{"id":39565,"date":"2021-07-18T11:35:22","date_gmt":"2021-07-18T09:35:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=39565"},"modified":"2021-07-18T11:49:03","modified_gmt":"2021-07-18T09:49:03","slug":"l3-le-dos-du-cheval","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l3-le-dos-du-cheval\/","title":{"rendered":"#L3 | Le dos du cheval"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/CG7A8997-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-39566\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/CG7A8997-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/CG7A8997-420x236.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/CG7A8997-768x432.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/CG7A8997-1536x864.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/CG7A8997-2048x1152.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La femme entre dans le bar et semble d\u00e9j\u00e0 tituber. Elle est juste fatigu\u00e9e. Son sac \u00e0 main est vide, elle n\u2019aura peut-\u00eatre pas de quoi payer. Elle sort de la poche de son manteau un porte-monnaie, on dirait qu\u2019elle lit dans ses pens\u00e9es. On dirait qu\u2019elle a pleur\u00e9 ou qu\u2019elle a vu un fant\u00f4me. Ou les deux. Il y en a qui tra\u00eenent dans le coin, \u00e7a ne serait pas \u00e9tonnant. Il aurait peut-\u00eatre d\u00fb nettoyer un peu mieux les tables, il aurait manqu\u00e9 moins d\u2019occasions. Pas celle-l\u00e0 peut-\u00eatre. Si elle est triste, il va l\u2019aider. Une petite blague ou un truc dans le genre. Mais il est paralys\u00e9. Quelque chose l\u2019en emp\u00eache. Une partie de son cerveau vient de se prendre les pieds dans lui-m\u00eame. Cela n\u2019a rien \u00e0 voir avec une quelconque \u00e9motion. \u00c7a ressemble plus \u00e0 un tabou, comme si une autorit\u00e9 sup\u00e9rieure avait d\u00e9cid\u00e9 de lui interdire cette parole. Sa main tremble l\u00e9g\u00e8rement, mais il est hors de question de faire comprendre quoi que ce soit. Il se passe la main dans sa barbe ondul\u00e9e pour noyer le poisson. On observe leur man\u00e8ge, il ne s\u2019agit pas d\u2019un des clients qui s\u2019appr\u00eate \u00e0 partir. L\u2019ombre se cache derri\u00e8re une ombre qui se cache derri\u00e8re une ombre. Elle s\u2019\u00e9paissit jusqu\u2019au point de devenir palpable, mais il est le seul \u00e0 la voir, \u00e0 pouvoir la sentir, la toucher.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au-dessus des bateaux stationn\u00e9s dans le port, un fant\u00f4me observe l\u2019entr\u00e9e du bar. Il est arriv\u00e9 trop tard pour s\u2019assurer qu\u2019elle vient bien d\u2019entrer, et il hors de question de l\u2019y suivre. Le barbu s\u2019est install\u00e9 dans un b\u00e2timent qui a une longue histoire, o\u00f9 l\u2019on est mort la t\u00eate tranch\u00e9e, o\u00f9 des bataillons de mouches se sont battus contre des vers pour de la nourriture fra\u00eeche. Du moins, c\u2019est ce que l\u2019on se raconte entre fant\u00f4mes. Cela dit, on se voit peu et on est peu causant. Chacun porte un poids dont il est impossible de s\u2019extraire et qu\u2019il est impossible de partager, m\u00eame avec un autre comme soi. La souffrance est quelque chose qui ne se partage pas, on alors directement par les sens, le toucher. Malgr\u00e9 tout, il voudrait descendre un peu, il voudrait \u00eatre s\u00fbr de lieu, ne pas perdre son temps en esp\u00e9rances vaines. Un souvenir de caramel dur lui remonte dans les narines, c\u2019est peut-\u00eatre une odeur bien r\u00e9elle, mais tout porte \u00e0 croire que c\u2019est encore un fantasme. Passer une nuit avec cette femme encore une fois. Une nuit vraie, comme il en a r\u00eav\u00e9, du genre de r\u00eave que l\u2019on