{"id":39773,"date":"2021-07-19T10:40:36","date_gmt":"2021-07-19T08:40:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=39773"},"modified":"2021-07-19T15:00:43","modified_gmt":"2021-07-19T13:00:43","slug":"3-hauts-et-bas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/3-hauts-et-bas\/","title":{"rendered":"#3 Hauts et bas"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Ciel ouvert. <\/strong>Un chat se faufile entre les mailles du grillage vert. Il zone. Entre les bennes, il fur\u00e8te. Il vient r\u00e9clamer sa p\u00e2t\u00e9e apr\u00e8s la fin du bal&nbsp;; quand les hommes fluo sortent marron gris du vestiaire. De son museau pointu, il sent l\u2019odeur de poisson qui impr\u00e8gne tout le quartier. Les mouettes ne s\u2019y trompent pas. Elles arrivent en avance, commencent par manger des nuages qui s\u2019\u00e9chappent d\u2019une grande chemin\u00e9e \u00e0 l\u2019ouest et poursuivent avec les poubelles abandonn\u00e9es au pied de la d\u00e9chetterie. Devant le grillage vert, elles attendent la grande d\u00e9sertion. Pour le moment, un gar\u00e7on blanc les intimide. De temps \u00e0 autre, il tape dans une canette d\u00e9fonc\u00e9e. Elles sautent en d\u00e9cal\u00e9, de m\u00e9fiance en attirance. Au loin, elles guettent les cris d\u2019enfants qui semblent r\u00e9pondre \u00e0 leurs rires. Les enrag\u00e9s se pr\u00e9parent \u00e0 d\u00e9barquer. Ils habitent de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du terrain vague, au milieu des d\u00e9tritus qu\u2019ils essaiment. La terre y est dure et s\u00e8che. Parfois, les arbres s\u2019y drapent de plastiques. Les cascades de roues s\u2019amonc\u00e8lent dans les orni\u00e8res. Les poules pondent sur les si\u00e8ges avant des voitures br\u00fbl\u00e9es. Vus d\u2019en haut, les filets de linge \u00e9tendus entre les fourgons \u00e9tincelants d\u00e9limitent le camp. De temps \u00e0 autre, les mouettes rient avec les gamins qui crachent comme elles chient. C\u2019est bient\u00f4t l\u2019heure o\u00f9 la horde hurlante escalade les grilles, d\u00e9place les montagnes de climatiseurs, approvisionne son march\u00e9 noir \u2013 sous le regard amus\u00e9 des oiseaux blancs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Rat(\u00e9)s. <\/strong>Dans cet&nbsp;<em>antre-deux<\/em>&nbsp;monde, le gar\u00e7on au jogging arbitre une partie invisible. Il est la ligne blanche entre les marron gris et les jais. Sur ordre de l\u2019a\u00een\u00e9, les gosses se sont tous aplatis dans l\u2019herbe s\u00e8che. Une mission commando du quotidien. Seule une petite fille l\u00e8ve les bras en agitant un bout de tissu. Elle tr\u00e9buche, se rel\u00e8ve et trace sa route. Le gar\u00e7on de la d\u00e9chetterie n\u2019entend pas ses cris, ni ses rires, elle est encore trop loin. Quand elle arrive au grillage, elle chante \u00e0 tue-t\u00eate. Le gar\u00e7on lui tourne le dos, le casque viss\u00e9 sur les oreilles. Elle est arriv\u00e9e la premi\u00e8re. Elle reste l\u00e0 \u00e0 reprendre son souffle, \u00e0 attendre les autres qui ne viennent pas. Pour lui, il ne joue pas, ou seulement une partie de sa vie. Derri\u00e8re le grillage, les hommes l\u00e8vent leurs bi\u00e8res, le chat se glisse entre eux. C\u2019est le seul qui soit encore apprivois\u00e9. Pendant qu\u2019ils c\u00e9l\u00e8brent, un gros rat court vers le tout-venant. Certains le suivent des yeux. Ils ont abandonn\u00e9 les pi\u00e8ges le jour o\u00f9 ils y ont trouv\u00e9 une tong rose tachet\u00e9e de sang. Comme les pi\u00e8ges ne donnaient pas beaucoup de r\u00e9sultats, certains ont voulu tenter la mort aux rats. C\u2019est de l\u00e0 que tout est parti. Il y a eu l\u2019avant et l\u2019apr\u00e8s mort aux rats. Au d\u00e9part, l\u2019id\u00e9e a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9e quand les rats ont commenc\u00e9 \u00e0 se balader en journ\u00e9e, devant les usagers, entre les voitures gar\u00e9es, les coffres ouverts et les bennes remplies. Sans vergogne, entre les camions, ils