{"id":35615,"date":"2021-07-04T17:35:42","date_gmt":"2021-07-04T15:35:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=35615"},"modified":"2021-07-07T18:53:08","modified_gmt":"2021-07-07T16:53:08","slug":"les-colons","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/les-colons\/","title":{"rendered":"L#3 Les colons"},"content":{"rendered":"\n<p>Sur le lit o\u00f9 on l\u2019a transport\u00e9e et o\u00f9 elle g\u00eet cuisses ouvertes Helena pense \u00ab&nbsp;j\u2019y suis, c\u2019est cela, c\u2019est le moment, c\u2019est maintenant, je ne vais jamais y arriver&nbsp;\u00bb. Elle geint, elle hurle, elle se laisse faire, s\u2019abandonne \u00e0 la volont\u00e9 des autres, n\u2019a aucune id\u00e9e de ce qu\u2019elle pourrait faire pour souffrir moins. Ce n\u2019est plus son corps, elle ne reconna\u00eet rien de ce qui pousse en elle d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment, hors de son pouvoir. Elle n\u2019y arrivera jamais, \u00e7a la d\u00e9chire, \u00e7a la d\u00e9truit. Elle pense qu\u2019elle doit \u00eatre toute rouge, d\u00e9faite, son visage de vaisseaux \u00e9clat\u00e9s, ses cuisses forc\u00e9es, son ventre d\u00e9form\u00e9. Jamais plus elle n\u2019osera se montrer, s\u2019habiller, aller danser. Elle sera devenue laide, repoussante, d\u00e9truite. C\u2019est trop injuste. Tout est injuste&nbsp;; Elle n\u2019a jamais voulu \u00e7a. Pas comme \u00e7a, pas si vite, pas si jeune, pas avec lui. Une femme lui prend la main et lui caresse le front en lui disant qu\u2019elle y est presque, que c\u2019est bient\u00f4t fini, qu\u2019il va falloir maintenant pousser tr\u00e8s fort. Elle sent la sueur qui la recouvre et qui poisse sous la main de l\u2019inconnue. Elle n\u2019y arrivera pas. Pousser encore \u00e0 se d\u00e9chirer, \u00e0 faire exploser toutes les fibres de son corps. Jamais. Jamais. Elle ne veut pas. Elle voudrait que \u00e7a s\u2019arr\u00eate maintenant, tout de suite. Elle hurle, se d\u00e9bat. Elle voudrait s\u2019\u00e9vanouir, ne plus rien sentir, mourir apais\u00e9e, fra\u00eeche et belle. Elle voudrait tant garder sa beaut\u00e9 quand toute cette violence la d\u00e9truit insupportablement. A chacun de ses hurlements, c\u2019est sa voix qui se casse, ses l\u00e8vres qui se craquellent, sa peau qui explose. Ses cheveux sont tremp\u00e9s. Elle demande un miroir. On le lui refuse. Puis on le lui tend et elle le repousse. Elle voudrait qu\u2019on la laisse. Elle voudrait qu\u2019on la berce. Elle n\u2019y arrivera pas. Elle voudrait mourir. On la rel\u00e8ve, on la soutient, on la fait marcher, on l\u2019allonge \u00e0 nouveau. Elle sent que la femme pr\u00e8s d\u2019elle n\u2019est plus aussi confiante. Si vous ne poussez pas, il faudra mettre les fers. On n\u2019y arrivera jamais autrement.<\/p>\n\n\n\n<p>Des fers Xao en a port\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la mort du capitaine. C\u2019est apr\u00e8s qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 second et qu\u2019on lui a permis de piloter le navire. Le colon est toujours rude avec lui, mais il y a du respect dans sa voix. Tellement perdu \u00e0 la mort du capitaine qu\u2019il avait engag\u00e9&nbsp;! Ne sait rien de la mer, ni de la terre d\u2019ailleurs. Un gamin pr\u00e9tentieux et r\u00eaveur qui ne sait rien de la vie et combien elle peut \u00eatre terrible. Qui ne se soucie de personne que de lui, du bateau et de la cargaison comme il appelle les hommes qu\u2019il transporte. Qui n\u2019a pas appris un mot de chinois et se moque quand lui Xao prononce les quelques mots de fran\u00e7ais qu\u2019il conna\u00eet. Si lui le second n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0, la mer et les hommes auraient d\u00e9j\u00e0 eu raison de lui. Par le fond, il dormirait avec son bateau et tout ce qu\u2019il transporte. Un \u00eatre sans mesure, livr\u00e9 \u00e0 ses app\u00e9tits et \u00e0 ses illusions. Il faut voir comme il court vers les boucaniers sur le rivage \u00e0 peine accost\u00e9. Ce n\u2019est pas de cette \u00e9toffe qu\u2019on fait les vainqueurs. Il faut plus de patience, plus de r\u00e9serve, plus de retenue. Lui aussi a faim et soif, mais il se retient.