{"id":38647,"date":"2021-07-14T10:39:35","date_gmt":"2021-07-14T08:39:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=38647"},"modified":"2021-07-16T13:40:03","modified_gmt":"2021-07-16T11:40:03","slug":"l3-voix-sur-voies","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l3-voix-sur-voies\/","title":{"rendered":"#L3 \/ voix sur voies"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Celle qui part<br><\/strong>Cette fois-ci, le voyage n\u2019est pas imaginaire. Le train part, et je suis dedans.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Celle qui reste<\/strong><br>Est-ce que l\u2019odeur des quais de gare change avec le temps&nbsp;? Une odeur grise de gomme br\u00fbl\u00e9e et de poussi\u00e8re rance, o\u00f9 flottaient dans mon enfance les relents du fioul des michelines. Je regarde le train.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>La voix<\/strong><br>&#8230;\u00e9loignez-vous de la bordure du quai, s\u2019il vous pla\u00eet&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Celle qui reste<\/strong><br>L\u2019\u00e9paisseur du vitrage, les reflets orang\u00e9s des n\u00e9ons de la rame, m\u2019emp\u00eachent de distinguer autre chose \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur qu\u2019un contour indistinct. Le wagon s\u2019\u00e9branle, une saccade, qui ne s\u2019est pas encore transform\u00e9e en glissement. Est-ce que les soupirs des gares changent avec le temps, les sifflements, les chuintements, les sons souffl\u00e9s des pneumatiques ferroviaires&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>La voix<\/strong><br>&#8230;que le port du masque est obligatoire en gare et \u00e0 bord de votre train&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Celle qui nettoie<\/strong><br>A\u00efe&nbsp;! Pourquoi j\u2019ai mal&nbsp;? Ah oui, produit virucide sur ma plaie au doigt. Gant est encore perc\u00e9. Cheffe de service va rousp\u00e9ter quand je vais demander cinqui\u00e8me paire au lieu des quatre pour la journ\u00e9e. Mauvaise qualit\u00e9&nbsp;! Comme jambon que j\u2019ai d\u00fb jeter hier.&nbsp;<span style=\"text-decoration: underline;\">Le<\/span>&nbsp;jambon. Mon fils, le petit, n\u2019a pas mang\u00e9 pommes de terre. Il voulait tomates. Pourquoi j\u2019ai coup\u00e9 mon doigt&nbsp;? Je n\u2019ai pas fait attention. Je pensais \u00e0 mon mari.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>La voix<\/strong><br>&#8230;avec un retard de dix minutes environ&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Celle qui nettoie<\/strong><br>Demain je pas travaille. Je <span style=\"text-decoration: underline;\">ne<\/span> travaille&nbsp;<span style=\"text-decoration: underline;\">pas<\/span>. Je voudrais aller \u00e0 piscine. Ma prof de fran\u00e7ais ne connaissait pas mot \u00ab&nbsp;virucide&nbsp;\u00bb.&nbsp;<span style=\"text-decoration: underline;\">Le<\/span>&nbsp;mot \u00ab&nbsp;virucide&nbsp;\u00bb. Encore il pleut. Qu\u2019est-ce que je vais faire avec enfants&nbsp;s\u2019il pleut demain ? C\u2019est chance pour eux colonie de vacances au bord de&nbsp;la&nbsp;mer. C\u2019est difficile fran\u00e7ais. Masques par terre, gens,&nbsp;<span style=\"text-decoration: underline;\">les gens<\/span>&nbsp;exag\u00e8rent. Il y a poubelles partout. Je n\u2019aime pas les gens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>La voix<\/strong><br>&#8230;madame, monsieur&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Celle qui nettoie<\/strong><br>J\u2019en ai assez ,&nbsp;<span style=\"text-decoration: underline;\">la<\/span>&nbsp;voix dans oreilles toute journ\u00e9e, lingettes et virucide sur surfaces, toute journ\u00e9e, gens partent, gens partent, ils n\u2019arr\u00eatent pas de partir. Il y a trop de gens. Ils jettent papiers par terre. Les papiers. Ils