{"id":36429,"date":"2021-07-07T11:00:12","date_gmt":"2021-07-07T09:00:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=36429"},"modified":"2023-05-22T22:46:06","modified_gmt":"2023-05-22T20:46:06","slug":"p3-corps-gras","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p3-corps-gras\/","title":{"rendered":"#P3 | Corps gras"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"791\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/BOU2-1024x791.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-36431\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/BOU2-1024x791.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/BOU2-420x324.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/BOU2-768x593.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/BOU2.jpg 1521w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Lisa Diez, Canet-Plage, 2012<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>On est en France, quelque part autour de P\u00e2ques, mercredi des Cendres, Calendes de mars. Il est temps de se s\u00e9parer du gras de l&rsquo;hiver pour en faire un dessert abondant, d\u00e9licieux, indigeste. Il bout, la p\u00e2te y boss\u00e8le, re\u00e7oit des beignes. Longtemps, il n\u2019y a que Littr\u00e9 pour utiliser le mot beignet. A vol d\u2019oiseau, il est plut\u00f4t bottereau, mascotte, crouchepette, froutimasson, corvechet, faute, craquelin, shankala, shenkele, tortisseau, striebel, crespet, fantaisie, croustillon, gargaise, faverolle, cuisse de dame, fautellette, ganse, guenille, frivole, rigole, frappe, rondeau, fritelle, rousserole, croquignole. On s\u2019approche, voici les chichi fr\u00e9gi, les merveilles, les camedouilles, les oreillettes. On arrive en Catalogne, entre mer et montagne. C\u2019est aujourd\u2019hui, dit-elle en regardant le ciel, qu\u2019on va faire des bunyettes \u2014 \u00e0 prononcer bougnette \u2014&nbsp; seules p\u00e2tisseries locales dont la pr\u00e9paration requiert la presque totalit\u00e9 des membres d\u2019une famille.<\/p>\n\n\n\n<p>Petit matin. Elle sort du placard la bassine marron et l\u2019inqui\u00e9tude, d\u00e9j\u00e0, que la tramontane puisse tout g\u00e2cher. Farine, levure, zestes de citron, sucre, fleur d\u2019oranger, \u00e0 la diable, au nez, jamais elle n\u2019a suivi \u00e0 la lettre cette recette (ni aucune autre). Six oeufs, allez, sept. Hop. Grumeaux. La p\u00e2te form\u00e9e \u00e0 la spatule devient peu \u00e0 peu coussin de chair. Elle l\u2019extirpe, l\u2019oppresse, la retourne, la heurte, la plie vigoureusement sur la table en Formica. La fusion commence dans une nette ind\u00e9licatesse. Pr\u00e9cise, la brutalit\u00e9 est essentielle. On n\u2019a rien sans rien, la vie est dure, on fait pas toujours ce qu\u2019on veut, qui rit vendredi pleure dimanche. Tac. Elle la jette soudain de tr\u00e8s haut avec force. S\u00e9quence infernale pour la table et pour ceux qui dorment encore. Le fils n\u2019est pas encore mort. Il est le seul \u00e0 pouvoir participer \u00e0 cette \u00e9tape, le seul qui l\u2019ex\u00e9cutera comme il faut. Tout pr\u00e8s, elle a toujours une remarque \u00e0 port\u00e9e de bouche, sait pr\u00e9cis\u00e9ment quand arr\u00eater le carnage.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Couverte d\u2019un torchon, souple, potel\u00e9e, d\u2019une volupt\u00e9 surprenante, la voil\u00e0 qui repose dans la bassine marron, non loin d\u2019une fen\u00eatre. Chacun vient l\u2019observer, la commenter, le mari, la soeur, le fils, la fille et leurs \u00e9poux, \u00e9pouses, les petites filles. Ils s&rsquo;\u00e9chauffent et s\u2019appr\u00eatent, cette ann\u00e9e encore, \u00e0 s\u2019\u00e9tirer, se frire, se croquer, ne pas se dig\u00e9rer. Profitez je suis pas \u00e9ternelle. Autour du d\u00e9jeuner, on en parle, elle monte. Pourvu que la tramontane ne se l\u00e8ve pas. 14h. Elle la t\u00e2te, la hume, d\u00e9cr\u00e8te qu\u2019il est temps, l\u2019extirpe de son berceau, guide la soeur, la fille, la belle fille, les petites filles qui s\u2019entassent autour de la table en Formica, d\u00e9ploie un torchon sur chaque paire de cuisses. Le beau fils chauffe l\u2019huile, elle g\u00e8re le feu, tranche quelques lamelles. Silence rare. Elle r\u00e9agit bien, faut la maintenir \u00e0 bonne temp\u00e9rature, pas trainer. Elle divise les lamelles en petits cubes ajust\u00e9s \u00e0 la paume, observe chaque femme dont elle est le corps et la source.