{"id":38879,"date":"2021-07-14T22:41:59","date_gmt":"2021-07-14T20:41:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=38879"},"modified":"2021-07-15T11:51:09","modified_gmt":"2021-07-15T09:51:09","slug":"tatouages-l4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/tatouages-l4\/","title":{"rendered":"#L4 |\u00a0Tatouage(s)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On en parlait souvent avec les coll\u00e8gues, de l\u2019immense difficult\u00e9 \u00e0 s\u2019exprimer sur des livres aim\u00e9s, l\u2019impression f\u00e9roce de se mettre \u00e0 nu, et que franchement, \u00e0 leur \u00e2ge, on aurait v\u00e9cu cette impossibilit\u00e9 ce refus de dire, les mensonges \u00e0 d\u00e9biter pour raconter ce qui \u00e9tait bien d\u2019avoir go\u00fbt\u00e9, investi, dig\u00e9r\u00e9. Et puis, il y a eu les \u00e9changes entre deux clopes, les rencontres inopin\u00e9es \u00e0 la m\u00e9diath\u00e8que o\u00f9 la parole se lib\u00e8re un samedi 18h avant la fermeture. Et si je devais vraiment parler des livres\u2026 ce serait d\u2019abord <em>Vie et Destin<\/em> de Vassili Grossman. L\u2019\u00e9t\u00e9 entier consacr\u00e9 \u00e0 19 ans, et l\u2019ample r\u00e9volte ancr\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. Les pointill\u00e9s marquant les stigmates de la censure, la rafle de textes qui submergea l\u2019auteur d\u2019une telle souffrance. Le souffle immense de ce livre, premier choc. La peur de ne pas tenir, les relations entre intellectuels, scientifiques face \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 sertie de joyaux d\u2019apparats de menaces atroces, la relation marquante entre un p\u00e8re et sa fille, la r\u00e9flexion sur la bont\u00e9 donn\u00e9e comme \u00e7a, quitte \u00e0 en mourir. Et je repense \u00e0 ce jeune il y a deux semaines, alors que je l\u2019interrogeais sur <em>Fahrenheit 451<\/em>, qui me dit droit dans les yeux\u00a0: \u00ab\u00a0mais pourquoi voulez-vous madame qu\u2019aujourd\u2019hui des intellectuels soient emprisonn\u00e9s pour leurs id\u00e9es, des livres br\u00fbl\u00e9s\u00a0? non je ne vois pas \u00e0 quoi \u00e7a servirait, \u00e7a n\u2019existe plus \u00e7a.\u00a0\u00bb A dix-sept ans aujourd\u2019hui, l\u2019\u00e8re de la surinformation, o\u00f9 tout se d\u00e9couvre en un mouvement du pouce. J\u2019avan\u00e7ais quelques mots sur la r\u00e9volution des tournesols \u00e0 Ta\u00efwan, les \u00e9tudiants de Hong-Kong, les journalistes en Russie, les po\u00e8tes en Turquie, Ahmet Altan \u00ab\u00a0<em>Je ne reverrai plus le monde<\/em>\u00a0\u00bb. Apr\u00e8s, bien entendu, me revient imm\u00e9diatement <em>Une journ\u00e9e d\u2019Ivan Denissovitch<\/em> de Soljenitsyne, le bouleversement v\u00e9cu, jusqu\u2019au moindre pas pos\u00e9 au sol, tout d\u00e9composer, les gestes les plus quotidiens, ce que repr\u00e9sente, simplement manger, pouvoir sortir, ne plus avoir froid. Comment parvient-on \u00e0 endurer l\u2019impossible\u00a0? Et puis, c\u2019est Jean Genet, <em>Journal du voleur<\/em> \u2013 coup de foudre, vertige absolu, tremplin vers un m\u00e9moire de DEA parce que son th\u00e9\u00e2tre \u00e9tait encore plus dense et fou, partie \u00e0 Paris pour la Compagnie Coups de Pilon qui interpr\u00e9tait magnifiquement <em>Les N\u00e8gres<\/em>, puis revue r\u00e9cemment la sc\u00e9nographie hypnotique de Bob Wilson \u00e0 l\u2019Od\u00e9on avec mes \u00e9l\u00e8ves \u00e9poustoufl\u00e9s\u2026 \u00e0 qui je racontais sans cesse <em>Un Captif amoureux<\/em>, son