{"id":39452,"date":"2021-07-17T15:44:26","date_gmt":"2021-07-17T13:44:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=39452"},"modified":"2021-07-17T15:45:11","modified_gmt":"2021-07-17T13:45:11","slug":"p3-la-bouillie-davoine-et-les-fentes-de-young","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p3-la-bouillie-davoine-et-les-fentes-de-young\/","title":{"rendered":"# P3 \/ La bouillie d\u2019avoine \u2013 et les fentes de Young"},"content":{"rendered":"\n<p>Quand la traductrice cor\u00e9enne Soomi Cho m\u2019invitait chez elle rue des Martyrs, nous regardions des films d\u2019horreur cor\u00e9ens en mangeant des algues, de petits mets redoutables, tr\u00e8s piment\u00e9s, et nous buvions de la vodka. C\u2019\u00e9tait des nuits \u00e0 boire, \u00e0 retourner le monde et d\u00e9couvrir ensemble les films gore de son pays. Je me souviens surtout du terrible <em>Old Boy<\/em> de Chan-Wook Park. D\u00e9licatement, d\u00e8s que les sc\u00e8nes devenaient insoutenables, elle pla\u00e7ait un livre (ou une feuille presque transparente) devant l\u2019\u00e9cran d\u2019ordinateur (ne pas <em>voir<\/em> les dents arrach\u00e9es) et je n\u2019avais plus qu\u2019\u00e0 reconstituer mentalement la sc\u00e8ne au gr\u00e9 des cris et des insultes. Inlassablement, Soomi retraduisait chaque parole&nbsp;: les \u00e9changes en devenaient profond\u00e9ment po\u00e9tiques, troubles, suaves m\u00e9taphores. Elle expliquait chaque r\u00e9f\u00e9rence indomptable qui pliait, se d\u00e9robait \u00e0 la traduction, les mots des po\u00e8tes cor\u00e9ens. Le lendemain, il fallait raconter le traumatisme de l\u2019exil, et nous parlions de nos langues maternelles, primitives. Me revient aujourd\u2019hui cette id\u00e9e qu&rsquo;elle d\u00e9fendait toujours : <em>la langue vient profond\u00e9ment du ventre<\/em>. Et c\u2019\u00e9tait grisant d\u2019y m\u00ealer les odeurs ent\u00eatantes des petits plats d\u2019enfance. Toujours le seul qui me revient en m\u00e9moire&nbsp;: la farine de bl\u00e9 noir, l\u2019eau, le lait, tout cela tr\u00e8s longuement cuit \u00e0 feu doux dans l\u2019\u00e9norme marmite en fonte. Ce qui est recueilli dans la grande cuill\u00e8re, l\u00e9g\u00e8rement envas\u00e9 o\u00f9 baigne un doux rai de beurre fondu, o\u00f9 suinte une l\u00e9g\u00e8re tra\u00een\u00e9e de lait, le bol contre l\u2019assiette, et tout ce qui va et vient sous la lente d\u00e9gustation, c&rsquo;est indescriptible \u2013 l\u2019\u00e9motion, la vie recluse dans les Monts d\u2019Arr\u00e9e, la vie dure, ma grand-m\u00e8re, tout remonte et se concentre, intense adoration int\u00e9rieure de ce qui fut la meilleure des nourritures. Aux yeux des autres, de tous les autres, c\u2019\u00e9tait absolument infect, <em>d\u00e9go\u00fbtant comment tu peux<\/em>, l&rsquo;obsc\u00e8ne infect, repoussant \u2013 et implacablement dit <em>plat du pauvre<\/em>. Je n\u2019ai jamais r\u00e9ussi \u00e0 retrouver, malgr\u00e9 tous les efforts de mes amis, de ma m\u00e8re, \u00e0 restaurer la moindre nuance, le degr\u00e9 de chaleur, la pinc\u00e9e de tendre, l&rsquo;amplitude, tout repris dans une quasi exactitude. Ce n\u2019\u00e9tait plus pareil \u2013 le ventre oubli\u00e9, imprenable, ne pliait plus. Alors hier m\u2019est revenue cette exp\u00e9rience de Young sur les \u00e9lectrons. Lanc\u00e9s \u00e0 toute allure en micro-corpuscules, ils passent \u00e0 travers les fentes comme des balles, puis interf\u00e9r\u00e8rent soudain en ondes ondoyantes insaisissables sur le mur. Mais si on place un capteur (m\u00eame cach\u00e9, ind\u00e9tectable de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 des fentes), l\u2019\u00e9lectron n&rsquo;ondoie plus, mais se mat\u00e9rialise, devient corpuscule, existence. Comme si l&rsquo;organe d\u00e9pendait de la mani\u00e8re dont on le regarde. Se sachant observ\u00e9, \u2013 il prend forme et existe.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"582\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/microorganisme.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-39454\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/microorganisme.jpg 800w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/microorganisme-420x306.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/microorganisme-768x559.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand la traductrice cor\u00e9enne Soomi Cho m\u2019invitait chez elle rue des Martyrs, nous regardions des films d\u2019horreur cor\u00e9ens en mangeant des algues, de petits mets redoutables, tr\u00e8s piment\u00e9s, et nous buvions de la vodka. 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