{"id":37476,"date":"2021-07-10T13:54:57","date_gmt":"2021-07-10T11:54:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=37476"},"modified":"2021-07-16T18:02:53","modified_gmt":"2021-07-16T16:02:53","slug":"13h09","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/13h09\/","title":{"rendered":"#L3 &#8211; 13H09"},"content":{"rendered":"\n<p>Ce n\u2019est pas une pelouse, mais une mer verte. La mine du crayon bleu s\u2019est cass\u00e9e, elle se balade sur la feuille. Toute petite, une minuscule miette de bleu dans le vert de la mer. Une mer rien qu\u2019\u00e0 moi que mes amis les pirates s\u2019appr\u00eatent \u00e0 traverser. Leur bateau est immense, il met du temps \u00e0 remonter \u00e0 la surface. Les pirates sont des fant\u00f4mes, ils vivent au fond de la mer, l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a presque plus de lumi\u00e8re. Ils vont bient\u00f4t jaillir de cette eau compacte. Je ne d\u00e9passe pas, ce sont des vagues. Le ciel est orange avec un soleil rouge, tr\u00e8s rond, un gros pois qui \u00e9claire le monde. Je ne d\u00e9passe pas, ce sont les rayons du soleil car un astre sans rayons ne peut-\u00eatre qu\u2019une plan\u00e8te que l\u2019on voit la nuit. Les forces du soleil ont besoin de bras pour toucher ce qu\u2019il y a sur terre. Dehors aussi la mer est verte, des vagues tr\u00e8s grandes au loin. Quelques petites maisons \u00e9parpill\u00e9es flottent comme de petits bateaux carr\u00e9s \u00e0 moiti\u00e9 ensevelis. Les voitures aussi flottent sans bouger, comme les rochers. Elle parle \u00e0 son t\u00e9l\u00e9phone, elle le tripote l\u2019air triste. Elle ne veut pas que j\u2019y touche. Si je m\u2019ennuie il y a des voitures dans le sac, mais les voitures ne peuvent pas rouler sur la mer verte. Son odeur de fleurs nous entoure et nous suit partout. Elle a parfum\u00e9 L\u00e9on le lion avant que je le mette dans mon sac. Ma m\u00e8re est un peu L\u00e9on et L\u00e9on est un peu ma m\u00e8re maintenant, sauf que ma m\u00e8re ne tient pas dans un sac \u00e0 dos. J\u2019ai envie de mettre ma main dans ses cheveux boucl\u00e9s, ce gros nuage de savon. Elle va pleurer. Elle va pleurer sur le t\u00e9l\u00e9phone et le noyer de toutes ses larmes. Elle pleure sans se cogner ou tomber par terre. Ses larmes restent pour moi un myst\u00e8re. Le t\u00e9l\u00e9phone sera sal\u00e9 comme si on l\u2019avait p\u00each\u00e9 dans la mer. Le sol est gris, le fauteuil est gris, les cloisons sont blanches, la mer est verte. Le ciel est orange. Le soleil rouge. Sur ma main il y a toutes ces couleurs, elles se sont m\u00e9lang\u00e9es. On doit \u00eatre au bout du monde \u00e0 l\u2019heure qu\u2019il est, un monde bleu et jaune et puis vert. Dans le sac il y a la cr\u00e8me solaire, la gourde, mes lunettes et L\u00e9on, je le sais, je n\u2019oublierai pas. Elle ne me laissera pas oublier. Les voitures vont rouler sur la mer verte, peut-\u00eatre bien que mon papa roule aussi sur la mer verte ou qu\u2019il vogue sur un bateau fant\u00f4me avec les pirates. Si j\u2019oublie la cr\u00e8me solaire je serai rouge comme le soleil, si j\u2019oublie la gourde je serai mort, mort comme la mouche sur la vitre, mort comme si j\u2019\u00e9tais seul dans le d\u00e9sert. La mine roule, petite graine bleue sur le vert, et tombe au sol.<\/p>\n\n\n\n<p>Les rails du train sont accol\u00e9s au mur de ma chambre. Chaque passage fait trembler la pi\u00e8ce enti\u00e8re. Les plantes sauvages qui bordent le chemin de fer restent immobiles, ainsi que les c\u00e2bles \u00e9lectriques qui quadrillent le ciel. Une odeur de plastique et de bois br\u00fbl\u00e9 emplit ma chambre, des cris s\u2019\u00e9l\u00e8vent de la cour sombre rythm\u00e9s de bruits de vaisselle. Les voisins du rez-de-chauss\u00e9e font un barbecue. Ils parlent plus fort que le train. Une fois qu\u2019il est pass\u00e9, la vue redevient ce tableau de tuiles rouges enchev\u00eatr\u00e9s et de verdure. O\u00f9 vont les trains?