{"id":37616,"date":"2021-07-12T18:00:03","date_gmt":"2021-07-12T16:00:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=37616"},"modified":"2021-07-12T18:00:05","modified_gmt":"2021-07-12T16:00:05","slug":"p4-du-coup","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p4-du-coup\/","title":{"rendered":"#P4 | Du coup"},"content":{"rendered":"\n<p>Cela arrive sans crier gare, soudain sans pr\u00e9venir, d&rsquo;un coup, en pleine conversation, on ne s&rsquo;en rend pas compte tout de suite, c&rsquo;est seulement dans la r\u00e9p\u00e9tition de ce terme, qu&rsquo;il nous met la puce \u00e0 l&rsquo;oreille, avant de s&rsquo;imposer \u00e0 nous, mais d&rsquo;o\u00f9 vient ce mot qu&rsquo;on entend r\u00e9guli\u00e8rement, qui s&rsquo;immisce d\u00e9sormais dans toutes les conversations, aussi bien les \u00e9changes professionnelles que les discussions personnelles ? Ce mot est partout. C&rsquo;est un choc, une gifle. Du coup qu&rsquo;est-ce que tu vas faire ? La conversation se poursuit, on tente de r\u00e9pondre \u00e0 la question, mais justement, pas le temps, tout de suite interrompu par notre interlocuteur, coup\u00e9, difficile de continuer, le mot permet de prendre une courte respiration, de chercher nos mots, on encha\u00eene sur une autre question sans attendre la r\u00e9ponse, en fait les questions s&rsquo;encha\u00eenent, il n&rsquo;y a aucune r\u00e9ponse r\u00e9ellement attendue, ce n&rsquo;est pas ce qui compte ici. Du coup, j&rsquo;ai pens\u00e9 que tu ne devrais pas y aller. Du coup je n&rsquo;ai pas os\u00e9 t&rsquo;en parler, je sais que tu ne r\u00e9agis pas toujours comme il faut, surtout ces derniers temps. Du coup je me demande si tu ne devrais pas faire autre chose, changer d&rsquo;itin\u00e9raire. Du coup je pense que tu devrais peut-\u00eatre renoncer \u00e0 ce voyage. Ce n&rsquo;est pas le meilleur moment, du coup. Tu comprends ? Ce n&rsquo;est pas mieux ? L&rsquo;estocade est dure \u00e0 supporter, \u00e9prouvante dans sa r\u00e9p\u00e9tition, il faut reprendre son souffle, impossible de parler, de placer un mot, essouffl\u00e9 non pas tant d&rsquo;avoir trop parl\u00e9 ni trop vite, mais de s&rsquo;\u00eatre tu au contraire, rest\u00e9 en apn\u00e9e, incapable de prononcer un mot, de r\u00e9agir face \u00e0 ce flot, ce flux d&rsquo;informations qui nous saisit, nous bloque, nous fige, nous muselle. Comment r\u00e9agir face \u00e0 cette agression qui cache si bien son jeu ? Interrompre \u00e0 son tour les propos de notre interlocuteur, hausser le ton, reprendre le fil de notre propos en faisant taire son vis-\u00e0-vis, cette parole qu&rsquo;il nous a emprunt\u00e9e, et peut-\u00eatre m\u00eame vol\u00e9e ? Le dialogue n&rsquo;est pas un combat. Il se transforme ainsi dans le r\u00e9tr\u00e9cissement du temps de parole, l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration de nos activit\u00e9s quotidiennes, l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre press\u00e9 de s&rsquo;exprimer avant m\u00eame qu&rsquo;on nous coupe la parole, de peur qu&rsquo;on nous fasse taire et qu&rsquo;on ne puisse plus ajouter un mot. De peur de perdre son id\u00e9e ? Le fil d\u00e9cousu de sa pens\u00e9e ? On n&rsquo;\u00e9coute plus. On prend la place qu&rsquo;on a peur de perdre. Mais d\u00e8s qu&rsquo;on ralentit sa mani\u00e8re de s&rsquo;exprimer, qu&rsquo;on r\u00e9fl\u00e9chit aux mots qu&rsquo;on utilise, le terme dispara\u00eet de lui-m\u00eame de notre vocabulaire. Le dialogue se construit d\u00e9sormais autour de cette expression qui contamine tout le reste. Peut-on vraiment parler de dialogue dans ces conditions ? La phrase d&rsquo;accroche commence par du coup. Apr\u00e8s un silence, comme si on avait peur que nos premiers mots ne soient pas suffisamment audibles, qu&rsquo;il fallait les faire pr\u00e9c\u00e9der d&rsquo;un coup de cloche, de gong annonciateur, attention je vais parler, tu m&rsquo;entends ? tu m&rsquo;\u00e9coutes ? votre attention s&rsquo;il vous plait ! Du coup j&rsquo;ai appel\u00e9 l&rsquo;infirmi\u00e8re pour lui dire que c&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;accord pour demain, puis on prend la parole, une fois assur\u00e9 de l&rsquo;attention de notre