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela fait des jours que Charles-Henri ne mange plus. Il ne peut rien avaler. Ils n\u2019ont presque plus de semoule pour faire des galettes et il n\u2019en peut plus de ces plantes \u00e9tranges qu\u2019on lui pr\u00e9pare sous la cendre, de cette viande capiai qui le d\u00e9go\u00fbte et de ses fruits qui lui tordent les intestins. Son ventre est gonfl\u00e9, sa mine jaune. La pluie ne cesse pas depuis des semaines qui a emport\u00e9 les cabanes qu\u2019il avait construites. Les boeufs ont de l\u2019eau jusqu\u2019au poitrail et se font parfois attaquer par les ca\u00efmans. Au d\u00e9but, il a cru \u00e0 une indigestion qui la fait vomir et se vider de tout ce qu\u2019il avalait. Le jeune la calm\u00e9, mais il n\u2019arrive plus \u00e0 se vider et son ventre gonfl\u00e9 est dur. On lui a donn\u00e9 des d\u00e9coctions am\u00e8res, des lavements doux. Rien n\u2019y fait. Il a encore de l\u2019alcool et c\u2019est la seule nourriture qui l\u2019apaise. Il pense maintenant que c\u2019est la fi\u00e8vre, une fi\u00e8vre mortelle qui va l\u2019emporter si son beau-fr\u00e8re n\u2019arrive pas tr\u00e8s vite. Il a peur maintenant, de la for\u00eat, de ceux qui sont avec lui ces demi-sauvages qui veillent pr\u00e8s de son hamac, mais ne travaillent plus, des b\u00eates qui le guettent dans la nuit quand tous les feux sont \u00e9teints. Il y en a partout, des rampantes, des volantes, des sournoises, des agressives, des silencieuses, des grondantes qui toutes attendent la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette nuit l\u2019oppresse. Mathilde sent le malheur arriver. Tout \u00e9tait si parfait pourtant depuis la fin de la guerre qui n\u2019avait pas endeuill\u00e9 la famille, \u00e0 peine fr\u00f4l\u00e9e avec la mort d\u2019un lointain cousin. Cette jolie propri\u00e9t\u00e9 qui lui vient de son p\u00e8re o\u00f9 ils passaient tous les \u00e9t\u00e9s. Son fils et sa fille, des enfants, puis de jeunes gens si bien plant\u00e9s, rayonnants et pleins de r\u00eaves et de promesses. Ce fils du m\u00e9decin du village, bien \u00e9lev\u00e9, qu\u2019on invitait si souvent qu\u2019il lui \u00e9tait devenu comme un troisi\u00e8me enfant. Tout \u00e9tait si serein dans les verts paysages et les gras pacages de leurs m\u00e9tairies. Que s\u2019est-il pass\u00e9 pour qu\u2019il s\u2019entiche de l\u2019id\u00e9e de faire fortune de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019atlantique&nbsp;? C\u2019est l\u00e0 que tout a commenc\u00e9. Elle aimait pourtant ses lettres si rares pleines de merveilleuses descriptions de ce paradis sur terre qu\u2019il avait trouv\u00e9 o\u00f9 la v\u00e9g\u00e9tation \u00e9tait luxuriante, l\u2019eau abondante et le soleil et la chaleur si propices \u00e0 une agriculture exceptionnelle. Ce sont ces lettres qui ont mis le feu dans la t\u00eate du fils du m\u00e9decin. Il irait lui aussi. Sa fille est tomb\u00e9e sous les charmes du jeune homme et des r\u00e9cits de son fr\u00e8re. Elle s\u2019embarquerait aussi. Elle se voyait d\u00e9j\u00e0 en tenues coloniales, chapeaux immenses et voiles l\u00e9gers organisant des r\u00e9ceptions et enseignant aux petits enfants l\u2019\u00e9criture et l\u2019amour du Bon Dieu. Pourquoi avaient-ils choisi d\u2019aller si vite&nbsp;? Il avait fallu les marier, enceinte elle n\u2019avait pu l\u2019accompagner et il avait pris la mer pour rejoindre seul son beau-fr\u00e8re. Elle viendrait plus tard. Ce soir elle sent comme un poids, une appr\u00e9hension de celles qui emp\u00eachent les m\u00e8res de dormir. Elle n\u2019a re\u00e7u aucune mauvaise nouvelle, mais pas de bonnes non plus. Sa fille n\u2019est pas si loin. Enceinte et pas loin d\u2019accoucher, elle a voulu profiter d\u2019une derni\u00e8re invitation \u00e0 Vichy. Comment emp\u00eacher aujourd\u2019hui une jeune femme de s\u2019amuser d\u2019\u00e9couter de la musique sous les frondaisons, de danse r et de s\u00e9duire&nbsp;? Elle aurait tant aim\u00e9 elle-m\u00eame vivre cette vie-l\u00e0, la vie qui s\u2019annonce d\u00e9sormais plus aventureuse et plus libre.<\/p>\n\n\n\n<p>Libre, elle l\u2019est enfin, Claudette qui tient le magasin de chaussures Bata de Cayenne. Une chance inesp\u00e9r\u00e9e cette proposition pour la petite auvergnate qui n\u2019avait jamais rien vu du monde, esp\u00e9rait tout juste devenir un jour institutrice et posti\u00e8re pour sortir de la ferme familiale et qui se retrouve l\u00e0 chaque soir \u00e0 aller voir sur la jet\u00e9e les ibis rouges revenir \u00e0 leur dortoir avant de tra\u00eener parmi les belles dames et les beaux messieurs de la place des palmistes. Un petit village charmant, o\u00f9 tout le monde se conna\u00eet, un petit coin de France sous les tropiques o\u00f9 elle est quelque chose comme g\u00e9rante du magasin des chaussures Bata. C\u2019est une jeune veuve qu\u2019on courtise et qui pense que la vie n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 si belle. A peine mari\u00e9e, d\u00e9j\u00e0 veuve de guerre, une maigre pension mais la vie devant soi.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur le lit o\u00f9 on l\u2019a transport\u00e9e et o\u00f9 elle g\u00eet cuisses ouvertes Helena pense \u00ab&nbsp;j\u2019y suis, c\u2019est cela, c\u2019est le moment, c\u2019est maintenant, je ne vais jamais y arriver&nbsp;\u00bb. Elle geint, elle hurle, elle se laisse faire, s\u2019abandonne \u00e0 la volont\u00e9 des autres, n\u2019a aucune id\u00e9e de ce qu\u2019elle pourrait faire pour souffrir moins. 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