{"id":37178,"date":"2021-07-09T13:47:25","date_gmt":"2021-07-09T11:47:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=37178"},"modified":"2021-07-09T13:51:24","modified_gmt":"2021-07-09T11:51:24","slug":"l3-la-fine-pince-et-la-paisible-assise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l3-la-fine-pince-et-la-paisible-assise\/","title":{"rendered":"#P3 | la fine pince et la paisible assise"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1023\" height=\"680\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Japon-manger-au-sol.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-37180\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Japon-manger-au-sol.jpg 1023w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Japon-manger-au-sol-420x279.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/Japon-manger-au-sol-768x510.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1023px) 100vw, 1023px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Pour manger, il faut faire venir du corps. Il faut apprendre. Apprendre \u00e0 t\u00e9ter d\u2019abord puis \u00e0 porter \u00e0 la bouche depuis des doigts malhabiles ce qu\u2019on ramasse, se badigeonner de pur\u00e9e, tenir une cuill\u00e8re, c\u2019est bien mon grand, oh que tu es grande, en foutre partout sous vos applaudissements, \u00eatre pris en photo, malgr\u00e9 soi pour que les grands-parents l\u2019apprennent, elle mange toute seule, il sait se servir de la cuill\u00e8re (et du pot, \u00e7a aussi il faut que ce soit dit, il a mang\u00e9, elle a piss\u00e9, la route est longue mais \u00e7a progresse). Quand on mange, le corps est l\u00e0 et bien l\u00e0, tout au long du processus, de l\u2019ingurgitation \u00e0 l\u2019\u00e9vacuation mais aujourd\u2019hui, je ne parlerai pas plus de cette derni\u00e8re \u00e9tape. Non, aujourd\u2019hui, je m\u2019attache \u00e0 un \u00e9l\u00e9ment marginal de la consigne (marginal l\u2019est-il vraiment?): \u00ab&nbsp;faire venir le corps&nbsp;\u00bb. Je me souviens d\u2019un repas au Maroc, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 dans une famille de ce qu\u2019on appelle des coop\u00e9rants o\u00f9 j\u2019\u00e9tais venu accompagn\u00e9 d\u2019un gar\u00e7on de douze ans dans la famille de qui j\u2019\u00e9tais h\u00e9berg\u00e9. La table \u00e9tait mise, la ma\u00eetresse de maison avait donn\u00e9 le signal, nous pouvions donc passer de l\u2019assiette \u00e0 la bouche. Le gar\u00e7on \u00e9tait \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s. Il ne bougeait pas, avait accroch\u00e9 ses yeux \u00e0 moi dans une interrogation angoissante. Je me suis pench\u00e9 vers lui pour lui demander ce qu\u2019il y avait. Il m\u2019a chuchot\u00e9 \u00e0 l\u2019oreille qu\u2019il ne savait pas se servir d\u2019une fourchette. J\u2019ai pos\u00e9 la mienne, j\u2019ai pioch\u00e9 dans l\u2019assiette avec mes doigts. Il m\u2019a souri. Je me souviens avoir tr\u00e8s bien mang\u00e9, agac\u00e9 quand m\u00eame par les remarques racistes de nos h\u00f4tes qui commentaient les informations de la t\u00e9l\u00e9vision marocaine, se plaignant qu\u2019on allait \u00eatre envahi, je me demandais bien qui, alors qu\u2019on voyait depuis Ceuta des files de voitures de vacanciers \u00e9migr\u00e9s rentrer au Bled pour l\u2019\u00e9t\u00e9. Mais je m\u2019\u00e9loigne. Je n\u2019avais qu\u2019une chose \u00e0 dire: pour manger il faut le m\u00e9riter. Et je me sais coup\u00e9 du plaisir de manger dans les soci\u00e9t\u00e9s sans chaises. Sans doute dois-je cette condamnation \u00e0 mes hanches bloqu\u00e9es de vieil occidental. J\u2019avais cru un moment que je pouvais manger chinois, tout comme eux, en ayant acquis la dext\u00e9rit\u00e9 de la pince fine qui permet \u2013 gr\u00e2ce \u00e0 deux baguettes qui prolongent les doigts \u2013 de saisir dans un bol jusqu\u2019au dernier petit pois coll\u00e9 au dernier grain