marcheraient sur mes orteils si je n\u2019avais pas chariot devant moi. Je suis lessiv\u00e9e \u00e0 la fin de journ\u00e9e&#8230; Il faut que je v\u00e9rifie si les maillots de bain ne sont pas trop petits pour la colonie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>La voix<\/strong><br>&#8230;ce train desservira les gares de&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Celle qui part<\/strong><br>J\u2019aime les trains. J\u2019adore partir. J\u2019adore cette exquise tristesse du voyage, ce sentiment de la nostalgie \u00e0 venir, cette sensation qu\u2019on abandonne quelque chose de soi quand on part, m\u00eame lorsqu\u2019on sait que l\u2019on reviendra. Cette attirance vers l\u00e0-bas, ce d\u00e9sir de conna\u00eetre, tout en cherchant, si on pouvait, \u00e0 retarder encore un peu ce moment, pour pouvoir continuer \u00e0 r\u00eaver, comme \u00e0 la fin d\u2019un roman ador\u00e9, quand, en nous, se m\u00ealent deux d\u00e9sirs contradictoires, lire plus vite pour conna\u00eetre la fin, ralentir le rythme de la lecture pendant les derni\u00e8res pages, par regret de devoir bient\u00f4t quitter ce compagnon de tant de soirs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>La voix (off)<\/strong><br>&#8230;les automotrices, les 320 km\/h, les portiques, les composteurs, les qr codes, les voitures corails, les compartiments, les omnibus, les michelines, les locomotives \u00e0 vapeur, les nez cass\u00e9s, les tender, les wagons-restaurant, les wagons-lits, le transsib\u00e9rien, l\u2019orient express, le nord express, la sncf, le fer, le chemin, la traverse, le ballast, le d\u00e9raillement, l\u2019attentat, la casquette du chef de gare, l\u2019\u00e9nergie atomique, les cat\u00e9naires, les centrales \u00e0 charbon, les panaches de vapeur, le conducteur et son chauffeur, les scell\u00e9es sur les fourgons \u00e0 bestiaux&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Celle qui reste<\/strong><br>Cette jeune femme dans un train, c\u2019est moi avec trente ans de moins. La gare de mon souvenir est grise, d\u00e9pourvue des grands panneaux publicitaires qui pendouillent aujourd\u2019hui de l\u2019armature m\u00e9tallique soutenant la verri\u00e8re, sur l\u2019\u00e9cran de google maps&nbsp;; d\u00e9pourvue du bleu des d\u00e9parts, du vert des arriv\u00e9es (les lettres blanches tournoyaient dans un bruit de moulinet)&nbsp;; d\u00e9pourvue du jaune p\u00e9tard et du rouge \u00e9lectrique des machines \u00e0 billets, des machines \u00e0 caf\u00e9. Sur mon \u00e9cran d\u00e9filent des photos de TGV fusel\u00e9s, INOUI, ICE, des enseignes de marques de prix, le monde est devenu rapide, le monde est devenu une galerie marchande, je peux m\u00eame voyager depuis mon tabouret, en trois clics, et tout acheter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>La voix<\/strong><br>&#8230;Fran\u00e7ais, prenez vos bagages et gagnez le quai 4 direction Berlin&#8230;<br>Les convois pour les camps ne partaient pas d\u2019ici&#8230; ceux du STO, si&#8230; je garde pourtant la m\u00e9moire de ceux, d\u00e9port\u00e9s depuis Drancy, tous ceux qui, jamais enterr\u00e9s, ne sont jamais revenus&#8230; et les rares, ceux, tr\u00e8s rares, rescap\u00e9s, d\u00e9barqu\u00e9s du train sur mes quais, \u00e9gar\u00e9s, devenus les fant\u00f4mes d\u2019eux-m\u00eames&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Celle qui reste<\/strong><br>Sous ces marquises grises, ces verri\u00e8res surbaiss\u00e9es, j\u2019ai vu d\u00e9barquer, pour de vrai, des Berlinois de l\u2019Est et des Polonais. Plus tard, j\u2019ai fait descendre du train sur ce quai un personnage qui s\u2019appelait Pavel, en provenance de Prague. Dans la r\u00e9alit\u00e9, les Tch\u00e8ques venaient plut\u00f4t en car et ils dormaient dedans, au Trocad\u00e9ro.