{"id":34509,"date":"2021-06-30T09:48:22","date_gmt":"2021-06-30T07:48:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=34509"},"modified":"2021-07-22T10:45:56","modified_gmt":"2021-07-22T08:45:56","slug":"au-port-les-vies-pleines","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/au-port-les-vies-pleines\/","title":{"rendered":"#L2\u239cAu port, les vies pleines"},"content":{"rendered":"\n<p>(R\u00e9sum\u00e9 de l\u2019\u00e9pisode pr\u00e9c\u00e9dent : Il est seul sur le quai. Il regarde autour de lui. Pour enfin avancer : trois pas, juste trois pas\u2026 Pour acc\u00e9der \u00e0 la premi\u00e8re partie de ce r\u00e9cit, lire <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/au-port-les-mains-vides\" target=\"_blank\">Au port, les mains vides<\/a>)<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est toujours la m\u00eame histoire avec les piliers de bars : les ivrognes r\u00e9pondent aux ivrognes. Il aura fallu que le \u00ab&nbsp;Capitaine Haddock&nbsp;\u00bb lib\u00e8re sa flop\u00e9e de jurons pour que le patron du Bar de la Marine lui r\u00e9ponde en \u00e9cho avec une tirade tr\u00e8s approximative de l\u2019oeuvre pagnolesque. Mais avec l\u2019accent d\u2019origine. Le \u00ab&nbsp;Capitaine Haddock&nbsp;\u00bb, plus personne de conna\u00eet son nom, plus personne ne sait qu\u2019un jour lointain, il \u00e9tait Oscar, qu\u2019il \u00e9tait amoureux, qu\u2019il p\u00eachait la crevette \u00e0 dos de cheval lorsque la mer \u00e9tait assez basse, qu\u2019il p\u00eachait le thon sur un senneur de belle taille et qu\u2019il avait toute la vie devant lui. Mais plus personne ne s\u2019en souvient aujourd\u2019hui, pas m\u00eame lui, le plus souvent, imbib\u00e9 en permanence par tout cet alcool qui lui bouffe le cerveau, le foie et ce qu\u2019il lui reste de dignit\u00e9. Alt\u00e9rant au passage son sens de l\u2019\u00e9quilibre, m\u00eame si ne s\u2019agit pas l\u00e0 de son plus gros probl\u00e8me. Rares sont les fins de journ\u00e9e o\u00f9 le \u00ab&nbsp;Capitaine Haddock&nbsp;\u00bb ne finit pas \u00e9tendu sur le sol \u00e0 jurer comme un damn\u00e9 dans un langage probablement moins imag\u00e9 que l\u2019ami de Tintin mais avec aussi peu d\u2019\u00e9quivoque. Et encore, par chance, cette fois-ci, il n\u2019est pas tomb\u00e9 dans l\u2019eau du port iris\u00e9e d\u2019hydrocarbures. \u00c7a fait longtemps qu\u2019elle est partie, \u00e7a fait longtemps qu\u2019il a perdu son chalutier au craps, \u00e7a fait longtemps qu\u2019il n\u2019est plus grand chose d\u2019autre qu\u2019un sac \u00e0 vin, rhum, whisky, pastis et autres substances d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives. \u00c7a fait longtemps qu\u2019il n\u2019est plus tout \u00e0 fait un homme. M\u00eame si, quelque part, son coeur bat encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant au \u00ab&nbsp;C\u00e9sar&nbsp;\u00bb de circonstance, c\u2019est juste un dealer d\u2019alcool qui pousse son cocorico de temps \u00e0 autres. N\u00e9 \u00e0 l\u2019Estaque, de ces quartiers de Marseille qui font passer l\u2019une des plus grandes villes de l\u2019hexagone pour un village isol\u00e9, il chante sa terre abandonn\u00e9e. Comme un bluesman, mais sans la guitare ni le rythme, juste avec la gouaille et le timbre de voix d\u2019un chanteur d\u2019op\u00e9rette en train d\u2019agoniser. L\u00e9opold, c\u2019est son vrai nom, aime la mer, les marins et ses deux gamins, Paul et Henriette. Paul est m\u00e9canicien sur le \u00ab&nbsp;Jules Verne&nbsp;\u00bb, le paquebot amarr\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du