{"id":35161,"date":"2021-07-02T22:39:17","date_gmt":"2021-07-02T20:39:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=35161"},"modified":"2021-07-02T22:39:19","modified_gmt":"2021-07-02T20:39:19","slug":"la-ville-de-craie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-ville-de-craie\/","title":{"rendered":"La ville de craie"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-wp-embed is-provider-tiers-livre-les-ateliers-decriture wp-block-embed-tiers-livre-les-ateliers-decriture\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<blockquote class=\"wp-embedded-content\" data-secret=\"A6UJdrOWfx\"><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lalphabet-fantome\/\">L&rsquo;alphabet fant\u00f4me<\/a><\/blockquote><iframe loading=\"lazy\" class=\"wp-embedded-content\" sandbox=\"allow-scripts\" security=\"restricted\" style=\"position: absolute; visibility: hidden;\" title=\"\u00ab\u00a0L&rsquo;alphabet fant\u00f4me\u00a0\u00bb &#8212; le Tiers Livre | \u00e9crire, publier, explorer\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lalphabet-fantome\/embed\/#?secret=dUIixsm0nQ#?secret=A6UJdrOWfx\" data-secret=\"A6UJdrOWfx\" width=\"600\" height=\"338\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p>Il y a un silence lourd. Epais. On pourrait presque le toucher.<\/p>\n\n\n\n<p>Les quelques voyageurs sont mont\u00e9s rapidement dans des voitures &#8211; taxi, amis, familles. Peu importe. Rentrer vite. Il n&rsquo;y a que la fille qui attend l\u00e0, un peu paum\u00e9e, avec son sac \u00e0 dos trop gros pour elle. Il n&rsquo;y a pas si longtemps que les perquisitions sont finies &#8211; toujours entre vingt-trois heures et cinq heures. On ne se d\u00e9fait pas comme \u00e7a d&rsquo;une habitude. La ville a gard\u00e9 ce rythme malgr\u00e9 elle &#8211; \u00e0 vingt-trois heures chacun rentre se r\u00e9fugier. R\u00e9fugi\u00e9s en interne. Dans leur propre ville. Dans leur propre pays. Qui maintenant n&rsquo;existe plus. Ses fronti\u00e8res passent de mains en mains, de d\u00e9crets en d\u00e9crets, de g\u00e9n\u00e9raux en g\u00e9n\u00e9raux. Seule la ville continue de se dresser, l\u00e0, dans la nuit, avec sa neige qui vient recouvrir les angoisses, donner une raison de ne pas sortir sans invoquer ouvertement la peur \u00ab\u00a0non, non mais n&rsquo;allons pas au caf\u00e9 &#8211; tu as vu ce temps ? \u00a0\u00bb souffle une voix en soulevant un coin de rideau \u00e0 la fen\u00eatre d&rsquo;une vieille cuisine. <\/p>\n\n\n\n<p>En face de la gare, sur un b\u00e2timent d\u00e9cr\u00e9pit une affiche immense avec un visage de militaire. Derri\u00e8re il y a juste un trou b\u00e9ant et des tiges de fer de ce qui f\u00fbt un jour un h\u00f4tel dont la ville \u00e9tait fi\u00e8re. Ses fen\u00eatres ont \u00e9t\u00e9 bris\u00e9es une apr\u00e8s-midi d&rsquo;\u00e9t\u00e9, \u00e0 une autre \u00e9poque, par un groupe de gamins qui jouaient au ballon sur la route. Le gardien de l&rsquo;immeuble \u00e9tait sorti d\u00e9braill\u00e9, les joues rouges, la chemise en furie d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 interrompu dans un moment d&rsquo;entraide \u00e0 une vieille renti\u00e8re, ce genre de moment o\u00f9 il ne savait plus trop qui donnait un pourboire \u00e0 l&rsquo;autre. Les gamins s&rsquo;\u00e9taient sauv\u00e9s en riant, si ce n&rsquo;est pour le propri\u00e9taire du ballon qui voulait r\u00e9cup\u00e9rer son bien, parce que ce n&rsquo;\u00e9tait pas vraiment le sien mais celui de son grand fr\u00e8re