{"id":36366,"date":"2021-07-08T09:57:39","date_gmt":"2021-07-08T07:57:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=36366"},"modified":"2024-10-15T22:27:32","modified_gmt":"2024-10-15T20:27:32","slug":"testard_progression_3_1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/testard_progression_3_1\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92021 #P03 | Th\u00e9 au jardin\u00a0?"},"content":{"rendered":"\n<p>Disons trois ingr\u00e9dients : le th\u00e9 ; le gingembre ; la sauge. Autant dire : trois parfums. D&rsquo;abord le th\u00e9 : un th\u00e9 de petit-d\u00e9jeuner achet\u00e9 en supermarch\u00e9, conditionn\u00e9 en sachets individuels, Darjeeling ou Ceylan. Le gingembre. Que dire du gingembre ? C&rsquo;est du gingembre en poudre. On l&rsquo;ach\u00e8te. Le jardin est \u00e0 peu pr\u00e8s un carr\u00e9, de la taille d&rsquo;un jardin du souvenir. S&rsquo;y d\u00e9ploie sans aucune retenue un pied de romarin. Pr\u00e8s de lui, quasiment dans son ombre rampe, ch\u00e9tif mais infatigable, un pied de thym. De multiples, solitaires et comme ensauvag\u00e9es tiges de menthe entre les pivoines, les iris, l&rsquo;oseille miraculeusement se dressent \u00e0 la saison, c&rsquo;est-\u00e0-dire avant la s\u00e9cheresse chronique et pr\u00e9judiciable \u00e0 ce jardin de sables. De la verveine citronnelle ou c&rsquo;est de la m\u00e9lisse, on n&rsquo;est pas all\u00e9 y voir \u2014 dans le dictionnaire veut-on dire ; de l&rsquo;origan. Du fenouil sauvage au pied du mur des thuyas, auquel le liseron qui ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e remplace un peu plus le gazon grimpe et encore un persil aussi al\u00e9atoire que fris\u00e9 entre les pav\u00e9s autobloquants et couverts de lichens de la terrasse. Mais pas de sauge. La sauge est lyophilis\u00e9e et distribu\u00e9e \u00e9galement via la grande distribution dans ces flacons caract\u00e9ristiques pour lesquels un certain D se d\u00e9carcasse \u2014 ce que le monde entier oublie. Pourquoi avoir achet\u00e9, un jour, de la sauge ? Comme \u00e7a, ou bien pour le souvenir de ce magnifique bouquet de sauge officinale ramen\u00e9 du jardin de lointains voisins \u2014 soit, vivant \u00e0 deux ou trois communes de l\u00e0 et qui avaient, ce lointain soir, propos\u00e9 de revenir, diviser, emporter une touffe pour le transplant, sans concr\u00e9tisation \u00e0 ce jour \u2014, qui fit lui-m\u00eame \u00e9cho \u00e0 la salade d&rsquo;\u00e9t\u00e9 si fra\u00eeche de courgettes longues cuites \u00e0 la sauge d&rsquo;autres amis comme perdus de vue ?&nbsp;Je ne voulus pas faire la lumi\u00e8re, bouillir seulement l&rsquo;eau du th\u00e9 dans les langues bleues du gaz. L&rsquo;eau fr\u00e9mit. Je verse l&rsquo;eau juste fr\u00e9missante dans la th\u00e9i\u00e8re pos\u00e9e sur le bord de l&rsquo;\u00e9vier, dans le noir, ce qui est faux : dans les halos \u00e9galement bleut\u00e9s de part et d&rsquo;autre, du gaz qui br\u00fble encore et de l&rsquo;\u00e9cran d&rsquo;accueil du mobile pos\u00e9 contre l&rsquo;\u00e9gouttoir \u00e0 couverts. Ce que j&rsquo;appelle ne pas faire la lumi\u00e8re. Sur la sauge, en saupoudrage, le gingembre, une pinc\u00e9e, le sachet de th\u00e9, l&rsquo;\u00e9tiquette individuelle pass\u00e9e de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 par la ficelle, un fil. Pourquoi ? Pour voir. Pour ne rien faire d&rsquo;autre. Pour ne pas d\u00e9marrer la journ\u00e9e. Et puis.