il regarde derri\u00e8re lui. Tu n\u2019es pas l\u00e0. La soute du car vient d\u2019\u00eatre ouverte. Il n\u2019a pas de valise. Des effluves de poulet frit flottent dans l\u2019air. Il cherche du regard mais il n\u2019y a pas de r\u00f4tisserie aux alentours. Des gens partent charg\u00e9s de gros sacs, d\u2019autres arrivent avec des valises. Il s\u2019adresse \u00e0 un contr\u00f4leur en casquette pour savoir comment rejoindre son itin\u00e9raire. Tu ne lui as donn\u00e9 qu\u2019un village et le nom d\u2019un chemin blanc \u00e0 emprunter quelques kilom\u00e8tres avant d\u2019arriver. Il comprend maintenant qu\u2019il faudra faire le reste \u00e0 pied. Il est un peu perdu sans carte. Il s\u2019\u00e9loigne en suivant le soleil vers l\u2019est. Le froid le pousse dans la premi\u00e8re boulangerie. Les sandwichs sont derri\u00e8re une vitrine d\u00e9j\u00e0 emball\u00e9s, mais le bout de pain qui d\u00e9passe est app\u00e9tissant. Ils en ach\u00e8tent deux, un pour tout de suite, l\u2019autre pour ce soir. Le beurre et le jambon d\u00e9bordent dans le sachet. Il redemande quelle route prendre pour aller au g\u00eete. La caissi\u00e8re appelle le boulanger qui arrive des fourneaux avec un fagot de baguettes. Il dit d\u2019embl\u00e9e que c\u2019est facile, c\u2019est tout droit vers le nord puis qu\u2019il faut bifurquer vers l\u2019est, de toute fa\u00e7on c\u2019est indiqu\u00e9. Il lui tend une baguette toute chaude sans le faire payer. Il dit qu\u2019il conna\u00eet bien les propri\u00e9taires du g\u00eete, des bons clients. Il sort encore plus d\u00e9sorient\u00e9. Et apr\u00e8s une demi-heure \u00e0 tourner en rond, il tombe nez \u00e0 nez sur un plan de ville.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il saisit la bouteille d\u2019eau dans le sachet \u00e0 ses pieds. Il est inquiet, il boit. Une odeur d\u00e9sagr\u00e9able de plastique lui rappelle les \u00e9t\u00e9s au camping sous la tente. Cette fois, il ne part pas en vacances, il te l\u2019a dit. 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