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>La voix (off)<\/strong><br>&#8230;et ceux-l\u00e0 qui sont partis, pantalon rouge, fleur au fusil, et cette femme en cheveux sur le quai, un enfant dans chaque bras, arriv\u00e9e trop tard, ses larmes perdues au vent du quai. Par la fen\u00eatre du train qu\u2019elle avait pris \u00e0 toute vitesse depuis sa province pour venir embrasser son mari, appel\u00e9, elle l\u2019a vu partir au front. Les deux trains se sont crois\u00e9s. Il est mort \u00e0 la guerre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Celle qui nettoie<\/strong><br>Je suis transparente pour les gens, comme les vitres que je nettoie. Je ne sais pas quand mon mari pourra arriver. Son visa est p\u00e9rim\u00e9 \u00e0 cause de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie. Avec enfants,&nbsp;<span style=\"text-decoration: underline;\">les<\/span>&nbsp;enfants, on a compt\u00e9 les fronti\u00e8res \u00e0 traverser.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Celle qui part<\/strong><br>Je m\u2019abandonne au mouvement, au tangage et au roulis, comme dans le po\u00e8me de Baudelaire, je revois la t\u00eate de mon prof mimant l\u2019ondulation du Serpent qui danse, lui si disgr\u00e2cieux, avec son corps tout sec et ses lunettes rondes, et sa t\u00eate d\u2019\u00e9tonn\u00e9, mimant le bateau balott\u00e9 par les vagues, et nous expliquant, de la proue \u00e0 la poupe (tangage), de bord \u00e0 bord (roulis)&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>La voix (off)<\/strong><br>Je me souviens moins du premier d\u00e9part des ba\u00efonnettes, j\u2019\u00e9tais toute neuve et pleine de vapeur, et personne ne savait encore o\u00f9 se trouvait Reichshoffen. Et puis soudain, Sedan, Verdun, terre, fusils, sang&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Celle qui part<\/strong><br>Plus tard dans la journ\u00e9e, quand plusieurs heures de roulage m\u2019auront fatigu\u00e9e, j\u2019aurai h\u00e2te d\u2019arriver. Je ressentirai la lassitude de la voie ferr\u00e9e. J\u2019aime d\u2019avance les paysages par la fen\u00eatre, les noms des gares o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;arr\u00eate et que, souvent, on oubliera, pour ne retenir que le but. Je fais ce trajet pour la premi\u00e8re fois.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Celle qui reste sur internet<\/strong><br><em>Berlin Alexanderplatz<\/em>&nbsp;para\u00eet en 1929. La grande toile intitul\u00e9e <em>Le D\u00e9part des Combattants<\/em>, dite <em>Le D\u00e9part des Poilus<\/em> a \u00e9t\u00e9 offerte par le peintre Albert Herter en souvenir de son fils. En 2007, elle est restaur\u00e9e \u00e0 l&rsquo;occasion de la restructuration de la gare pour la LGV. La m\u00eame ann\u00e9e est lanc\u00e9e Streetview.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-flow wp-block-group-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-right\"><strong>La voix<\/strong><br>&#8230;le TGV INOUI n\u00b0 2078 \u00e0 destination de Strasbourg partira de la voie H&#8230; Il desservira&#8230; Non, rien. Direct, sans arr\u00eat, capitales, rentabilit\u00e9.<\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p><strong>Celle qui nettoie<\/strong><br>Je crois qu\u2019autrefois, on pouvait aller de Paris \u00e0 Belgrade en prenant le train.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Celle qui partCette fois-ci, le voyage n\u2019est pas imaginaire. Le train part, et je suis dedans. Celle qui resteEst-ce que l\u2019odeur des quais de gare change avec le temps&nbsp;? Une odeur grise de gomme br\u00fbl\u00e9e et de poussi\u00e8re rance, o\u00f9 flottaient dans mon enfance les relents du fioul des michelines. Je regarde le train. 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