auditoire, on peut lui parler. Mais le ph\u00e9nom\u00e8ne se complexifie car pour accepter ce mode op\u00e9ratoire de la conversation, le mot se retrouve dans la bouche de l&rsquo;autre qui l&#8217;emploie pour signifier son acceptation tacite. C&rsquo;est ce que je me suis dit et du coup j&rsquo;ai pris ma journ\u00e9e pour \u00eatre avec toi. L&rsquo;expression contamine inexorablement nos conversations. Elle d\u00e9bute nos phrases, m\u00eale les questions et les r\u00e9ponses et se diffuse \u00e0 tous les autres niveaux de notre parole. Nous rendons coup pour coup dans chacune de ces discussions d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9es. Du coup, je ne pense pas qu&rsquo;il faut que je lui dise. Du coup il m&rsquo;a dit de ne pas m&rsquo;en faire, du coup assen\u00e9 \u00e0 tout moment. Dans toutes les phrases. Du coup fatal. Qui fait mal. Du coup a les apparences de l&rsquo;articulation logique mais il occulte l&rsquo;\u00e9tape de l&rsquo;argumentation, avec pour insidieuse intention d&rsquo;obtenir l&rsquo;approbation des autres. Parer au plus press\u00e9. Et plus je l&rsquo;entends, plus j&rsquo;entends un autre mot qui a longtemps \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 \u00e0 sa place. Alors, alors on y va ? Un alors qui ne veut rien dire de plus, un tic de langage. Il s\u2019emploie pour relier tr\u00e8s librement les \u00e9l\u00e9ments de notre r\u00e9cit. Agent de liaison. Il finira par s&rsquo;effacer et dispara\u00eetre. Il sera sans doute remplac\u00e9 par un autre mot, un autre tic de langage. Par cons\u00e9quent il ne faut pas s&rsquo;en offusquer. Par cons\u00e9quent est plus \u00e0 m\u00eame d&rsquo;exprimer ce que l&rsquo;on veut dire. Il indique la causalit\u00e9 de nos actions. Il ne peut pas s&rsquo;immiscer partout et c&rsquo;est tant mieux. \u00c0 l&rsquo;origine l&rsquo;expression est correcte, acceptable. Du coup peut s&#8217;employer au sens propre. Sur le coup. Un poing le frappa et il tomba assomm\u00e9 du coup. Elle permet \u00e9galement d&rsquo;exprimer la cons\u00e9quence, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une cause agissant brusquement. Son moteur a explos\u00e9 et du coup sa voiture a pris feu. La locution a pour \u00e9quivalent la formule aussit\u00f4t. En dehors de ces deux sens, du coup est incorrect, c&rsquo;est un abus de langage. D\u00e8s lors, c&rsquo;est un non-sens de vouloir donner \u00e0 cette locution le r\u00f4le d&rsquo;adverbe. On ne peut pas en faire un synonyme de donc, de ce fait, finalement, par cons\u00e9quent, \u00e9videmment, n\u00e9cessairement, \u00e0 la suite de quoi, de ce fait, dans ces conditions, au final, en fin de compte.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cela arrive sans crier gare, soudain sans pr\u00e9venir, d&rsquo;un coup, en pleine conversation, on ne s&rsquo;en rend pas compte tout de suite, c&rsquo;est seulement dans la r\u00e9p\u00e9tition de ce terme, qu&rsquo;il nous met la puce \u00e0 l&rsquo;oreille, avant de s&rsquo;imposer \u00e0 nous, mais d&rsquo;o\u00f9 vient ce mot qu&rsquo;on entend r\u00e9guli\u00e8rement, qui s&rsquo;immisce d\u00e9sormais dans toutes les conversations, aussi bien les <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p4-du-coup\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#P4 | Du coup<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":242,"featured_media":37619,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2070,2383],"tags":[2235,2282,370],"class_list":["post-37616","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-pete-2021-progression","category-progression-4-sarraute","tag-mots","tag-parole","tag-voix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/37616","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/242"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=37616"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/37616\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/37619"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=37616"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=37616"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=37616"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}