{"id":38866,"date":"2021-07-15T02:21:01","date_gmt":"2021-07-15T00:21:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=38866"},"modified":"2021-07-16T13:36:45","modified_gmt":"2021-07-16T11:36:45","slug":"p3-diner-conserve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p3-diner-conserve\/","title":{"rendered":"#P3 &#8211; D\u00eener-conserve"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce soir nous sommes seuls pour la premi\u00e8re fois dans la maison familiale. Nous d\u00e9couvrons alors un plaisir nouveau, une libert\u00e9 jusqu\u2019alors m\u00e9connue, celle de fixer soi-m\u00eame l\u2019heure du d\u00eener ainsi que le lieu de sa d\u00e9gustation. Pas de menu impos\u00e9, personne pour dire quand et o\u00f9 manger. Faire ce que l\u2019on veut, quand on veut. Nous grignotons beaucoup de biscuits, et ce jusqu\u2019\u00e0 nous \u00e9coeurer de cookies, petits-beurres et autres madeleines marbr\u00e9es au chocolat. \u00c0 la nuit tomb\u00e9e, quand l\u2019estomac commence \u00e0 gronder pour en demander plus et qu\u2019il n\u2019est plus possible de l\u2019ignorer, nous nous dirigeons en direction de la cuisine. La maison est plong\u00e9e dans l\u2019obscurit\u00e9, seules les lumi\u00e8res de la chambre et de la cuisine sont allum\u00e9es. Les autres espaces constituent une zone de passage en clair obscur inqui\u00e9tant. Pour faire fuir les monstres et habiter le silence nous allumons la radio. Nous chantons fort par-dessus les morceaux dont nous connaissons les paroles. Nos propres voix emplissent nos t\u00eates, l\u2019articulation des mots et le d\u00e9ploiement de la voix ouvrent l\u2019oesophage. Un \u00e9chauffement tel ne fait qu\u2019amplifier la faim, et malgr\u00e9 la soif que provoque le fait de chanter, la salive afflue tout de m\u00eame entre les dents et l\u2019int\u00e9rieur des joues. Ce soir notre luxe r\u00e9sidera dans une pr\u00e9paration rapide afin de satisfaire le besoin de se nourrir au plus vite. Notre attention se porte vers une \u00e9tag\u00e8re sur laquelle sont empil\u00e9es des bo\u00eetes de conserve. Diff\u00e9rentes s\u00e9ries identiques sont tri\u00e9es par type. Ma\u00efs, thon, petits pois et carottes, salsifis,\u2026 Nous choisissons des raviolis \u00e0 la sauce tomate fourr\u00e9s de viande hach\u00e9e. L\u2019\u00e9tiquette montre des petits coussins jaunes g\u00e9n\u00e9reusement garnis d\u2019une p\u00e2te brune partiellement recouverts d\u2019un coulis au rouge tapageur. Un brin de basilic tr\u00f4ne sur le tout, cr\u00e9ant ainsi une illusion de d\u00e9licatesse, de fait-maison, \u00e0 ce plat que nous savons&nbsp; pourtant fabriqu\u00e9s \u00e0 la cha\u00eene dans des usines gigantesques o\u00f9 des machines sont actionn\u00e9es par des personnes portant des charlottes sur leur t\u00eate et des surchaussures en plastique. Nous saisissons la bo\u00eete tout en haut de la pile de raviolis en conserve. La languette de la bo\u00eete est fragile et se d\u00e9tache quand nous tirons dessus, nous amenant \u00e0 fouiller dans les tiroirs \u00e0 la recherche d\u2019un ouvre-bo\u00eete. Celui-ci est rouill\u00e9, car trop peu utilis\u00e9, mais suffit \u00e0 l\u2019ouverture. Compact\u00e9s, les raviolis ne donnent pas tr\u00e8s envie, mais l\u2019odeur acide de la sauce tomate attise les narines et fait gronder l\u2019estomac de plus belle. Nous vidons le contenu de la conserve en la retournant au-dessus d\u2019une assiette, les doigts tapotent l\u00e9g\u00e8rement sur le fond. La nourriture chute en un bruit obsc\u00e8ne, accentu\u00e9 par l\u2019appel d\u2019air qui r\u00e9sulte de cette masse ainsi d\u00e9log\u00e9e du m\u00e9tal dans laquelle elle a \u00e9t\u00e9 conditionn\u00e9e plusieurs semaines ou mois auparavant. Nous faisons tomber les quelques raviolis coll\u00e9s aux parois en grattant avec une fourchette. Pour obtenir un surplus de sauce, nous versons un fond d\u2019eau ti\u00e8de dans la conserve vide, la secouons l\u00e9g\u00e8rement et arrosons les raviolis froids de son contenu. Le temps de cuisson varie selon la puissance du micro-onde, dans ce cas pr\u00e9cis deux minutes trente suffisent. Un poil plus court que le temps d\u2019un morceau \u00e0 la radio. Nous sortons l\u2019assiette fumante du micro-onde en tenant les bords \u00e0 travers un torchon pour ne pas nous br\u00fbler les doigts. Nous parsemons le tout d\u2019un peu d\u2019emmental r\u00e2p\u00e9 retrouv\u00e9 dans le frigo. Avec une fourchette nous m\u00e9langeons afin de r\u00e9partir le fromage ainsi que la chaleur, car