{"id":36060,"date":"2021-07-06T13:15:25","date_gmt":"2021-07-06T11:15:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=36060"},"modified":"2021-07-21T12:58:40","modified_gmt":"2021-07-21T10:58:40","slug":"la-grange","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-grange\/","title":{"rendered":"#L2 |\u00a0La grange"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/ecurie-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-36070\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/ecurie-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/ecurie-420x315.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/ecurie-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/ecurie-1536x1152.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/ecurie-2048x1536.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Derri\u00e8re la porte, ce ne fut pas toujours aussi vide. Le son de l\u2019eau et le b\u00ealement des moutons \u00e9taient jadis noy\u00e9s dans une foule de cris d\u2019enfants, de rires et de jurons. La roue de tracteur \u2013 un Deutz-Fahr vert sans cabine \u2013 allait et venait, tirant chars et autochargeuses dont on d\u00e9versait l\u2019herbe, le foin, la paille ou le ma\u00efs dans la grange, car ce lieu d\u00e9sormais vide, c\u2019\u00e9tait une grange et ces deux manivelles rouill\u00e9es servaient \u00e0 d\u00e9placer le y\u00e2, une plateforme amovible qui permettait de bourrer les lieux de bottes de paille d\u2019orge qu\u2019il fallait hisser \u00e0 la fourche \u2013 celle pendue \u00e0 la porte de derri\u00e8re \u2013 dans la chaleur \u00e9touffante de juillet, dans une p\u00e9nombre que seule venait \u00e9claircir cette tuile transparente qui donnait sur un ciel bleu que les travailleurs r\u00eavaient de voir s\u2019assombrir, parce que c\u2019est bon, on a rentr\u00e9 la paille, il peut pleuvoir, on a assez eu chaud comme \u00e7a. Derri\u00e8re les panneaux bois ferm\u00e9s \u2013 en ce temps-l\u00e0 ils \u00e9taient toujours ouverts \u2013 les vaches attendaient align\u00e9es qu\u2019on leur serve \u00e0 manger, de l\u2019herbe au printemps, du foin, du regain, du ma\u00efs en hiver. Elles \u00e9taient attach\u00e9es l\u00e0 toute l\u2019ann\u00e9e, dans l\u2019\u00e9table qu\u2019on appelait \u00e9curie, m\u00eame leur queue \u00e9tait entrav\u00e9e, parce qu\u2019elles vous fichaient des coups avec, ces charognes. Elles \u00e9taient une dizaine, avaient leur nom \u00e9crit sur un plastique coll\u00e9 \u00e0 leur oreille. Chaque ann\u00e9e, on changeait de lettre, dans l\u2019ordre de l\u2019alphabet, il y en avait une qui s\u2019appelait B\u00e9gonia, une autre, plus jeune, c\u2019\u00e9tait Carabine, une gamine, c\u2019\u00e9tait Dahlia, une presque toute noire avec des yeux langoureux. On reculait l\u2019autochargeuse dans la grange, on faisait marcher le tapis roulant, \u00e7a donnait un gros tas d\u2019herbe que la fourche du patron distribuait \u00e9quitablement aux vaches dont les cous s\u2019allongeaient pour atteindre le sol. Parfois, le patron, un homme bon qui aimait ses vaches autant que ses enfants, leur glissait sa main dans la bouche, il montrait aux enfants comment faire, il ne fallait pas avoir peur, elles n\u2019ont pas de dents, presque pas, les vaches, tu ne risques rien, elles ne m\u00e2chent pas, elles avalent tout rond et l\u2019apr\u00e8s-midi, elles se couchent dans la paille, elles font remonter le tout et elles ruminent.