engagement du c\u00f4t\u00e9 des marges, de la beaut\u00e9, les Black Panthers, les b\u00e9douins, la danse du d\u00e9sert. Et puis il y a eu les \u0153uvres de comptoir, pas vraiment de grands livres, mais qui exult\u00e8rent dans les actions qu\u2019elles ont r\u00e9percut\u00e9es, notamment <em>Total Kheops<\/em> de Jean-Claude Izzo, quand peu apr\u00e8s j\u2019\u00e9tais partie \u00e0 Marseille refaire tous les lieux du bouquin, les caf\u00e9s, les bars, les salles de concert, j\u2019avais envoy\u00e9 des articles aux Inrock\u2019, \u00e0 Rock \u00a7 Folk, et Philippe Man\u0153uvre m\u2019avait appel\u00e9e puis \u00e9crit comme quoi \u00ab\u00a0apr\u00e8s avoir \u00e9cum\u00e9 toutes les sc\u00e8nes nationales, seuls les groupes qui se produisent \u00e0 Paris peuvent vraiment pr\u00e9tendre \u00e0 un rayonnement\u2026\u00a0\u00bb Alors je l\u2019avais quand m\u00eame cr\u00e9\u00e9 mon festival, avec douze groupes, \u00ab\u00a0D\u2019Angers \u00e0 Marseille\u00a0\u00bb en 98, \u00e0 L\u2019Affranchi dans les quartiers nord de Massilia. Et puis je me souviens encore des r\u00e9cits de l\u2019auteur malgache Jean-Luc Raharimanana, <em>Lucarne<\/em>, la puissance de frappe, la rage, le sang. A la m\u00eame \u00e9poque je d\u00e9couvrais aussi la collection compl\u00e8tement dingue Inventaire\/Invention, alors qu\u2019on \u00e9changeait pour s\u2019amuser, et ce fut un tel flow, un enchantement \u00e0 chaque lecture\u00a0: Leslie Kaplan, Suzanne Doppelt, Emmanuel Adely, Pierre Alf\u00e9ri, \u00ab\u00a0En guerre\u00a0\u00bb de Jean-Michel Espitallier que j\u2019avais du coup mis en sc\u00e8ne avec mes jeunes \u00e0 Aulnay, le \u00ab\u00a0Tokyo\u00a0\u00bb de Jacques Roubaud, et l\u2019incroyable \u00ab\u00a0<em>La ville est ce cri<\/em>\u00a0\u00bb de Fran\u00e7ois Bon. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien s\u00fbr, comment ne pas leur reconna\u00eetre l&rsquo;effervescence qui m&rsquo;a fabriqu\u00e9e, les ondes qu&rsquo;elles ont su extraire et encore abritent dispersent propulsent loin :<em> <strong>Les Hauts de Hurlevent <\/strong><\/em>d&rsquo;Emilie Bront\u00eb, la m\u00e9trique redoutable du r\u00e9cit <strong><em>Le cri du sablier<\/em> <\/strong>de Chlo\u00e9 Delaume, toutes les confidences d&rsquo;<strong>Ana\u00efs Nin<\/strong> lues \u00e0 deux voix avec mon amie de Nantes Maud Malet que je recherche toujours&#8230;  Et le roman sid\u00e9rant de Nina Bouraoui <strong>La voyeuse interdite<\/strong>. Et comment oublier <em><strong>Le ravissement de Lol V. Stein <\/strong><\/em>de Marguerite Duras. Si bien qu&rsquo;une amie chor\u00e9graphe a intitul\u00e9 sa compagnie \u00ab\u00a0Les petites marguerites\u00a0\u00bb&#8230; Et l&rsquo;amie parisienne avec qui je parlais avec vous au d\u00e9but, sur la difficult\u00e9 de se confier sur nos livres, qui enseigne le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 Montaigne, a nomm\u00e9 sa fille \u00e0 l&rsquo;ombre de cette fleur.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On en parlait souvent avec les coll\u00e8gues, de l\u2019immense difficult\u00e9 \u00e0 s\u2019exprimer sur des livres aim\u00e9s, l\u2019impression f\u00e9roce de se mettre \u00e0 nu, et que franchement, \u00e0 leur \u00e2ge, on aurait v\u00e9cu cette impossibilit\u00e9 ce refus de dire, les mensonges \u00e0 d\u00e9biter pour raconter ce qui \u00e9tait bien d\u2019avoir go\u00fbt\u00e9, investi, dig\u00e9r\u00e9. 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