<\/p>\n\n\n\n<p>Et la cadence commence. Du dos des phalanges elles aplatissent vivement la chair docile qui virevolte entre leurs doigts, danse a\u00e9rienne et agile, avant de la d\u00e9poser sur la cuisse pour la tirer au maximum. Les r qui roulent et les critiques enveloppent la cuisine; elle casse, elle est un peu blanche, elle n\u2019a pas bien lev\u00e9, elle a trop lev\u00e9\u2026 Il faut tirer rapidement, viser le translucide. Chaque trou est un \u00e9chec. Les petites sont invit\u00e9es \u00e0 observer l\u2019habilet\u00e9 de la fille. Allez on enchaine. On fait pas des oeuvres d\u2019art, mais dis donc elle est pas bien jolie celle-l\u00e0. Le beau-fils attrape d\u00e9licatement l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre les formes achev\u00e9es qui ressemblent \u00e0 du vieux linge mit\u00e9, les plonge dans l\u2019huile bouillante o\u00f9 elles se contractent, cloquent, dorent dans l\u2019\u00e9clat des voix. Elle veille \u00e0 la rousseur de chaque production qu\u2019il arrose de sucre. Elles refroidissent. Au fur et \u00e0 mesure, elle les dispose dans le grand carton tapiss\u00e9 de sopalin. C\u2019est le mari qui frit maintenant. Il est press\u00e9, veut en finir, les sort trop t\u00f4t de l\u2019huile. Elle crie, il hurle, elle aura le dernier mot: <em>poitrinaires<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9ponge est pass\u00e9e sur la table en Formica. Les fen\u00eatres sont ouvertes. Le caf\u00e9 embaume la cuisine. Ils sont tous l\u00e0 sertis de sucre post\u00e9s dans l\u2019assiette. Le meilleur et le pire. Se gaver regretter y retourner en regrettant. Vivre encore et \u00e0 jamais la premi\u00e8re bouch\u00e9e et son craqu\u00e8lement sucr\u00e9 gras berc\u00e9 juste derri\u00e8re par la tendresse de la fleur d\u2019oranger.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"788\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/BOU3-1024x788.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-36432\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/BOU3-1024x788.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/BOU3-420x323.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/BOU3-768x591.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/BOU3-1536x1182.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/BOU3.jpg 1916w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Lisa Diez, Canet-Plage, 2012<\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On est en France, quelque part autour de P\u00e2ques, mercredi des Cendres, Calendes de mars. Il est temps de se s\u00e9parer du gras de l&rsquo;hiver pour en faire un dessert abondant, d\u00e9licieux, indigeste. Il bout, la p\u00e2te y boss\u00e8le, re\u00e7oit des beignes. Longtemps, il n\u2019y a que Littr\u00e9 pour utiliser le mot beignet. A vol d\u2019oiseau, il est plut\u00f4t bottereau, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p3-corps-gras\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#P3 | Corps gras<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":350,"featured_media":36431,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2070,2322],"tags":[],"class_list":["post-36429","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-pete-2021-progression","category-progression-3"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36429","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/350"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=36429"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36429\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/36431"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=36429"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=36429"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=36429"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}