{"id":38784,"date":"2021-07-14T15:30:41","date_gmt":"2021-07-14T13:30:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=38784"},"modified":"2021-07-16T13:37:18","modified_gmt":"2021-07-16T11:37:18","slug":"l4-selon-la-vie-quon-a-le-vers-lui-emboite-le-pas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l4-selon-la-vie-quon-a-le-vers-lui-emboite-le-pas\/","title":{"rendered":"#L4 \u00ab Selon la vie qu\u2019on a, le vers lui embo\u00eete le pas \u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p>Vers d\u2019<strong>Alexandre O\u2019Neill<\/strong>, un po\u00e8te portugais. On pourrait d\u2019abord penser en lisant ses po\u00e8mes qu\u2019il porte un regard particulier sur la ville, mais c\u2019est de tout autre chose qu\u2019il parle. C\u2019est un rire en ricochet, po\u00e9sie en trompe l\u2019\u0153il. Plus on lit, plus on lit autrement (\u00ab D\u00e9fais-toi de ces rimes qui si bien terminent, brioches des sots, tords-leur le cou&nbsp;\u00bb).<\/p>\n\n\n\n<p>Sauter paragraphe si trop ennuyeux.<\/p>\n\n\n\n<p>[Ma premi\u00e8re vraie biblioth\u00e8que, vingt livres offerts d\u2019un coup, est venue interrompre un cycle de lectures indisciplin\u00e9es, lire pour lire, lire tout ce qui me tombait sous la main, les livres achet\u00e9s avec mon argent de poche, ceux emprunt\u00e9s de la biblioth\u00e8que scolaire, un par jour, comme un rem\u00e8de ou une potion magique, livres lus apr\u00e8s les cours jusqu\u2019\u00e0 des heures impossibles, un m\u00e9lange de romans d\u2019aventures, histoires romanesques et une ribambelle de je ne me souviens plus. Merveilleuse sensation aujourd\u2019hui d\u2019avoir eu droit \u00e0 tout le mauvais go\u00fbt possible et d\u2019\u00eatre all\u00e9e tranquillement voir ailleurs. Vingt livres flambant neufs&nbsp;: Queneau, Duras, Giono, Kafka, Sartre, Camus, Gide, Villon, Pr\u00e9vert, Pagnol, Verlaine, Rimbaud. Comme \u00e7a, p\u00eale-m\u00eale. Mon chemin vers la libert\u00e9 \u00e9tait trac\u00e9. Un choix aussi inconscient que certain (on est aussi tr\u00e8s s\u00e9rieux quand on a dix-sept ans). Jamais regrett\u00e9 m\u00eame si cette libert\u00e9 a beaucoup de fois signifi\u00e9 son contraire avec son lot de lectures impos\u00e9es et d\u2019analyses st\u00e9riles jusqu\u2019\u00e0 ce que je sois capable de revendiquer ma part d\u2019autorit\u00e9 dans l\u2019affaire. Peut-\u00eatre que cette aridit\u00e9 \u00e9tait-elle n\u00e9cessaire m\u00eame f\u00e9conde, comme l\u2019a si bien dit Simone Weil. Aujourd\u2019hui je lis l\u00e0 o\u00f9 je per\u00e7ois de l\u2019exactitude qui est aussi un d\u00e9chirement. Je lis pour les personnages qui font dispara\u00eetre les mots qui les ont b\u00e2tis. Mais aussi pour les mots sans lesquels il ne peuvent respirer. Pas peur de d\u00e9daigner ce que la plupart admire, pas peur d\u2019aimer que ce je sais ne pas valoir un clou. Et quand j\u2019aime, j\u2019essaie de tout lire, \u0153uvres, \u00e9crits sur les \u0153uvres, autobiographies, correspondance. J\u2019aime voir quand un auteur renie ses personnages pour rendre honneur \u00e0 l\u2019intrigue ou quand il se d\u00e9barrasse de l\u2019intrigue pour rendre hommage aux personnages. Les premiers de la liste ci-dessous m\u2019ont \u00e9t\u00e9 heureusement souffl\u00e9s par les obligations acad\u00e9miques, je dois aux autres le pouvoir de m\u2019avoir atteinte dans toute leur violence et de s\u2019\u00eatre impos\u00e9s \u00e0 moi, comme dit Emerson, dans leur majest\u00e9 ali\u00e9n\u00e9e.]<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Robinson Cruso\u00e9 <\/strong>D\u00e9sob\u00e9issance au p\u00e8re, grand s\u00e9jour au purgatoire pour redevenir comme le p\u00e8re. Humour garanti.