&nbsp;J&rsquo;ai h\u00e9sit\u00e9 entre le Ceylan et l&rsquo;infusion digestion l\u00e9g\u00e8re badiane, anis et fenouil, j&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 pris la veille une infusion digestion l\u00e9g\u00e8re badiane, anis et fenouil. \u00c0 peine \u00e9tais-je allong\u00e9, les mots tournaient et me relevaient \u2014 qui a mang\u00e9 s\u2019est d\u00e9tourn\u00e9 de moi sans appel, le ventre plein m\u2019a perdue de vue, ne me reconna\u00eet pas, m\u2019oublie qui s\u2019endort le ventre plein, m\u2019a quitt\u00e9e, d\u00e9barrass\u00e9 de moi n\u2019a plus rien, rien \u00e0 faire avec moi, rien \u00e0 voir qui a mang\u00e9 et moi, nous sommes s\u00e9par\u00e9s, ne vivons plus ensemble. De qui a mang\u00e9, m\u2019a nourrie je n\u2019attends plus rien, rien \u00e0 attendre du ventre plein. Sati\u00e9t\u00e9 est trahison. La satisfaction d\u2019avoir mang\u00e9, la sensation d\u2019\u00eatre rassasi\u00e9, le rassasi\u00e9, le repus qui en a repris, s&rsquo;est resservi, qui en a pris deux fois, qui a mang\u00e9 comme deux, pour deux, d&rsquo;\u00eatre gav\u00e9e, qui s\u2019est gav\u00e9, qui a assez a trop mang\u00e9, n\u2019a pas compris, a pris ses aises, a pris ses distances avec moi, m\u2019a mise hors de sa port\u00e9e. Ventre plein ne me porte plus. Ne me connais plus. Nourri je suis perdue. Nourrie je me perds de vue. Qui m\u2019a nourri m\u2019a perdue. Sans appel, sans retour. D\u00e9finitivement. Irr\u00e9m\u00e9diablement. Si vous m\u2019aimez ne me nourrissez pas. Qui m\u2019aime ne me donne pas \u00e0 manger. Si vous tenez \u00e0 moi. Si vous voulez me garder aupr\u00e8s de vous. Vivre avec moi. Qui a mang\u00e9 m\u2019a oubli\u00e9e. N&rsquo;attendez rien du ventre plein. Ventre plein me perd de vue. Le ventre plein me perd.&nbsp;Juste bouillir l&rsquo;eau du th\u00e9 : \u00e0 peine voir fr\u00e9mir \u2014 peu infuser \u2014, boire l&rsquo;eau du th\u00e9 \u2014 boire ?&nbsp;Il me semble que non. Ne rien faire. Sauf respirer. Non boire. Je respire. Le respire. \u00c0 mon go\u00fbt, le th\u00e9 doit br\u00fbler. Ce que je bois c&rsquo;est la chaleur, de l&rsquo;eau du th\u00e9, la vapeur. J&rsquo;en laisserai le refroidi, le juste liquide, la flaque, l&rsquo;urine froide. Il est quatre heures et la perturbation est l\u00e0, il pleut \u00e0 la fen\u00eatre ouverte, la pluie annonc\u00e9e, je n&rsquo;ai pas pu m&#8217;emp\u00eacher de l&rsquo;ouvrir, ouvrir toutes les fen\u00eatres autour de moi, ensuite, l&rsquo;index dans l&rsquo;anse du mug, les phalanges contre le br\u00fblant du mug et le portant \u00e0 la bouche, ou ne le portant pas, demeurant, alors, comme je navigue \u00e0 travers le s\u00e9jour, le coude lev\u00e9 dans le courant d&rsquo;air, suspendu, le th\u00e9 \u00e0 hauteur de menton dans la vapeur qui me baigne la face \u2014 quelle face, dans le noir ? Dans la nuit de notre rue frappant \u00e0 la fen\u00eatre, aux volets ouverts, le th\u00e9 se respire comme les autres choses, \u00e9l\u00e9ments. Les fortes pluies de l&rsquo;hiver dernier se sont infiltr\u00e9es entre les pav\u00e9s autobloquants de la terrasse, l&rsquo;affaissant, et \u00e9coul\u00e9es dans les caves sous la maison. En effet notre cave est divis\u00e9e en deux parties de surface \u00e9gale. La premi\u00e8re, \u00e0 laquelle on descend par un escalier de meunier depuis le garage, est ciment\u00e9e, La seconde, au fond de la premi\u00e8re et accessible par une simple ouverture, sans porte, est de terre battue. L&rsquo;eau p\u00e9n\u00e8tre par les bouches d&rsquo;a\u00e9ration, elle sourd par les joints entre les parpaings de la ma\u00e7onnerie et ruisselant le long des murs, se r\u00e9pand \u00e0 travers les caves.&nbsp;Depuis quand ne sommes-nous pas all\u00e9s y voir ? Nous le savons, c&rsquo;est tout. Oui. Depuis quand n&rsquo;avons-nous pas surpris les traces brillantes et s\u00e9ch\u00e9es du mucus des escargots \u00e0 la lampe frontale et la surface laiss\u00e9e brute des parpaings ? Depuis quelle date n&rsquo;y sommes-nous pas descendus, quel jour ? Pas le jour o\u00f9 nous y avons entendu, et vu, toi, puis moi, une grenouille, le lendemain elle a disparu, et comment ? Pas le jour o\u00f9 tu as sauv\u00e9 \u00e0 la louche un h\u00e9risson tomb\u00e9 dans la bouche d&rsquo;a\u00e9ration. Pas le jour o\u00f9 je suis remont\u00e9 les jambi\u00e8res lourdes, incroyablement, de l&rsquo;odeur de la terre