de riz. A l\u2019\u00e9poque de cet apprentissage, je confondais les Chinois avec tous les Asiatiques, de Phnom Pehn \u00e0 Tokyo et l\u2019id\u00e9e de manger cor\u00e9en ou vietnamien ne m\u2019effleurais pas, quant \u00e0 la cuisine japonaise\u2026 Je n\u2019avais pas encore lu Jean-Philippe Toussaint et le Viet-Nam je ne le connaissais que des films hollywoodiens, c\u2019est dire. Mais donc, fort de la ma\u00eetrise de la pince pouce-index guid\u00e9e par le majeur, je me sentais en France le roi du monde culinaire. C\u2019est quand il m\u2019a fallu partager des repas ailleurs que j\u2019ai compris ma douleur. Mon corps \u00e9tait d\u00e9sormais fa\u00e7onn\u00e9 pour manger assis sur une chaise \u00e0 une table d\u2019un m\u00e8tre trente de hauteur. Certes, je pouvais me fourrer les doigts dans la bouche pour y pousser un bout de gras, y empiler une tranche de pain beurr\u00e9e et de fromage, pour les l\u00e9cher et les d\u00e9barrasser de la confiture ou du gras, pour sortir d\u2019entre deux dents un r\u00e9sidu de saucisson ou de salade, ou pour encore, j\u2019en ai presque honte, ramener une tra\u00een\u00e9e de sauce hamburger ayant coul\u00e9 sur le menton aupr\u00e8s de la viande industrielle coinc\u00e9e entre deux morceaux de pain usin\u00e9 loin d\u2019ici, mais il m\u2019\u00e9tait impossible de manger sans chaise. L\u2019Afrique, l\u2019Asie, et une bonne partie du monde nomade, sylvestre ou simplement pauvre m\u2019\u00e9tait proscrit. Je ne pouvais manger ni assis en tailleur, ni accroupi, ni \u00e0 genoux (et pourtant j\u2019avais fait du judo et endur\u00e9 les lancinantes douleur des chevilles en extension sous les fesses donc sous mon propre poids travaillant \u00e0 les assouplir malgr\u00e9 moi, lors des rassemblements autour du tatami o\u00f9 le professeur respect\u00e9, nous enseignait la voix de la sagesse). J\u2019avais beau \u00eatre un esth\u00e8te des menus cartonn\u00e9s, un artiste des restaurants exotiques, un dandy de la bouffe, je ne pouvais manger l\u2019ailleurs qu\u2019ici. Sit\u00f4t que je voyageais et qu\u2019apr\u00e8s m\u2019\u00eatre d\u00e9chauss\u00e9 j\u2019\u00e9tais convi\u00e9 \u00e0 picorer un&nbsp;<em>kimchi<\/em>&nbsp;ou, un peu plus \u00e0 l\u2019Est encore \u00e0 grignoter des&nbsp;<em>sushis<\/em>, mon corps \u00e9tait travers\u00e9 de honte et de douleurs, incapable que j\u2019\u00e9tais de simplement m\u2019asseoir ou m\u2019agenouiller durablement \u00e0 la table basse ne pouvant adopter la plus paisible assise.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour manger, il faut faire venir du corps. Il faut apprendre. Apprendre \u00e0 t\u00e9ter d\u2019abord puis \u00e0 porter \u00e0 la bouche depuis des doigts malhabiles ce qu\u2019on ramasse, se badigeonner de pur\u00e9e, tenir une cuill\u00e8re, c\u2019est bien mon grand, oh que tu es grande, en foutre partout sous vos applaudissements, \u00eatre pris en photo, malgr\u00e9 soi pour que les grands-parents <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l3-la-fine-pince-et-la-paisible-assise\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#P3 | la fine pince et la paisible assise<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":171,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2070,2322],"tags":[],"class_list":["post-37178","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-pete-2021-progression","category-progression-3"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/37178","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/171"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=37178"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/37178\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=37178"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=37178"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=37178"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}