&nbsp; D\u2019ailleurs \u00e0 ici. Et l\u2019inverse. Certains vers Aix-en-Provence, Toulon, Nice, et s\u2019arr\u00eatent dans tout un tas de petites villes alentours. Ce sont les r\u00e9gionaux, ceux que prennent les travailleurs qui n\u2019ont pas de voiture. Les autres vont \u00e0 Avignon, Lyon, Paris, jusqu\u2019\u00e0 Tourcoing et Lille, m\u00eame plus loin, au del\u00e0 de la France d\u00e9limit\u00e9e par les lignes \u00e9paisses sur la carte qui est accroch\u00e9e dans la cuisine. Ils viennent du gris uniforme de l\u2019Allemagne, de la Belgique, de la Suisse, de l\u2019Italie et de l\u2019Angleterre. Les trains passent sous l\u2019eau, le long de tunnels obscurs et arrivent jusque-l\u00e0.&nbsp; Ils am\u00e8nent et remportent des peaux p\u00e2les devenues peaux dor\u00e9es comme des petits pains pass\u00e9s au four. Des vagues, qui charrient et aspirent les d\u00e9chets qui flottent \u00e0 la surface de l\u2019eau. Je n\u2019aime pas les TGV. Marco non plus, donc depuis ma fen\u00eatre on lance des cailloux m\u00eame s\u2019ils n\u2019atteignent jamais les serpents luisants de m\u00e9tal. Excit\u00e9s, de toutes nos forces on envoie des petites pierres, parfois un crachat, esp\u00e9rant \u00e0 la fois qu\u2019ils heurtent et \u00e9vitent leur cible. Marco dit que l\u2019on n\u2019a pas besoin de touristes, que notre p\u00e8re a raison, et que c\u2019est de la terre que notre r\u00e9gion est cens\u00e9e vivre, comme Pap\u00e9 le faisait, comme Grand-Pap\u00e9. Un TGV s\u2019approche avec son bruit de scie, un crissement mena\u00e7ant et interminable. Dans la grande horloge du couloir, y a le fusil du temps de la terre, il est enray\u00e9 et couvert de rouille, le bois de sa crosse donne des \u00e9chardes aux doigts. Il le prend, il voit comme j\u2019ai peur et comme je ris en m\u00eame temps, il le pose sur son \u00e9paule, se met en position, ferme un oeil et le pointe vers le train. S\u2019il y avait des cartouches dedans, autant de cartouches que d\u2019\u00e9clairs dans les yeux de mon fr\u00e8re, il ne resterait plus rien du train. Le feu d\u2019artifice serait immense, comme mille miroirs bris\u00e9s sous le soleil de midi.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme toujours il ne r\u00e9pond pas. Le bref silence qui constitue sa messagerie s\u2019ensuit d\u2019un bip strident et je ne dis rien, je raccroche. Si je parle dans ce vide, ce vide combl\u00e9 de ma voix qu\u2019il \u00e9coutera peut-\u00eatre, il verra comme je tremble. Il sentira ma col\u00e8re, mon impuissance, et ce quelque chose de suppliant dans ma voix qui lui demande de rappeler. Alors il saura encore plus, m\u00eame si c\u2019est d\u00e9j\u00e0 le cas, qu\u2019il r\u00e8gne en ma\u00eetre sur nos existences. Pourtant, m\u00eame s\u2019il laisse mes appels sans r\u00e9ponse il viendra ouvrir la porte quand nous sonnerons., me laissant esp\u00e9rer jusqu\u2019au bout qu\u2019un demi-tour est possible, que tout cela n\u2019aura \u00e9t\u00e9 qu\u2019une fausse frayeur, une simulation, comme un exercice. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il le nourrira correctement, qu\u2019il pensera au cahier de vacances et aux exercices de math\u00e9matique, \u00e0 la cr\u00e8me solaire, au coucher \u00e0 vingt et une heures et \u00e0 l\u2019histoire avant, au bain quotidien, \u00e0 la cr\u00e8me pour l\u2019ecz\u00e9ma. La main du petit s\u2019agite au-dessus de la feuille, sa main toute douce dont les ongles sont propres et bien coup\u00e9s, concentr\u00e9 sur son dessin. De temps en temps il l\u00e8ve la t\u00eate et prom\u00e8ne autour ce regard qui repeint notre monde de choses secr\u00e8tes, qui me restent inaccessibles. Il vit dans une bulle que rien ne peut percer, dont seuls les autres enfants ont le secret. Je le regarde et j\u2019apprends, je r\u00e9apprends. Je vois mon travail sur chaque centim\u00e8tre de son \u00eatre. La patience, l\u2019acharnement, l\u2019amour. L\u2019aimera-t-il autant que moi? Saura-t-il garder la voix basse quand les menaces sont inutiles, se durcira-t-elle quand il le faudra? Mon coeur a commenc\u00e9 \u00e0 se serrer \u00e0 Lyon, quand le Sud a commenc\u00e9. Et maintenant chacune des taches rouges de coquelicots, de ces collines, de ces maisons basses aux volets cl\u00f4t me donne envie de hurler, de m\u2019arracher les cheveux \u00e0 deux mains. Pensera-t-il \u00e0 la moustiquaire la nuit, \u00e0 \u00e9viter les herbes hautes o\u00f9 se cachent les serpents? Un fils a besoin de son p\u00e8re. Je r\u00e9p\u00e8te et mastique cette phrase, pour me persuader, pour y croire et partir en paix, en ayant la certitude d\u2019avoir bien agi. R\u00e9citation int\u00e9rieure, presque une pri\u00e8re. Je suis l\u2019\u00e9tudiante qui r\u00e9vise une formule, baladant des yeux d\u2019animal r\u00e9sign\u00e9, abandonn\u00e9 \u00e0 un destin incertain avec l\u2019espoir de sentir dans ce paysage une complicit\u00e9, un alli\u00e9 invisible plut\u00f4t qu\u2019un ennemi.