{"id":37004,"date":"2021-07-09T12:17:36","date_gmt":"2021-07-09T10:17:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=37004"},"modified":"2021-07-09T12:17:37","modified_gmt":"2021-07-09T10:17:37","slug":"l3-ne-pas-croire-les-mots-sur-parole","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l3-ne-pas-croire-les-mots-sur-parole\/","title":{"rendered":"#L3 | Ne pas croire les mots sur parole"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Le p\u00e8re : <\/strong><br>Elle ne me voit plus, ne me regarde plus. Son sourire s&rsquo;est effac\u00e9 de son visage. Elle me fait la t\u00eate, me soutient ma femme qui pense que \u00e7a ne va pas durer. D\u00e8s que je lui parle elle se referme sur elle-m\u00eame. Elle m&rsquo;\u00e9vite. Elle m&rsquo;en veut. Nous n&rsquo;arrivons plus \u00e0 parler. C&rsquo;est vrai que la situation actuelle ne s&rsquo;y pr\u00eate pas. Toujours sur le qui-vive. Pr\u00eats \u00e0 partir \u00e0 tout moment. Malgr\u00e9 tout j&rsquo;essaye d&rsquo;\u00eatre l\u00e0 pour elle. J&rsquo;ai toujours essay\u00e9 d&rsquo;\u00eatre pr\u00e9sent m\u00eame si ce n&rsquo;\u00e9tait pas facile. Mais elle s&rsquo;oppose \u00e0 tout ce que je lui dis. Je l&rsquo;ai toujours vue comme une enfant, mon enfant, ma beaut\u00e9, m\u00eame si je n&rsquo;ai pas \u00e9t\u00e9 assez pr\u00e9sent, ni suffisamment patient avec elle. L&rsquo;autre soir, elle est sortie faire la f\u00eate, sans nous pr\u00e9venir, nous ne nous \u00e9tions pas rendus compte de son d\u00e9part. Nous faisions l&rsquo;amour et elle est partie sans faire de bruit. Je m&rsquo;en veux de ne pas l&rsquo;avoir entendue. C&rsquo;est quand elle est rentr\u00e9e dans la nuit que nous avons r\u00e9alis\u00e9 son absence. Elle aurait voulu rentrer sans nous r\u00e9veiller, pour qu&rsquo;on ne remarque pas son retour, la nuit dehors, mais elle en \u00e9tait incapable, elle n&rsquo;allait pas bien, la porte a claqu\u00e9 derri\u00e8re elle qui marchait titubant dans le salon, son corps se cognait contre les meubles dans la p\u00e9nombre. Le bruit nous a r\u00e9veill\u00e9 en sursaut. Cela m&rsquo;a rappel\u00e9 ses acc\u00e8s somnambules lorsqu&rsquo;elle \u00e9tait enfant. Je lui conseillais d\u2019aller se coucher, en lui parlant doucement mais en insistant tout de m\u00eame. Elle ne r\u00e9agissait pas tout de suite, restait un court instant immobile. Puis elle passait sa main dans ses longs cheveux avec un geste lent, en silence, avant d&rsquo;aller se recoucher. Ma femme la soutenue pour la conduire non sans mal jusqu&rsquo;\u00e0 sa chambre. Un moment elle est revenue pour me rassurer mais elle tenait \u00e0 peine debout. Quelqu&rsquo;un dans une f\u00eate lui avait fait boire du vin avec de la drogue \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. Elle avait eu beaucoup de mal pour revenir jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;appartement. Je distinguais sa silhouette longiligne qui tenait \u00e0 peine debout dans l&rsquo;entreb\u00e2illement de la porte. Elle portait un tee-shirt r\u00e9sille rouge \u00e0 manches courtes, sa poitrine visible \u00e0 travers les mailles. Elle essayait d&rsquo;articuler des excuses et des mots rassurants sur son \u00e9tat mais son allure trahissait son malaise profond. Ce n&rsquo;\u00e9tait plus ma petite fille qui se tenait devant moi, mais une jeune femme que j&rsquo;avais du mal \u00e0 reconna\u00eetre. Elle ne parvenait pas \u00e0 me regarder en face, les yeux baiss\u00e9s, son corps parcouru de spasmes. Ses jambes tremblotantes. Le rimmel qui avait coul\u00e9 sous ses yeux dessinait des larmes qui semblaient tatou\u00e9es \u00e0 m\u00eame la peau. Son front luisait de transpiration. Elle avait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment soif. Il fallait qu&rsquo;elle boive pour faire dispara\u00eetre les effets de la drogue. En regardant le corps f\u00e9brile de cette jeune femme sur le pas de la porte, j&rsquo;ai vu une derni\u00e8re fois l&rsquo;enfant qu&rsquo;elle avait \u00e9t\u00e9. Elle est retourn\u00e9e dans sa chambre, s&rsquo;est recroquevill\u00e9e sur son lit, entre deux sanglots elle a dit \u00e0 ma femme qu&rsquo;elle ne pourrait plus sortir de sa chambre d\u00e9sormais, qu&rsquo;elle voulait y rester enferm\u00e9e. Elle a dit : pour toujours. Elle avait honte. Et quand ma femme est revenue me voir apr\u00e8s un long moment, notre fille avait finit par s&rsquo;endormir, j&rsquo;ai re\u00e7u ce qu&rsquo;elle m&rsquo;a dit comme une gifle. Ta fille pense que tu ne l&rsquo;aimes pas.