{"id":36600,"date":"2021-07-07T18:42:57","date_gmt":"2021-07-07T16:42:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=36600"},"modified":"2021-07-19T10:20:00","modified_gmt":"2021-07-19T08:20:00","slug":"l1-21-heures-de-vol-37-heures-descales","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l1-21-heures-de-vol-37-heures-descales\/","title":{"rendered":"#L1 | 21 heures de vol, 37 heures d&rsquo;escales"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce jour-l\u00e0 elle arrive. Elle arrive dans le petit matin. 21 heures de vol, 37 heures d\u2019escales. 1h37 de train et 23 minutes de bus. Et la voil\u00e0. Elle a quitt\u00e9 ses 37 degr\u00e9s et arrive sous un crachin d\u2019automne. 16 degr\u00e9s mais avec le vent, sensation qu\u2019il en fait 11. C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019elle revient. Elle est dej\u00e0 venue mais c\u2019\u00e9tait il y a longtemps. Venue c\u2019est un euph\u00e9misme, elle y a v\u00e9cu. Un an. Mais il y a de \u00e7a plus de soixante ann\u00e9es. Elle \u00e9tait b\u00e9b\u00e9. Elle avait entre 1 an et 2 ans. Et elle ne se souvient de rien. D\u2019ici. Alors pour elle c\u2019est comme une premi\u00e8re fois. Et la voici. La voici de retour. Avec ses deux jours et demi de voyage dans les pattes, la voici enfin. On dit des enfants adopt\u00e9s que de retour sur leur terre natale ils ont des flashs sensoriels. Les odeurs surtout. On dit que les odeurs peuvent faire ressurgir des souvenirs enfuis. Que les odeurs ou les sons, les couleurs, la musicalit\u00e9 de la langue ont ce pouvoir. De cr\u00e9er des connections. Alors elle ouvre grand les oreilles, le nez, les yeux. Elle s\u2019attend \u00e0 tout moment \u00e0 cette remont\u00e9e de sensations. Elle s\u2019y pr\u00e9pare. Mais elle fatigu\u00e9e et elle ne sent que la fatigue. Deux jours et demi de voyage. Le d\u00e9calage horaire. Le choc thermique. Arriv\u00e9e \u00e0 la gare elle pense pouvoir trouver un taxi mais il n\u2019y a gu\u00e8re de taxi dans cette petite ville de province. Dans son mauvais fran\u00e7ais elle demande son chemin et on la conduit jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aubette de bus. A peine assise elle sent le sommeil l\u2019envahir. Treize minutes d\u2019attente. Elle doit lutter contre le sommeil. Dans le froid. Puis le bus est l\u00e0. Un bus vert fonc\u00e9. Triste et sale. Pas comme chez elle o\u00f9 les bus sont argent\u00e9s. Ils brillent au soleil. Chez elle il y a toujours du soleil. Elle monte. Et s\u2019assied \u00e0 l\u2019avant du bus. Derri\u00e8re le chauffeur. Elle regarde d\u2019un \u0153il hagard les rues d\u00e9filer par les larges fen\u00eatres. Les maisons sont en briques rouges. Ou en pierre bleue. Des maisons anciennes pas comme chez elle. Puis le chauffeur lui indique son arr\u00eat et elle descend sur la petite place bord\u00e9e de tilleuls. Elle est prise par l\u2019odeur des tilleuls. Mais cette odeur ne lui rappelle rien. A pr\u00e9sent elle marche tra\u00eenant ses deux valises \u00e0 roulettes. Dans quelques minutes, cinq au plus, elle arrivera chez sa tante. Et elle lui posera la question. Sa question. S\u2019assurer que c\u2019est vrai. Ce qu\u2019on lui a dit au cours d\u2019un repas de famille. La semaine derni\u00e8re. Cette chose d\u2019elle qu\u2019elle ignore depuis plus de soixante ans. M\u00eame si c\u2019est l\u00e0, quelque part, inscrit au fond. Elle l\u2019ignore. Alors elle veut le v\u00e9rifier. Elle