il arrive que les raviolis du dessus soient bien plus chauds que ceux du dessous. Nous laissons reposer une minute ou deux pour \u00e9pargner notre langue d\u2019une exp\u00e9rience d\u00e9sagr\u00e9able en cas de temp\u00e9rature trop \u00e9lev\u00e9e. Pendant ce temps, le fumet qui \u00e9mane du plat cr\u00e9e une attente qui ravive les fantasmes v\u00e9hicul\u00e9s par l\u2019\u00e9tiquette. Ce que nous avons sous les yeux diff\u00e8re de l\u2019image sur papier glac\u00e9 que nous avons jet\u00e9 au fond de la poubelle, mais pourtant l\u2019envie revient. Le d\u00e9sir pousse \u00e0 l\u2019impatience, et timidement nous go\u00fbtons du bout des dents un morceau de ravioli. La temp\u00e9rature est parfaite, \u00e0 peine plus chaude que celle du corps. Nous enfournons un premier ravioli dans notre bouche et \u00e9crasons sans difficult\u00e9 la p\u00e2te tendre entre nos molaires, emplissons nos joues de ravioli \u00e9cras\u00e9 avant d\u2019avaler. \u00c0 la premi\u00e8re pi\u00e8ce en succ\u00e8dent d\u2019autres que nous enfilons par groupe de trois sur la fourchette. La bouillie de viande et la p\u00e2te qui l\u2019enrobe forment une substance molle qui, en s\u2019accumulant dans l\u2019estomac vient en combler chaque parcelle de vide jusqu\u2019\u00e0 donner l\u2019impression que l\u2019organe lui-m\u00eame est pareille \u00e0 cette enveloppe \u00e9paisse de p\u00e2te de ravioli gonfl\u00e9 de l\u2019int\u00e9rieur comme un oreiller trop rembourr\u00e9. Dans la bouche la tomate disparait rapidement derri\u00e8re cette texture qui ass\u00e8che la bouche. Nous buvons dans un grand verre d\u2019eau fra\u00eeche pour nous d\u00e9salt\u00e9rer mais voici que d\u2019oreiller le ventre devient ballon. Un mouvement trop brusque fait na\u00eetre une l\u00e9g\u00e8re naus\u00e9e donc nous bougeons le moins possible. Pourtant la fourchette ne s\u2019arr\u00eate pas et transf\u00e8re de l\u2019assiette \u00e0 la bouche la nourriture comme une oie qui serait gav\u00e9e par une main ext\u00e9rieure, insensible aux informations de trop-plein envoy\u00e9es au cerveau par le syst\u00e8me nerveux, d&rsquo;un ventre qui se sait suffisamment colmat\u00e9. Notre t\u00eate est lourde, ainsi que le reste du corps, celui-ci est avachi sur la chaise comme un sac de sable. Nul besoin de pr\u00e9server un semblant de bonne \u00e9ducation quand nous sommes seuls \u00e0 manger des raviolis en bo\u00eete donc nous mastiquons le dos rond, les coudes lourdement ancr\u00e9s dans la table. Sur l\u2019assiette vide, des tra\u00een\u00e9es de sauce tomate poussent \u00e0 y promener un morceau de pain. \u00c0 ce stade reste-t-il encore un peu de gourmandise? O\u00f9 est-elle donc cette place pour une portion de mie de pain suppl\u00e9mentaire? Le pain termin\u00e9 nous l\u00e9chons l\u2019assiette, sans aucune pudeur puisque la solitude nous \u00e9pargne toute honte \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019autrui. Le menton heurte la fa\u00efence et des taches de tomates pars\u00e8ment notre menton ainsi les bords de notre bouche sur lesquels notre langue s\u2019\u00e9tire jusqu\u2019\u00e0 se faire mal pour glaner encore un peu du liquide sucr\u00e9. Le regard vaseux, nous sourions seuls, amus\u00e9s d\u2019\u00eatre le seul spectateur d\u2019un plaisir coupable dans lequel il f\u00fbt si bon de se vautrer sans limites, jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re miette. Le corps est plein, doucement il se l\u00e8ve en s\u2019appuyant sur la table, tout de m\u00eame satisfait de cette orgie solitaire. Nous abandonnons l\u2019assiette sale \u2014 bien que l\u00e9ch\u00e9e avec le soin d\u2019un chat faisant sa toilette \u2014 sur la table et portons tant bien que mal nos membres engourdis jusqu\u2019\u00e0 notre lit. Allong\u00e9s, gonfl\u00e9s de toute part, pleins \u00e0 craquer de l&rsquo;int\u00e9rieur, notre t\u00eate tourne. Des pens\u00e9es opaques circulent difficilement, le corps est une enveloppe contenant une masse grise et ti\u00e8de. Nous sommes devenus un ravioli.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce soir nous sommes seuls pour la premi\u00e8re fois dans la maison familiale. Nous d\u00e9couvrons alors un plaisir nouveau, une libert\u00e9 jusqu\u2019alors m\u00e9connue, celle de fixer soi-m\u00eame l\u2019heure du d\u00eener ainsi que le lieu de sa d\u00e9gustation. Pas de menu impos\u00e9, personne pour dire quand et o\u00f9 manger. Faire ce que l\u2019on veut, quand on veut. 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