et qu&rsquo;il savait qu&rsquo;une bonne gifle l&rsquo;attendait \u00e0 la maison si il revenait sans le ballon. Ainsi d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 de la rue comme de l&rsquo;autre, une gifle l&rsquo;attendait. Quelques mois plus tard, les m\u00eames fen\u00eatres avaient de nouveau \u00e9t\u00e9 souffl\u00e9es. Cette fois par les bombes. Le gardien aurait pu, maintenant que la guerre \u00e9tait finie, passer devant cet immeuble et se souvenir de cette histoire. Il \u00e9tait mort dans le bombardement. Le gamin quant \u00e0 lui \u00e9tait parti au front et n&rsquo;\u00e9tait jamais revenu. Il n&rsquo;y avait plus que la ville pour savoir qu&rsquo;\u00e0 une \u00e9poque les fen\u00eatres pouvaient \u00eatre souffl\u00e9es par des gosses maladroits. Alors la ville essayait de se souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle essayait de se souvenir en faisant tomber la neige et en mettant une lune trop basse qui lui donnait des aspects de peinture, de cartes postales, de dessins d&rsquo;enfant. Des images sur lesquels on voudrait raconter une histoire. Mais \u00e7a ne prenait pas. Ce n&rsquo;\u00e9tait plus qu&rsquo;une ville vestige. Elle n&rsquo;arrivait m\u00eame plus \u00e0 avoir d&rsquo;odeur, sans ses usines, sans ses caf\u00e9s, sans ses hommes qui mettent trop de parfums dans la rue la nuit, sans ses march\u00e9s, sans ses animaux qui d\u00e9f\u00e8quent. Les corbeaux m\u00eame l&rsquo;avait envahie, \u00e0 la recherche de charognes dans les souvenirs. Quant la jeune fille passa son doigt sur les cicatrices de l&rsquo;un des murs, la ville fr\u00e9mit, retenant son souffle l&rsquo;espace d&rsquo;un battement de coeur. <\/p>\n\n\n\n<p>La nuit, \u00e0 l&rsquo;heure des perquisitions, quand on n&rsquo;entend que les chasses d&rsquo;eau s&#8217;empiler sous l&rsquo;effet de l&rsquo;angoisse et de la vodka, il n&rsquo;y a que les gypsys qui se prom\u00e8nent. Ils ne craignent aucune perquisition, eux. Ils n&rsquo;ont rien \u00e0 donner. Ils ne font partie de rien et personne ne veut d&rsquo;eux. L&rsquo;une d&rsquo;entre eux regarde les voyageurs sortir de la gare, en jetant les coquilles de p\u00e9pites qu&rsquo;elle picore aux oiseaux. Elle est vieille. Bient\u00f4t elle va mourir. Ses enfants la mettront dans sa caravane, avec toutes ses affaires et br\u00fbleront tout, dans un terrain vague derri\u00e8re la grande statue, m\u00eame si pour l&rsquo;instant elle croit encore que ce sera face au fleuve. C&rsquo;est ainsi. Pas de d\u00e9chirures pour l&rsquo;h\u00e9ritage. Pas de souvenirs. On na\u00eet, on passe, on dispara\u00eet. C&rsquo;est l&rsquo;angoisse de la ville. C&rsquo;est l&rsquo;angoisse de la femme. Elle regarde la jeune fille un peu paum\u00e9e qui marche difficilement dans la neige. C&rsquo;est la premi\u00e8re \u00e9trang\u00e8re depuis longtemps. Si elle lui lit son avenir, elle fera partie de son pass\u00e9. Alors la ville pousse la jeune fille vers la vieille femme, sans qu&rsquo;elle ne le r\u00e9alise. Il faut se souvenir. Une m\u00e9moire sans souvenirs est un cercueil sans histoires. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a un silence lourd. Epais. On pourrait presque le toucher. Les quelques voyageurs sont mont\u00e9s rapidement dans des voitures &#8211; taxi, amis, familles. Peu importe. Rentrer vite. Il n&rsquo;y a que la fille qui attend l\u00e0, un peu paum\u00e9e, avec son sac \u00e0 dos trop gros pour elle. 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