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Carlyle<\/strong> (<em>Sartor Resartus<\/em>), histoires de tailleurs et de v\u00eatements, et puis la plus belle d\u00e9finition d\u2019all\u00e9gorie&nbsp;: ces v\u00eatements qui gardent la forme de celui ou de celle qui les a port\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Samuel Johnson<\/strong> et l\u2019ironie parfaite, quand on n\u2019arrive pas \u00e0 d\u00e9cider si l\u2019auteur parle s\u00e9rieusement ou se moque de nous. Pessoa a la m\u00eame opinion dans un texte intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Le provincialisme portugais \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Les auteurs russes avec <strong>Dosto\u00efevski<\/strong> en t\u00eate. Tous les sages et tous les fous. Et on ne sait jamais \u00e0 qui on a affaire. Inoubliable pour moi la description d\u2019un sourire au d\u00e9but des <em>Fr\u00e8res Karamazov<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>E\u00e7a de Queiroz<\/strong> (\u00ab&nbsp;Jos\u00e9 Matias&nbsp;\u00bb) et toute une liste de narrateurs non fiables, qui ne comprennent pas l\u2019histoire qu\u2019ils racontent.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Shakespeare<\/strong> et l\u2019\u00e9ternelle question&nbsp;: qu\u2019est-ce qu\u2019un personnage libre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><em>La Recherche<\/em> et la d\u00e9couverte d\u2019un nouveau continent qui ass\u00e8che, rend fade tout ce qui l\u2019entoure. Apr\u00e8s <strong>Proust<\/strong>, impression d\u2019avoir tout lu. L\u2019art de la comparaison, cellules d\u2019images o\u00f9 brillent des univers entiers. Je n\u2019ai plus jamais \u00e9crit un \u00ab&nbsp;comme&nbsp;\u00bb sans penser avant ce qui va venir apr\u00e8s. Diff\u00e9rence entre litt\u00e9raire et litt\u00e9rature.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Flaubert<\/strong>, tout Flaubert, sauf peut-\u00eatre <em>Salammb\u00f4<\/em>, mais surtout <em>Bouvard et P\u00e9cuchet<\/em>. J\u2019ai lu toute sa correspondance pour essayer de comprendre, ing\u00e9nument, ce qu\u2019il avait contre les imb\u00e9ciles, pourquoi cet acharnement que George Sand ne comprenait pas non plus. En fait, la b\u00eatise est surtout une r\u00e9action contre le monde, et dans <em>Bouvard et P\u00e9cuchet<\/em>, le monde c\u2019est nous. J\u2019ai souffert avec tous les coups bas qu\u2019on lui a port\u00e9s, surtout vers la fin de sa vie. Il \u00e9tait devenu un ami.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Conrad<\/strong>, <em>La ligne d\u2019ombre<\/em>. Pour moi, le plus beau roman d\u2019apprentissage parce qu\u2019il ne s\u2019y passe rien et, pourtant, l\u2019attente, c\u00e2ble qui se tend, presque se rompt mais continue de r\u00e9sister jusqu\u2019\u00e0 passer le cap. Et aussi <em>Lord Jim<\/em>. Comment voir \u00e0 ses pieds l\u2019image d\u00e9chir\u00e9e que l\u2019on a de soi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Dickens<\/strong>, <em>Bleak House<\/em>. &nbsp;Un fourmillement \u00e9tourdissant dans une ruche humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout <strong>Borges<\/strong>. &nbsp;Un pan de muraille qui s\u2019\u00e9croule et laisse le vide se repeupler dans la folie et aussi la peur de la r\u00e9p\u00e9tition.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>William Trevor<\/strong>, tous les contes et les romans. La capacit\u00e9 de convoquer l\u2019horreur sans d\u00e9crire une unique sc\u00e8ne de violence.