{"id":35636,"date":"2021-07-04T18:32:09","date_gmt":"2021-07-04T16:32:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=35636"},"modified":"2021-07-04T18:32:34","modified_gmt":"2021-07-04T16:32:34","slug":"but-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/but-2\/","title":{"rendered":"But 2"},"content":{"rendered":"\n<p>Le dernier fourgon a tourn\u00e9 \u00e0 l\u2019angle de la rue vide. Certains hommes n\u2019ont pas tard\u00e9 \u00e0 d\u00e9capsuler les bi\u00e8res. Il n\u2019entend pas les hommes qui l\u2019appellent\u00a0;\u00a0<em>Tu cherches quelque chose\u00a0? Viens prendre l\u2019ap\u00e9ro, sois pas timide\u00a0!<\/em>\u00a0Ils se sont rapproch\u00e9s devant la porte d\u2019entr\u00e9e de l\u2019algeco. Ils lui tournent presque le dos. Il n\u2019entend pas les rires qui fusent entre le tintement des bouteilles. Il doit faire plus de quarante degr\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Alors qu\u2019ils continuent \u00e0 \u00e9tancher leur soif, le jeune gar\u00e7on sent le besoin de toucher la feuille plastique qu\u2019il cache dans la poche int\u00e9rieure de sa veste de jogging. Ses doigts sont moites. Ils collent \u00e0 la fiche. C\u2019est sa convention de stage.\u00a0<em>Dans le cadre du bac pro logistique, les \u00e9tudiants sont amen\u00e9s \u00e0 r\u00e9aliser des stages en entreprise pour mieux appr\u00e9hender la r\u00e9alit\u00e9 du terrain, c\u2019est pourquoi je me permets de vous contacter pour vous faire part de ma motivation.\u00a0<\/em>Il se r\u00e9p\u00e8te la phrase en boucle, \u00e7a le rassure.<em>\u00a0<\/em>C\u2019est la premi\u00e8re phrase de la convention de stage. Il la conna\u00eet par c\u0153ur. La prof lui a demand\u00e9 de la recopier \u00e0 la main et sans erreur au d\u00e9but de sa lettre de motivation. Il a recommenc\u00e9 peut-\u00eatre dix fois. Juste pour celle-l\u00e0. C\u2019est la plus belle du paquet. La plus appliqu\u00e9e. Quand il a fait\u00a0<em>la tourn\u00e9e des popotes<\/em>\u00a0comme dit le p\u00e8re, il a choisi quelle lettre il pr\u00e9senterait. Pour IKEA, il n\u2019a jamais trop su\u00a0; il a fini par mettre celle avec les traits au crayon de bois pas compl\u00e8tement gomm\u00e9s pour montrer que, quand m\u00eame, il s\u2019est\u00a0<em>efforc\u00e9<\/em>. Le cariste, un copain du p\u00e8re, comme il ne le sentait pas, il a mis celle sans le num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone avec deux r au lieu d\u2019un dans l\u2019adresse mail, pour \u00eatre bien s\u00fbr d\u2019une absence de r\u00e9ponse. Il jette un coup d\u2019\u0153il \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Toute l\u2019\u00e9quipe fluo est regroup\u00e9e autour d\u2019une palette. C\u2019est plut\u00f4t la bonne ambiance. Il se dit qu\u2019il faut y aller maintenant, qu\u2019ils vont finir par partir. Il prend son courage \u00e0 deux mains. Il aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 qu\u2019ils ne soient pas si nombreux. La foule, c\u2019est pas son truc. Comment savoir qui est le chef\u00a0? Qui regarder\u00a0? Qui saluer en premier\u00a0? Il ne sait pas que \u00e7a parle depuis tout \u00e0 l\u2019heure. Certains croient l\u2019avoir reconnu. Faut dire que des roux comme lui, \u00e7a se remarque. Il passe le portique en baissant la t\u00eate, coupe la musique, reste concentr\u00e9 sur ses pieds, retire le casque, enroule le fil et le glisse dans sa poche arri\u00e8re. Une r\u00e9interpr\u00e9tation de l\u2019escargot rentrant dans sa coquille. Une mani\u00e8re d\u2019avancer sans se brusquer, de contr\u00f4ler ses gestes et de calmer sa peur. De l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019algeco, on entend une voix d\u2019homme gueuler\u00a0<em>pas trop t\u00f4t<\/em>\u00a0! Le gar\u00e7on d\u00e9cide de sortir la pochette plastique embu\u00e9e sous ses doigts moites. A quelques m\u00e8tres du cercle que forment les hommes, il murmure un\u00a0<em>bonjour<\/em>\u00a0en tendant sa lettre vers le premier homme sur sa droite. Il croit avoir reconnu Michel, celui dont son p\u00e8re lui a parl\u00e9, un bonhomme franc et rieur &#8211;\u00a0<em>une bonne patte<\/em>. Michel sourit de son sourire entier. Du doigt, il d\u00e9signe la fen\u00eatre de l\u2019alg\u00e9co et se souvient\u00a0:\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>-La derni\u00e8re fois que je t\u2019ai vu, tu devais pas \u00eatre plus haut que la fen\u00eatre. Va donc voir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, y\u2019a le chef qui est l\u00e0.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>-Merci.