<\/p>\n\n\n\n<p>Mathilde n\u2019est encore qu\u2019une t\u00eate d\u2019\u00e9pingle, un petit point sur le quai de la gare qui se rapproche, mais int\u00e9rieurement je la vois tout enti\u00e8re, dans ses moindres d\u00e9tails. La casquette de chauffeur viss\u00e9e sur son front dont s\u2019\u00e9chappent des m\u00e8ches de feux, ses yeux couleur rivi\u00e8re et les taches de rousseur qui recouvrent son visage. Je sais l\u2019onctuosit\u00e9 de sa peau et les formes bien r\u00e9parties sous son uniforme noir trop large. C\u2019est elle qui va me remplacer, et maniera les manettes que mes mains moites ont rendues ti\u00e8des. Pour les passagers ce sera seulement une autre voix, la sienne, qui r\u00e9sonnera tout le long du train pour annoncer les stations, rappeler de ne pas essayer de descendre tant que le train n\u2019est pas arr\u00eat\u00e9. Secr\u00e8tement je vis pour ces chemins qui m\u00e8nent \u00e0 elle, la proximit\u00e9 de sa pr\u00e9sence diffus\u00e9e dans les terres que je traverse. Nous partageons des trajectoires et mon imagination nous dessine sous des toits br\u00fblants, \u00e0 l\u2019ombre de cet olivier, accoud\u00e9s \u00e0 l\u2019une de ces fen\u00eatres. Je vois ce qu\u2019elle a vu et qu\u2019elle verra, mon regard embrasse, semant une ardeur tout autour en esp\u00e9rant qu\u2019elle la cueillera sans m\u00eame se douter d\u2019o\u00f9 elle vient. Tout cela je me garde bien de lui dire, de peur qu\u2019un mot, un regard de trop ne l\u2019\u00e9loigne tout \u00e0 fait, que les deux perles de rivi\u00e8re sous sa visi\u00e8re se fassent glac\u00e9es et opaques comme un sombre torrent. Mathilde est dure et s\u00e9v\u00e8re avec la familiarit\u00e9 \u00e0 laquelle certains se laissent aller. Mathilde est un coquillage. La crainte sourde de perdre la douceur d\u2019un sourire me pousse \u00e0 marcher sur un tapis fragile, dans un silence qu\u2019il ne faut pour rien au monde d\u00e9ranger. Je me contente de peu, un d\u00e9filement de r\u00eaveries et un fant\u00f4me qui habite la cabine, dont je cherche l\u2019odeur et respire le m\u00eame air confin\u00e9. Sa silhouette s\u2019agrandit, elle l\u00e8ve une main gant\u00e9e en ma direction.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne me souviens plus de rien. Ce pays est \u00e9tranger et lointain. Un d\u00e9cor aussi faux que ceux des western et de Disneyland. Les contours sont bien trop nets, ils ne trouvent pas leur place dans ces formes qui m\u2019habitent, des v\u00eatements mal taill\u00e9s et grotesques dans lesquels ils leur est impossible de se glisser. Restent les couleurs. Dans mon esprit leurs fronti\u00e8res \u00e9taient floues, je me suis habitu\u00e9e \u00e0 me balader dans ces zones poreuses et indistinctes, \u00e0 l\u2019aise dans une confusion vibrante. Je me souviens des sons. Croassements de grenouilles dans la nuit, tapis d\u2019\u00e9pines de pins s\u00e8ches \u00e9cras\u00e9es sous les pieds, graviers sous les sandales, cris d\u2019enfants au bord de l\u2019eau, cascades de rires d\u2019adultes tapiss\u00e9s d\u2019alcool, et les cigales, frottement de milliers de pattes minuscules et invisibles au rythme infatigable. Une constante venue du haut des arbres, de sous les \u00e9corces. Derri\u00e8re la vitre il n\u2019y a que les images. Je ferme les yeux, \u00e9coute les bruits \u00e9touff\u00e9s de la vie int\u00e9rieure du train.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce n\u2019est pas une pelouse, mais une mer verte. La mine du crayon bleu s\u2019est cass\u00e9e, elle se balade sur la feuille. Toute petite, une minuscule miette de bleu dans le vert de la mer. Une mer rien qu\u2019\u00e0 moi que mes amis les pirates s\u2019appr\u00eatent \u00e0 traverser. 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