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Penelope Fitzgerald<\/strong>, les contes et <em>A la d\u00e9rive<\/em>. Des \u00e9paves humaines vivant sur des bateaux \u00e9chou\u00e9s sur les bords de la Tamise. Il va s\u2019en dire qu\u2019aucun ne prend le large. C\u2019est pour cela que dans ce roman tout le monde tourne en rond, agite vainement les bras en demandant du secours qui ne vient pas. D\u2019ailleurs, ils ne savent pas tr\u00e8s bien ce qu\u2019ils veulent ou disent.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lucia Berlin<\/strong>. Elle \u00e9crivait le soir, dans sa cuisine, apr\u00e8s que tout le monde \u00e9tait couch\u00e9. Ses enfants n\u2019ont su que tr\u00e8s tard qu\u2019elle \u00e9tait \u00e9crivain. De son vivant, elle n\u2019a publi\u00e9 que quelques contes dans des revues. Impressionnante la description de toutes les maisons o\u00f9 elle a v\u00e9cu. Dans un de ces contes, elle en \u00e9voque une, sans murs, au toit haut comme une cath\u00e9drale soutenu par d\u2019immenses troncs d\u2019arbres, le sol tapiss\u00e9 de sable qu\u2019il fallait ratisser tous les matins \u00e0 la recherche de scorpions. \u00ab&nbsp;Manuel pour femmes de m\u00e9nage&nbsp;\u00bb, conte o\u00f9 deux histoires poursuivent leur chemin parall\u00e8lement, jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019on comprenne qu\u2019elles sont cause et cons\u00e9quence. La suivre jusque dans l\u2019enfer de son vice, parcourir avec tous les bannis les rues des villes. Aucun attendrissement sur soi-m\u00eame, aucune plainte, mais aucune banalisation.&nbsp; \u00c9crire pour revenir chez soi, comme elle-m\u00eame l\u2019affirme.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Flannery O\u2019Connor<\/strong>, tous les contes, mais pas les romans. Des personnages taill\u00e9s dans du roc et un \u00e9crivain qui les fait voler en \u00e9clats par la gr\u00e2ce qu\u2019il peut leur accorder ou les tourments dans lesquels il fait plonger leur conscience. Il y a en qui ne se laissent pas faire pour la joie du lecteur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lydia Davis<\/strong>, tous les contes. \u00c9criture cubique, tout droit sortie du <em>creative writing<\/em>, mais qui ne le masque pas en essayent de la glisser dans d\u2019autres moules.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Barbara Pym<\/strong>, tous les romans, mais surtout <em>Des femmes remarquables<\/em> (point de vue masculin), <em>Quatuor d\u2019Automne<\/em> et <em>La Douce Colombe est Morte<\/em>. Pendant seize ans, d\u00e9daign\u00e9e par les maisons d\u2019\u00e9dition, car \u00e9criture d\u00e9su\u00e8te et pas commerciale (rien que des bigotes organisant des th\u00e9s de charit\u00e9, selon l\u2019avis des \u00e9diteurs). Elle a pourtant continu\u00e9 \u00e0 \u00e9crire, remaniant certains romans, pr\u00e9parant de nouveaux manuscrits. &nbsp;<em>Quatuor d\u2019Automne<\/em>, histoires de quatre infimes. \u00c9crire sur le rien qui pour chacun est tout un monde.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>B.Traven<\/strong>, <em>Le visiteur du soir<\/em> et autres contes. Rien \u00e0 dire, sinon que c\u2019est parfois troublant, souvent parfait.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Richard Ford<\/strong>, La trilogie de Frank Banscombe. On en a marre de ce personnage qui arpente la ville comme il arpente la vie, mais on ne peut pas s\u2019en passer, tant il s\u2019incruste et nous hante. Il est l\u2019un de nous. \u00ab&nbsp;\u00c9crire, c\u2019est un peu comme vendre des maisons&nbsp;; on fait \u00e7a parce qu\u2019on a rien d\u2019autre \u00e0 faire.&nbsp;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vers d\u2019Alexandre O\u2019Neill, un po\u00e8te portugais. 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