doit le v\u00e9rfier. C\u2019est pour cela qu\u2019elle est ici. Sur cette terre. Pour poser la question. Sa question. Et c\u2019est ici. Qu\u2019elle doit entendre la r\u00e9ponse. De la bouche m\u00eame de sa tante. Dans la langue de sa tante. Cette langue qu\u2019elle a comprise enfant. Le fran\u00e7ais. Elle ne peut pas entendre la r\u00e9ponse par t\u00e9l\u00e9phone. Ni par skype ou whatsapp. Il lui faut du corps. De la pr\u00e9sence. De la vibration. Des yeux dans les yeux. Des corps proches. Comme des mots d\u2019amour qu\u2019on ne veut pas juste entendre. Mais voir aussi. Voir l\u2019autre les dire. Avec sa bouche, sa langue. Ses mains, sa peau. Elle, elle sent qu\u2019elle doit prendre le temps de vivre ce moment-l\u00e0 avec sa tante. Vivre ce moment-l\u00e0 avec elle-m\u00eame. Elle veut prendre ce temps avec elle-m\u00eame de sentir ce que \u00e7a fait dans son corps \u00e0 elle. D\u2019entendre ces mots-l\u00e0. M\u00eame si\u00a0 le co\u00fbt de ces mots est exorbitant. 5000 euros de billets d\u2019avion. Leurs \u00e9conomies \u00e0 son mari et \u00e0 elle. Enfin plut\u00f4t son ex-mari. Puisque c&rsquo;est ce qu&rsquo;il est \u00e0 pr\u00e9sent. 5000 euros 7 ans d\u2019\u00e9conomies. Mais la r\u00e9ponse de sa tante, les mots de sa tante elle doit les entendre. Parce que c\u2019est des mots qui peuvent tout. Qui peuvent l\u2019aider \u00e0 tout comprendre. L\u2019aider \u00e0 reconstruire le puzzle. Le puzzle de sa vie. Elle se dit que peut-\u00eatre c\u2019est les mots les plus importants de sa vie. Des mots qui vont tout faire basculer. Qui vont tout remettre en place. Elle se dit que 5000 euros pour des mots pareils c\u2019est rien. 21 heures de vol, 37 heures d\u2019escales, 1h37 de train et 23 minutes de bus ne comptent pas. La seule chose qui compte. La seule et unique chose qui lui appara\u00eet \u00e0 pr\u00e9sent comme essentielle, c\u2019est le sentiment qui l\u2019habite d\u2019\u00eatre \u00e0 sa place. Sous ce crachin d\u2019automne. Tra\u00eenant deux lourdes valises \u00e0 roulettes. Montant la rue de son enfance. M\u00eame si c\u2019est une enfance lointaine qui lui est inconnue. Dont elle n\u2019a aucun souvenir et dont elle ne sait rien. Rien de rien. M\u00eame si c\u2019est une rue que rien en elle ne dit qu\u2019elle l\u2019a jamais foul\u00e9e aux pieds. M\u00eame si tout ce voyage peut para\u00eetre inutile. Et m\u00eame absurde. En tout ca \u00e0 son mari. Ex-mari \u00e0 pr\u00e9sent. Et \u00e0 ses s\u0153urs. Qu\u2019a-t-elle besoin de traverser l\u2019oc\u00e9an pour qu\u2019on lui confirme quelque chose qu\u2019elle sait d\u00e9j\u00e0 lui ont-elles dit au t\u00e9l\u00e9phone. Mais non, elle, elle, elle sent \u00e0 quel point elle est au bon endroit. Au bon endroit de sa vie. Au bon endroit d\u2019elle-m\u00eame. Et \u00e0 quel point elle a attendu ce moment toute sa vie. 60 ans qu\u2019elle attend ce moment. M\u00eame si elle ignore depuis toujours qu\u2019elle l\u2019attend. Maintenant, enfin, elle sait ce qu\u2019elle attend depuis tout ce temps.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce jour-l\u00e0 elle arrive. Elle arrive dans le petit matin. 21 heures de vol, 37 heures d\u2019escales. 1h37 de train et 23 minutes de bus. Et la voil\u00e0. Elle a quitt\u00e9 ses 37 degr\u00e9s et arrive sous un crachin d\u2019automne. 16 degr\u00e9s mais avec le vent, sensation qu\u2019il en fait 11. 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