fait lorsque l\u2019on est encore en vie et qui se confond avec la r\u00e9alit\u00e9 tant le d\u00e9sir est fort. Un d\u00e9sir froid, mais dans la d\u00e9mesure, dans l\u2019excitation, qui ne s\u2019instancie que furtivement, dans la mort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le train l\u2019a amen\u00e9 loin du port. N\u00e9anmoins il a couru pour \u00eatre \u00e0 l\u2019heure \u00e0 son rendez-vous. Il a tout juste eu le temps d\u2019apercevoir une queue de cheval blonde avant que la porte du bar ne se referme. Venir rappeler \u00e0 l\u2019ordre un armateur au sujet de la l\u00e9galit\u00e9 des contrats des dockers qu\u2019il emploie n\u2019a jamais rien eu de passionnant. Tellement d\u00e9stabilisant de faire \u00e7a en dehors des horaires de travail, dans un lieu sombre et quasiment d\u00e9sert \u00e0 cette heure-ci. La magie des horaires de train. On n\u2019attendrait rien de mieux dans une ville comme Beck. Sa valise p\u00e8se lourd, il ne sait absolument pas combien de temps il va devoir rester. Il devrait peut-\u00eatre entrer dans le bar, \u00e7a serait un pr\u00e9texte, et demande o\u00f9 on peut louer des chambres. Il inviterait la femme \u00e0 prendre un verre, ils parleraient jusqu\u2019\u00e0 la fermeture puis iraient louer cette fameuse chambre, ensemble. Les maladresses de l\u2019armateur attendront le lendemain, personne n\u2019a vraiment besoin de lui. Le responsable de l\u2019agence comprendra. Il d\u00e9missionnera, trouvera un autre job \u2013 avec de la chance, ailleurs que dans une banque \u2013 et ils loueront la chambre plusieurs mois. Un jour, ils rach\u00e8teront l\u2019h\u00f4tel et y logeront leur s six enfants. Peut-\u00eatre plus, si elle en a eu d\u2019autres avant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9puis\u00e9e, elle ne sait pas pourquoi elle est entr\u00e9e l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment, pourquoi elle s\u2019est dirig\u00e9e vers la mer alors que c\u2019est le tout dernier endroit pour fuir. Elle aurait pu se jeter \u00e0 l\u2019eau pour se noyer, mais ce n\u2019est pas envisageable, de mourir b\u00eatement dans la fuite d\u2019un diable sans corps. Tout est vieux, m\u00eame le patron du bar. En tout cas tout en a l\u2019apparence. C\u2019est tr\u00e8s subjectif. Elle va s\u2019installer, mais elle h\u00e9site encore. Elle ne trahit personne, m\u00eame pas elle-m\u00eame. Un \u00e9ternel retour du m\u00eame. Une fuite, une cuite. L\u00e0 c\u2019est trop. Ce mec est un sauvage. Elle ne voudrait pas confondre tous les hommes dans son propre d\u00e9lire. Le sauvage c\u2019est qui&nbsp;? Celui qui viendra prendre sa commande, tout \u00e0 l\u2019heure&nbsp;? Celui qui habite l\u2019appartement o\u00f9 elle regardait ses enfants dormir quelques heures encore avant&nbsp;? Ce sont peut-\u00eatre eux les sauvages. C\u2019est forc\u00e9ment \u00e7a. Les enfants qu\u2019on laisse parce qu\u2019ils d\u00e9vorent le peu d\u2019\u00e9nergie qu\u2019il reste apr\u00e8s avoir tout donn\u00e9 pour supporter la douleur des coups dans le ventre et parfois sur la t\u00eate. Heureusement cette fois, elle peut tout cacher derri\u00e8re son pull bleu et sortir l\u2019air de rien, comme la femme c\u00e9libataire lambda qu\u2019elle ne pourra plus jamais vraiment \u00eatre. L\u2019important, boire et dormir. Le reste, on verra.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La femme entre dans le bar et semble d\u00e9j\u00e0 tituber. Elle est juste fatigu\u00e9e. Son sac \u00e0 main est vide, elle n\u2019aura peut-\u00eatre pas de quoi payer. Elle sort de la poche de son manteau un porte-monnaie, on dirait qu\u2019elle lit dans ses pens\u00e9es. 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