<\/p>\n\n\n\n<p>-Pas de quoi. \u00c7a te fait quel \u00e2ge maintenant&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>-Je vais sur mes quatorze ans.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>-\u00c7a me rajeunit pas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que Michel ne dit pas, c\u2019est que la premi\u00e8re fois qu\u2019il l\u2019avait vu, c\u2019\u00e9tait au m\u00eame endroit. Le p\u00e8re l\u2019avait amen\u00e9 \u00e0 la d\u00e9chetterie pour le pr\u00e9senter aux coll\u00e8gues. Ils avaient trinqu\u00e9 \u00e0 la vie, \u00e0 l\u2019enfant, aux femmes, \u00e0 la chance, au garage dont le portail venait d\u2019\u00eatre pos\u00e9 chez un autre, aux deux ans de fian\u00e7ailles d\u2019un autre, aux 15 ans de bo\u00eete d\u2019un autre, aux 6 ans de bo\u00eete de la semaine derni\u00e8re d\u2019un autre. L\u2019alg\u00e9co n\u2019\u00e9tait pas encore t\u00e9moin de ces sc\u00e8nes de liesse. Une baraque faite de vieilles poutres, de planches ajour\u00e9es et d\u2019objet de r\u00e9cup\u2019 faisait office d\u2019accueil. On se pelait le jonc l\u2019hiver et on ventilait tant qu\u2019on pouvait tout l\u2019\u00e9t\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le jeune gar\u00e7on s\u2019avance et frappe \u00e0 la porte entrouverte. Derri\u00e8re la vitre, Marco, le responsable du site, fait mine de ne rien entendre<em>&nbsp;-un chef c\u2019est toujours occup\u00e9<\/em>. Il compte&nbsp;: deux tonnes d\u2019aluminium, cent cinquante kilogrammes d\u2019\u00e9tain, la ferraille&nbsp;; six cent quatre vingts kilos\u2026 Il va falloir appeler le transporteur. L\u2019homme n\u2019a pas relev\u00e9 la t\u00eate, comme le gar\u00e7on ne sait pas s\u2019il a \u00e9t\u00e9 entendu, il se racle la gorge pour signaler sa pr\u00e9sence et encha\u00eene en balbutiant&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Bonjour, je cherche un stage, je passe mon bac pro logistique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>-Bonjour.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Un long silence envahit l\u2019espace, peuple le bureau et occupe leurs esprits.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>-Je suis venu vous d\u00e9poser mon CV et ma lettre de motivation. On m\u2019a dit que vous preniez en stage.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme l\u00e8ve les yeux au ciel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>-Je ne sais pas qui t\u2019a dit \u00e7a.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>-C\u2019est mon p\u00e8re, il travaille ici.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme se redresse. Il ajuste ses lunettes de presbyte sur son nez.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>-Ton p\u00e8re&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>-Oui, je suis le fils de Jacques.<\/p>\n\n\n\n<p>-Ah. Il est au courant ton p\u00e8re&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Non, j\u2019ai rien dit. Il est parti en vacances avec ma m\u00e8re. Je lui dirais au retour.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>-Qu\u2019est-ce que t\u2019esp\u00e8re en venant bosser ici ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le gar\u00e7on ne s\u2019attendait pas \u00e0 cette question. Les professeurs n\u2019avaient jamais propos\u00e9 une question pareille. Ils avaient dit\u00a0: Pourquoi je vous prendrais vous et pas quelqu\u2019un d\u2019autre\u00a0? Ils avaient dit\u00a0: Pourquoi vous avez choisi de faire un stage chez nous\u00a0? Ils avaient dit\u00a0: quelles sont vos passions dans la vie\u00a0? Il a cherch\u00e9 une r\u00e9ponse qui fasse bien. Faire bien n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 son fort. Il s\u2019arr\u00eate de r\u00e9fl\u00e9chir dans sa t\u00eate et parle avec son ventre \u00e0 pr\u00e9sent.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>-Je voudrais montrer \u00e0 mon p\u00e8re que je suis capable. Il dit que je suis incapable. Que je tiendrais pas \u00e0 la d\u00e9chetterie.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le dernier fourgon a tourn\u00e9 \u00e0 l\u2019angle de la rue vide. Certains hommes n\u2019ont pas tard\u00e9 \u00e0 d\u00e9capsuler les bi\u00e8res. Il n\u2019entend pas les hommes qui l\u2019appellent\u00a0;\u00a0Tu cherches quelque chose\u00a0? Viens prendre l\u2019ap\u00e9ro, sois pas timide\u00a0!\u00a0Ils se sont rapproch\u00e9s devant la porte d\u2019entr\u00e9e de l\u2019algeco. Ils lui tournent presque le dos. 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