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte de devant \u00e9tait toujours ferm\u00e9e, mais celle de derri\u00e8re pas. Parfois, on confondait, on disait la porte de devant pour la porte de derri\u00e8re et la porte de derri\u00e8re pour la porte de devant, il n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 clairement \u00e9tabli o\u00f9 \u00e9tait le derri\u00e8re et o\u00f9 \u00e9tait le devant, la maman, une dame bonne elle aussi, travailleuse, disait aux enfants d\u2019aller chercher de la confiture dans la cave de derri\u00e8re, ils descendaient dans la cave de devant, se demandaient si la confiture on la met au cong\u00e9lateur, ouvraient le bahut, revenaient bredouilles pour se faire expliquer par la maman que la cave de derri\u00e8re c\u2019\u00e9tait l\u2019autre. Mais revenons \u00e0 la porte de la grange, pas celle du c\u00f4t\u00e9 de la route, celle de derri\u00e8re ou celle de devant, peu importe, celle du c\u00f4t\u00e9 du hangar, et refermons-l\u00e0. Aux crochets, on pendait les p\u00e8lerines jaunes et les casquettes. Il y avait aussi une machine \u00e0 hacher les patates, qu\u2019on donnait aux vaches quand il n\u2019y avait plus en stock ni ma\u00efs ni herbe ni foin ni m\u00eame d\u2019aliment. L\u2019aliment, c\u2019\u00e9tait une sorte de farine livr\u00e9e par le camion du moulin. Il ne fallait pas en abuser, de l\u2019aliment, parce qu\u2019avec l\u2019aliment, les vaches devenaient folles, alors on hachait des patates, on cuisait des carottes rouges, on leur donnait ce qu\u2019on trouvait et surtout on bourrait la grange de foin et de regain.<\/p>\n\n\n\n<p>Des dessins \u00e0 la craie, en ce temps-l\u00e0, il n\u2019y en avait pas. Les enfants jouaient plus loin. Devant la grange, c\u2019\u00e9tait trop dangereux. Ils avaient un coin avec du sable, d\u00e9j\u00e0 dans un pneu de tracteur, la grande roue, celle de derri\u00e8re \u2013 pour les tracteurs, c\u2019est plus facile de trouver le devant et le derri\u00e8re \u2013 mais ce n\u2019\u00e9tait pas la roue d\u2019un Deutz-Fahr, c\u2019\u00e9tait celle du vieux H\u00fcrlimann dont la carcasse rouillait au hangar entre les machines \u00e0 planter le tabac et les botteleuses. Les enfants y passaient le sable \u00e0 travers des tamis, recueillaient des cailloux, des capsules et des merdes de chat dont ils faisaient la collection. On n\u2019avait pas encore eu l\u2019id\u00e9e, en ce temps-l\u00e0, de leur donner des craies. Ils couraient autour de la maison, s\u2019\u00e9corchaient les genoux, s\u2019inventaient des vies compliqu\u00e9es o\u00f9 tu serais le ma\u00eetre et moi le serviteur, jouaient \u00e0 la banane en shootant des ballons plats contre un mur, rappliquaient aussit\u00f4t quand la maman ouvrait la fen\u00eatre et criait&nbsp;: \u00ab&nbsp;D\u00eener&nbsp;!&nbsp;\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la place de la piscine, c\u2019\u00e9tait le tas de fumier, avec pench\u00e9 sur lui un pruneautier \u00e0 l\u2019horizontale qu\u2019on secouait la saison venue apr\u00e8s avoir \u00e9tendu une b\u00e2che pour ne pas salir les fruits qui tr\u00e8s vite devenaient confiture dont on range les bocaux dans la cave de devant ou dans celle de derri\u00e8re, peu importe, on pouvait aussi en d\u00e9noyauter quelques-uns, les congeler et les ressortir en hiver pour en faire des g\u00e2teaux. La maman aimait le g\u00e2teau aux pruneaux, les enfants aussi, et le patron ne crachait pas dessus. Il disait que \u00e7a donne du c\u0153ur \u00e0 l&rsquo;ouvrage.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis les enfants ont grandi, le patron a pris sa retraite et la maman s\u2019est sentie un peu seule.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Derri\u00e8re la porte, ce ne fut pas toujours aussi vide. Le son de l\u2019eau et le b\u00ealement des moutons \u00e9taient jadis noy\u00e9s dans une foule de cris d\u2019enfants, de rires et de jurons. 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