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le jeune homme : <\/strong><br>Pourquoi \u00e7a devrait \u00eatre diff\u00e9rent ? Elle ne cherche pas \u00e0 me comprendre. Elle dispara\u00eet, on allait enfin apprendre \u00e0 se conna\u00eetre. Elle ne veut pas se livrer. Elle m&rsquo;\u00e9chappe. Je suis fatigu\u00e9. Tellement fatigu\u00e9. Je ne comprends pas les filles, avec elle je croyais vraiment que ce serait diff\u00e9rent. Je sentais quelque chose se passer entre nous. Des ondes positives. Pourquoi est-elle partie si vite ? Sans explication. Ce soir je me sens diff\u00e9rent, chang\u00e9. C&rsquo;est \u00e9trange, mais je per\u00e7ois sa pr\u00e9sence dans la nuit. Imaginer ce qui se passe dans la p\u00e9nombre. Dans la ville sombre, noire et qui est comme une m\u00e9taphore de la m\u00e9moire. Cette fille est si lunaire, si lumineuse. Je la sens briller en moi. Ce soir peut-\u00eatre autre chose aussi. Je n&rsquo;aurais pas d\u00fb c\u00e9der. Les gesticulations de mon corps entrav\u00e9 par les draps qui limitent mes mouvements, me maintiennent \u00e0 la surface. Quand je ferme les yeux, je vois d\u00e9filer les paysages \u00e0 toute vitesse derri\u00e8re la vitre. J&rsquo;ai l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre dans un train. Le sol autour de moi est instable. Le bruit assourdissant. Cela ressemble plut\u00f4t \u00e0 un torrent rapide et sombre : des visages, des mouvements, des voix, des gestes, des cris, des ombres et de la lumi\u00e8re, des atmosph\u00e8res, des r\u00eaves, rien de fix\u00e9, rien de vraiment tangible que l\u2019instantan\u00e9 des apparences. Mes id\u00e9es tournent dans ma t\u00eate avec l\u2019insistance et la r\u00e9gularit\u00e9 du rythme sanguin qui bat \u00e0 mes tempes comme un inconnu \u00e0 ma porte. Espace contraint, souvenir ferm\u00e9 sur lui-m\u00eame, autonome. En boucle, je fais tourner ces id\u00e9es, les inspecte sous tous les angles. Elles m\u2019accaparent, me d\u00e9tournent du sommeil. Leur ritournelle prend des airs d\u2019\u00e9vidences flatteuses qui s\u2019imposent persuasives. Je m\u2019accroche \u00e0 elles comme si la v\u00e9rit\u00e9 de leurs sentences pouvait tout expliquer, tout exprimer, sans me rendre compte que plus je tente de leur donner forme en les r\u00e9citant pour mieux les comprendre et m\u2019en souvenir, plus c\u2019est l\u2019effet contraire qui se produit, elles effacent mes capacit\u00e9s \u00e0 les retenir, je r\u00e9p\u00e8te leur m\u00e9lodie tel un mantra dont le sens m\u2019\u00e9chappe et dont seul l\u2019ent\u00eatante m\u00e9lodie s\u2019inscrit durablement en moi. L\u00e0 haut, dans la maison abandonn\u00e9e, je ne vois aucune lumi\u00e8re. Ce que j&rsquo;aimerais y vivre avec elle. Si elle ne m&rsquo;avait pas abandonn\u00e9 elle aussi. D\u00e9cid\u00e9ment, le d\u00e9tachement ne s\u2019apprend pas.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La m\u00e8re : <\/strong><br>Il ne me fait plus l&rsquo;amour comme avant. C&rsquo;\u00e9tait si fougueux \u00e0 nos d\u00e9buts. Ses mains sur mon corps, l&rsquo;odeur de sa peau, la violence de certains de nos mouvements en accord, la passion de nos \u00e9treintes. Cette folie parfois de nos corps \u00e0 corps, mani\u00e8re de prolonger la lutte. Son d\u00e9sir n&rsquo;est plus le m\u00eame aujourd&rsquo;hui. Il me cherche. Il me caresse toujours de la m\u00eame mani\u00e8re. Je sens sous les draps ses bras remonter le long de mon corps, ses mains me caressent dans le noir, il palpe mes seins pour s&rsquo;assurer qu&rsquo;ils sont toujours l\u00e0, toujours r\u00e9actifs, \u00e9rectiles, disponibles, \u00e0 sa merci, mais il s&rsquo;en lasse