port. Par chance, ce jour, il fait escale chez lui mais son temps libre, il pr\u00e9f\u00e8re le passer aupr\u00e8s de sa douce Juliette plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 supporter les vocalises paternelles dans le tripot qui lui sert d\u2019affaire. Quant \u00e0 Henriette, elle n\u2019\u00e9tait pas loin de son p\u00e8re quand celui-ci a pouss\u00e9 sa gueulante. Quelques m\u00e8tres, quelques tables plus loin, un plateau pos\u00e9 sur la main en train de d\u00e9barrasser une table avant d\u2019y passer un coup de chiffon humide. Henriette n\u2019a jamais vraiment quitt\u00e9 son p\u00e8re, un peu rassur\u00e9e par l\u2019id\u00e9e que vivre seuls \u00e0 deux, c\u2019est mieux que vivre seule toute seule. Un choix par d\u00e9faut, un choix par paresse, un choix par l\u00e2chet\u00e9. Rien ne pourrait la s\u00e9parer de ses livres o\u00f9 elle plonge aussit\u00f4t que le dernier poivrot a vid\u00e9 son verre. Des livres de montagne, des livres plein d\u2019air et de libert\u00e9, des livres d\u2019ailleurs qui la transportent plus loin que le plus attentionn\u00e9 des amants, que le plus riche des capitaines de navire, que le plus inventif des r\u00eaveurs. Alors Henriette a laiss\u00e9 \u00e0 d\u2019autres le soin de lui raconter sa propre histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais lui, qui s\u2019avance \u00e0 grandes enjamb\u00e9es dans les entrailles du port, il ne voit pas tout \u00e7a. Il ne sait rien de ces bribes d\u2019histoires tiss\u00e9es autour de lui. Il ne sait pas que ce vieux marin filiforme qui bo\u00eete, aux allures de Capitaine Achab obs\u00e9d\u00e9 par sa Moby Dick n\u2019est autre que F\u00e9lix, renvers\u00e9 par un chauffard ivre il y a quelques ann\u00e9es, ce qui lui a valu une hanche en plastique. Il ne sait pas que son Corto Maltese se prend effectivement pour Corto Maltese mais qu\u2019il est surtout un grand malade qui souffre de parano\u00efa. Sous l\u2019apparence du h\u00e9ros d\u2019Hugo Pratt, Jean-Pierre se cache des autres qui lui en veulent d\u2019\u00eatre si intelligent, d\u2019avoir si bien r\u00e9ussi sa vie, ceux-l\u00e0 m\u00eame qui veulent lui voler son yawl h\u00e9rit\u00e9 de son pote Corto mais dont il a oubli\u00e9 l\u2019endroit o\u00f9 il est amarr\u00e9. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne sait pas non plus qu\u2019un p\u00eacheur, celui qui poss\u00e8de le fileyeur au bout de la panne num\u00e9ro 3, est l\u2019oncle d\u2019Henriette, le demi-fr\u00e8re de sa m\u00e8re. Victor ne le sait m\u00eame pas, lui non plus. Naissance honteuse, naissance cach\u00e9e, naissance tue.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne sait pas que derri\u00e8re les fen\u00eatres qui donnent sur le port d\u2019innombrables histoires sont tiss\u00e9es, parfois avec les m\u00eames fils, avec les m\u00eames brins, pour former une m\u00eame toile.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne sait pas que les pav\u00e9s du quai qu\u2019il est en train de quitter savent tout du pass\u00e9 mais connaissent aussi l\u2019avenir. Son avenir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(R\u00e9sum\u00e9 de l\u2019\u00e9pisode pr\u00e9c\u00e9dent : Il est seul sur le quai. Il regarde autour de lui. Pour enfin avancer : trois pas, juste trois pas\u2026 Pour acc\u00e9der \u00e0 la premi\u00e8re partie de ce r\u00e9cit, lire Au port, les mains vides) C\u2019est toujours la m\u00eame histoire avec les piliers de bars : les ivrognes r\u00e9pondent aux ivrognes. 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