{"id":39065,"date":"2021-07-18T01:39:31","date_gmt":"2021-07-17T23:39:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=39065"},"modified":"2021-07-20T21:44:26","modified_gmt":"2021-07-20T19:44:26","slug":"l3-trois-vies","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l3-trois-vies\/","title":{"rendered":"#L3 | Trois vies"},"content":{"rendered":"\n<p>(suite de <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l2-les-jaunes\/\">#L2 | Les jaunes<\/a> )<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pieds nus.  <\/strong><br>Mes pieds nus reposent \u00e0 plat sur le bitume br\u00fblant, je recommence peu \u00e0 peu \u00e0 sentir la chaleur. J&rsquo;ai du mal \u00e0 dormir \u00e0 m\u00eame le sol maintenant. J&rsquo;ai du mal \u00e0 rester assis et quand mes mains touchent le goudron, je les ram\u00e8ne vite vers mon ventre pour les prot\u00e9ger de la br\u00fblure. Mes membres avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9s, travaill\u00e9s, fatigu\u00e9s dans les champs, par les branches, les pousses de riz, les cailloux, les animaux. Depuis un mois que je suis en ville, une partie de mon corps se repose. Mes membres sont en vacances. Par contre mes oreilles sont sans arr\u00eat aux aguets, ma bouche parle, chante, crie parfois, mes yeux, ma patience travaillent aussi. Je gagne mieux ma vie \u00e0 rester sous ce m\u00e9tro a\u00e9rien et attendre les ordres. Je me d\u00e9place avec les ombres. J&rsquo;esp\u00e8re que je ne vais pas mourir d&rsquo;une balle perdue ou d&rsquo;un militaire z\u00e9l\u00e9. Le destin m&rsquo;a amen\u00e9 \u00e0 descendre ici, en ville, avec les autres, on verra bien, c&rsquo;est comme \u00e7a.  <br>J&rsquo;aurais pu rester l\u00e0-haut entre les montagnes dans les champs et passer ma journ\u00e9e \u00e0 craindre les serpents et attendre la r\u00e9colte. Si je me pose la question honn\u00eatement je pr\u00e9f\u00e8re encore dormir dehors en ville et ouvrir l&rsquo;oeil pour \u00e9viter les balles. Mes anciennes vies n&rsquo;ont pas d\u00fb \u00eatre un grand succ\u00e8s. Je plains mes anc\u00eatres puisque que je me retrouve maintenant assis aujourd&rsquo;hui sur le bitume. Je me souviens. Un apr\u00e8s-midi au d\u00e9but de mousson. Le chef du village a r\u00e9uni quelques uns d&rsquo;entre nous dans la mairie, il nous a pr\u00e9sent\u00e9 un homme habill\u00e9 comme un explorateur. Celui-ci a fait un long discours, il nous a parl\u00e9 avec la langue de la t\u00e9l\u00e9, il voulait notre bien \u00e0 ce qu&rsquo;il disait. Il nous a propos\u00e9 de l&rsquo;argent, si on prenais place dans son autocar pour descendre dans la capitale et manifester avec lui. On n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 si nombreux le premier jour, quelques paysans sans travail comme moi et quelques vieux solitaires qui s&rsquo;ennuyaient. Le maire a exig\u00e9 qu&rsquo;on soient pay\u00e9s en avance. Un mois de salaire. On a tous dessin\u00e9 une signature sur un papier. J&rsquo;ai pu remercier le maire, depuis. Trois mois maintenant que l&rsquo;on reste sous le m\u00e9tro a\u00e9rien avec les gens du village, on a \u00e9t\u00e9 rejoint par quelques clochards qui s&rsquo;ennuyaient et par des jeunes couples, des jeunes mari\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 parfois rejoint par leur femme aussi ou leurs enfants, pour moiti\u00e9 moins d&rsquo;argent. Mais on est tous l\u00e0, du village, ensemble. Tous les villages. Toutes les montagnes. Tous les paysans. Assis, toute la journ\u00e9e, \u00e0 fuir le soleil et tenter de faire la r\u00e9volution.<br><br><strong>Fusil.