battue de la cave que je me suis pris \u00e0 ratisser, content de moi ou satisfait de mes lignes et de l&rsquo;\u00e9galisation du terrain mais encore plus surpris de l&rsquo;effet produit sur toi, de la frayeur dans tes yeux, ta voix. La force de cette odeur de terre, de son impr\u00e9gnation, sa charge \u00e9motionnelle, je n&rsquo;en reviens toujours pas. Elle demeure. Je ne me l&rsquo;explique toujours pas. Le printemps est venu, avec lui l&rsquo;air doux et les pr\u00e9cipitations de, la perturbation du printemps et quelque chose m&rsquo;attire, en moi est attir\u00e9e vers la fen\u00eatre l\u00e0 et ce n&rsquo;est pas la lune, j&rsquo;avance avec le th\u00e9, passe le nez dehors, dans l&rsquo;encadrement. Un instant la pluie s&rsquo;arr\u00eate, suspendue au bruit de son \u00e9coulement, l&rsquo;air doux donc odorant. Est-ce qu&rsquo;avec l&rsquo;humidit\u00e9 de la nuit, de la venue de la pluie dans la nuit, une odeur reconnaissable entre mille de cave remonte, ce qui veut dire dans les narines : les narines de qui est l\u00e0 ? Sucr\u00e9e, profonde, velout\u00e9e, \u00e9c\u0153urante ? Non, pas ce jour-l\u00e0, ce n&rsquo;est pas la nuit de ce jour-l\u00e0. Cette nuit-l\u00e0, je bois le th\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre, \u00e0 toute petite gorg\u00e9e, gorg\u00e9es \u00e9vapor\u00e9es, d&rsquo;un boire qui est un non-boire, qui est un aspirer, un inspirer, subtiliser, comme si l&rsquo;air se buvait. Le th\u00e9 go\u00fbt cave. Le m\u00e9lange gingembre et sauge dans le th\u00e9. L&rsquo;eau de mon th\u00e9 comme suint\u00e9\/e des parois d&rsquo;une cave. Le th\u00e9 parfum fi\u00e8vre, de l\u00e8pre des murs, la langue en feu de l\u00e9cher les murs, le go\u00fbt subtil de langue r\u00e2p\u00e9e de salp\u00eatre et\/ou emp\u00e2t\u00e9e de moisi comme d&rsquo;une sueur. Le th\u00e9 et son eau, la date et son jour, le jour et sa nuit, la pluie, son \u00e9coulement, l&rsquo;instant, l&rsquo;heure o\u00f9 les deux se s\u00e9parent. Le th\u00e9 de cave. Notre cave.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"819\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/210707_cave_1-819x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-36423\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/210707_cave_1-819x1024.jpg 819w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/210707_cave_1-336x420.jpg 336w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/210707_cave_1-768x960.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/210707_cave_1-1229x1536.jpg 1229w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/210707_cave_1-1638x2048.jpg 1638w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/210707_cave_1-scaled.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 819px) 100vw, 819px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>le th\u00e9 ; le gingembre ; la sauge <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/testard_progression_3_1\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92021 #P03 | Th\u00e9 au jardin\u00a0?<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":334,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2070,2322],"tags":[],"class_list":["post-36366","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-pete-2021-progression","category-progression-3"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36366","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/334"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=36366"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36366\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":172814,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36366\/revisions\/172814"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=36366"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=36366"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=36366"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}