tr\u00e8s vite, se disperse, ses caresses se r\u00e9p\u00e8tent, son intention est ailleurs. Il voudrait tout oublier, tout effacer, il ne reconna\u00eetra jamais que c&rsquo;est \u00e7a qu&rsquo;il esp\u00e8re, qu&rsquo;il souhaite atteindre, ce point de non-retour pour se d\u00e9faire enfin de ses attaches, se soulager de sa responsabilit\u00e9, le poids de son destin. Je ne peux plus lui offrir ce qu&rsquo;il attend, ce qu&rsquo;il d\u00e9sire. Si je lui en parlais il exploserait de col\u00e8re, de rage sourde, tu ne comprends rien, me dirait-il en haussant la voix. Il s&#8217;emporte souvent quand je ne suis pas du m\u00eame avis que lui. Pourtant il pers\u00e9v\u00e8re. Et je l&rsquo;aime toujours. Dans cet instant de panique offert en nos sangles, ce remuement tacite. Il veut se prouver quelque chose. C&rsquo;est bon de faire l&rsquo;amour, je ne le rejette pas, mais oui, notre d\u00e9sir n&rsquo;est plus le m\u00eame avec le temps. D\u00e9sormais j&rsquo;ai le m\u00eame plaisir quand je mange un \u00e9clair au chocolat. Le partage en moins bien s\u00fbr. Une mani\u00e8re de continuer \u00e0 croire que rien n&rsquo;a chang\u00e9 entre nous. \u00c7a me rassure. Sans doute lui aussi. Le quotidien s&rsquo;insinue dans nos moindres rituels, et nos gestes pour faire l&rsquo;amour se r\u00e9p\u00e8tent d\u00e9sormais comme une promenade qu&rsquo;on aime faire et qu&rsquo;on r\u00e9it\u00e8re par habitude. Sans y penser. Ses cris de jouissance, petits couinements bestiaux n&rsquo;ont pas chang\u00e9 depuis notre premiers \u00e9bats. Mais je ne les per\u00e7ois plus du tout de la m\u00eame fa\u00e7on. Mes g\u00e9missements tentent de les recouvrir pour ne plus les entendre. J&rsquo;ai l&rsquo;impression qu&rsquo;il pleure entre mes seins. Je ne sais pas ce qui me prend. Ce qui me passe par la t\u00eate. Je n&rsquo;entends plus que \u00e7a d\u00e9sormais. La question du pourquoi. Cette position plut\u00f4t qu\u2019une autre. Tous ces visages qui n\u2019ont jamais vraiment disparu mais qui nous accompagnent depuis des ann\u00e9es. Ce que j&rsquo;ai sous les yeux d\u00e9sormais lorsque nous faisons l&rsquo;amour. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>La jeune fille : <\/strong><br>La ville cette nuit offerte et silencieuse. Marcher d\u2019un bon pas dans la p\u00e9nombre de l&rsquo;appartement vide. Mani\u00e8re de fermer tout autour de moi. Dans l\u2019attente, trouver un rem\u00e8de \u00e0 l\u2019attente. Tout homme a sa langue pr\u00e9vue, il faut s\u2019en \u00e9loigner. Je n\u2019en reviendrais pas tr\u00e8s t\u00f4t. Ce que l\u2019on voit loin n\u2019est pas ce qui s\u2019ajoute \u00e0 ce que l\u2019on pense. Il faudrait prendre le temps de dire un peu l\u2019urgence d\u2019atteindre. Un jour pas l\u2019autre. Le nom de sa forme. La distance qui s\u00e9pare. Mais le reste bouge et c\u2019est tr\u00e8s bien. Seule issue possible. Nous, comme un jeu. Partout l\u2019obstacle comme en sommeil le blanc du linge. On ne peut vivre sans vivre, comme on fait semblant d\u2019avoir perdu son temps. D\u00e9routant de lenteur, mon tr\u00e8s lent paysage. Sombrer haletant contre la peau de l\u2019autre. Pas m\u00eame en rythme. Seul le voyage \u00e9claire. Hors de port\u00e9e toujours. Tous les faisceaux r\u00e9v\u00e9l\u00e9s dans une vague de soup\u00e7ons. Le versant de la plaie. Je force les miroirs selon que le d\u00e9sir tourne. Dans le fond o\u00f9 l\u2019intime se fait noir. Parfait cort\u00e8ge avant la fin. C\u2019est ainsi que l\u2019on se voue sans bruit au loin. Dans les cavernes de passage. Et pour ne rien d\u00e9clarer, pour tromper, avouer que le temps joue. L\u2019histoire d\u2019une folie. Trop de cris encore. Ferveur soumise \u00e0 s\u00e9questration. Cette rengaine triste et facile. Le cri qui fuse. Au bord de la nuit seule. D\u2019un r\u00eave \u00e0 l\u2019autre. \u00c9lan de confusion \u00e0 tout instant. Vide \u00e0 la cl\u00e9. Ville dans la nuit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le p\u00e8re : Elle ne me voit plus, ne me regarde plus. 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