<\/strong>  <br>Mon fusil n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 charg\u00e9. Dommage. M\u00eame si je ne sais pas m&rsquo;en servir. Lorsque ce blanc s&rsquo;est approch\u00e9 de la barri\u00e8re, je lui ai lanc\u00e9. \u00a0\u00bb Do you know where you go? \u00a0\u00bb Cette phrase. On m&rsquo;en a dit ce qu&rsquo;elle voulait signifier mais je l&rsquo;ai prononc\u00e9e tellement de fois que j&rsquo;en ai perdu le sens. Je n&rsquo;ai pas fait attention \u00e0 ses mots, j&rsquo;ai juste saisi mon arme avec un air tendu et agressif bien \u00e9tudi\u00e9, que j&rsquo;ai copi\u00e9 des militaires de la vraie arm\u00e9e. La plupart des gens reculent. . M\u00eame si mon fusil n&rsquo;est pas charg\u00e9. Je peux reconna\u00eetre les innocents des coupables, je lis leurs gestes. L&rsquo;homme blanc s&rsquo;est approch\u00e9 de moi, il \u00e9tait habill\u00e9 d&rsquo;une chemise avec des ananas, comme un homme habill\u00e9 n&rsquo;importe comment, m\u00eame si sa valise avait l&rsquo;air solide. Il m&rsquo;a montr\u00e9 un papier portant le logo de l&rsquo;h\u00f4tel de la rue. On m&rsquo;a donn\u00e9 l&rsquo;autorisation de laisser passer les gens qui se rendent dans cet h\u00f4tel, qui bien situ\u00e9 pour les journalistes, pas loin des premi\u00e8res rues occup\u00e9es. Je lui ai encore un peu cri\u00e9 dessus, pour voir sa r\u00e9action. Il a souri, sans comprendre et sans inqui\u00e9tude, comme un bonze ou comme un imb\u00e9cile. J&rsquo;ai ouvert ma barri\u00e8re et j&rsquo;ai senti son odeur de b\u00eate traqu\u00e9e quand il est pass\u00e9 devant moi.<br><br><strong>Moto.<\/strong>  <br>Mes parents avaient raison. Lorsque le matin t\u00f4t je quitte l&rsquo;appartement de mon cousin pour aller enfourcher ma moto, je pense \u00e0 eux. Je pense aux petits boulots dans les march\u00e9s qu&rsquo;ils m&rsquo;ont oblig\u00e9 \u00e0 prendre. Je pense \u00e0 l&rsquo;\u00e9choppe de ma tante que je tenais parfois quand je n&rsquo;allais pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. Je pense \u00e0 ces occidentaux qui passaient \u00e0 moto en coup de vent dans le village. J&rsquo;avais m\u00e9dit\u00e9 sur ces citadins comme mon cousin. Je voulais moi aussi pouvoir aller n&rsquo;importe o\u00f9. Mon oncle m&rsquo;a trouv\u00e9 une moto, pas trop ch\u00e8re, solide, chinoise. Quand la r\u00e9volution a commenc\u00e9, mon cousin m&rsquo;a appel\u00e9, pour que je lui vende la moto pour qu&rsquo;il puisse aller \u00e0 son travail, en plein milieu du quartier occup\u00e9. Je lui ai dit que j&rsquo;arrivais chez lui. J&rsquo;ai mis quelques affaires dans un sac et ai fait la route jusqu&rsquo;\u00e0 la capitale.  <br>Depuis je vis chez ce cousin. Je ne lui ai pas vendu ma moto. Je fait le moto-taxi pour lui et pour pas mal d&rsquo;autres cadres en ville. La cit\u00e9 est tellement quadrill\u00e9e, compliqu\u00e9e, les rues sont ouvertes ou ferm\u00e9es selon le cours des \u00e9v\u00e9nements, selon l&rsquo;heure et le temps, j&rsquo;ai appris \u00e0 conna\u00eetre les barrages, les gardes, \u00e0 pr\u00e9voir les mouvements des militaires ou des insurg\u00e9s, \u00e0 pr\u00e9dire les manifestations. Je peux transporter n&rsquo;importe quel fonctionnaire, cadre ou dirigeant \u00e0 son lieu de rendez-vous, je suis le vent qui porte les besoins. Les femmes en jupes serr\u00e9es se mettent en amazone derri\u00e8re moi, je roule assez vite pour les impressionner mais juste assez pour ne pas les effrayer. Je roule toute la journ\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 ce que je sois compl\u00e8tement \u00e9puis\u00e9. Je rentre saoul\u00e9 de klaxons, de poussi\u00e8re et de travers\u00e9es dans les d\u00e9dales de la ville. Je me suis fait d\u00e9j\u00e0 assez d&rsquo;argent pour m&rsquo;acheter plusieurs motos. J&rsquo;ai voulu en offrir une \u00e0 mon cousin qui m&rsquo;h\u00e9berge depuis plus de deux mois, mais il a refus\u00e9, il pr\u00e9f\u00e8re que je lui rende service en \u00e9tant son taxi attitr\u00e9. Il travaille comme chef de projet au minist\u00e8re de la l&rsquo;int\u00e9rieur. Il dirige plusieurs personnes. Quand on discute le soir tard tous les deux \u00e9puis\u00e9s, il me donne des id\u00e9es.<br><br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(suite de #L2 | Les jaunes ) Pieds nus. Mes pieds nus reposent \u00e0 plat sur le bitume br\u00fblant, je recommence peu \u00e0 peu \u00e0 sentir la chaleur. J&rsquo;ai du mal \u00e0 dormir \u00e0 m\u00eame le sol maintenant. 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