sillonnaient le parking. Le journal local est venu interviewer le responsable pour comprendre le fl\u00e9au, les services de la ville ont d\u00e9barqu\u00e9 avec protocole sanitaire et mesures de protection. La d\u00e9chetterie a ferm\u00e9 deux jours. Le jour de la r\u00e9ouverture, une quinquag\u00e9naire a d\u00e9pos\u00e9 son huile de friteuse dans un bac d\u00e9di\u00e9 et un rat lui est tomb\u00e9 sur l\u2019\u00e9paule. Hurlement. Scandale. Intervention. La d\u00e9ch\u00e8terie a ferm\u00e9 une semaine. La grande op\u00e9ration de d\u00e9ratisation a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9e sur trois mois. R\u00e9sultats garantis \u00e0 la clef. C\u2019\u00e9tait sans savoir qu\u2019une jeune ratte atteint sa maturit\u00e9 sexuelle au bout de deux mois, sans savoir que sa gestation dure entre vingt-et-un et vingt-quatre jours, sans savoir que chaque port\u00e9e peut atteindre seize ratons, sans savoir qu\u2019en th\u00e9orie elle peut mettre bas une fois par mois. La campagne de d\u00e9ratisation a consist\u00e9 \u00e0 appeler une entreprise sp\u00e9cialis\u00e9e qui a pos\u00e9 des bo\u00eetes noires remplies de raticide. Le responsable d\u2019unit\u00e9 a dit au responsable du secteur qu\u2019ils avaient d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9 des pi\u00e8ges et de la mort aux rats dans les bennes et dans les recoins. En vain. Tout le monde, donc, se retroussait les manches pour la bonne cause. Il y a m\u00eame eu un l\u00e2cher de chats fin octobre. Sur un tableau noir, les hommes remplissaient les cases en face des noms des chats. Le tableau de chasse se remplissait \u00e0 mesure que les bo\u00eetes de p\u00e2t\u00e9e se vidaient. Sergent a remport\u00e9 la palme avec une vingtaine de prises \u00e0 son actif. Comme un scandale en chasse un autre, l\u2019ASPA a demand\u00e9 la protection de ces pauvres b\u00eates qui dans leur bataille nocturne pouvait perdre un \u0153il, une patte ou une oreille. A-t-on d\u00e9j\u00e0 vu des guerres sans bless\u00e9s&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Su\u00e9e<\/strong>. Dans l\u2019algeco, il fait toujours chaud. Le ventilateur r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 \u00e0 la benne a le m\u00eame effet qu\u2019un s\u00e8che-cheveux. Les avant-bras moites collent \u00e0 la planche vernie du bureau. Il est dix-sept heures trente. Le planning de la semaine prochaine est quasi boucl\u00e9 mais il reste une inconnue&nbsp;; qui remplacera Michel&nbsp;? Son absence fait un trou dans le planning. Avec quinze ans de bouteille, il connaissait tous les postes. L\u2019homme assis au bureau a beau s\u2019essuyer le front, des gouttes perlent au bout de ses boucles coll\u00e9es sur sa nuque, elles glissent le long des poils qui jaillissent par gerbes dans le dos. L\u2019homme porte un marcel. Il a le bras tatou\u00e9&nbsp;; il ne fait pas dans le d\u00e9tail. Une fl\u00e8che, un c\u0153ur et une date \u2013 barr\u00e9e. Dix-sept heures trente-cinq. Il se gratte en entendant une voix inconnue. Il se gratte de plus en plus fort. Sa peau rouge boursouffl\u00e9e commence \u00e0 saigner. Il continue avec les ongles. Il y a les cro\u00fbtes de sang s\u00e9ch\u00e9es, le nouveau sang qui appara\u00eet, l\u2019envie continue d\u2019y aller, les poils ensuqu\u00e9s. Dans son froc, les bonbons collent au papier. Il passe le doigt le long de la raie&nbsp;; il se gratte la raie. Entre ses doigts, il forme une boule de crasse et de sueur, machinalement. Il voudrait finir le planning d\u2019\u00e9vacuations des gravats. Il remet de l\u2019ordre dans les papiers. Une voix inconnue lui parvient de l\u2019ext\u00e9rieur. A travers la poussi\u00e8re de la fen\u00eatre, il ne voit ni le visage, ni la silhouette. Il voudrait glisser sur son si\u00e8ge \u00e0 roulettes mais \u00e7a ne veut pas. Un gar\u00e7on entre, il le reconna\u00eet comme le fils du p\u00e8re, imm\u00e9diatement. C\u2019est le fils de Michel. Il n\u2019en revient pas. Le fils de Michel vient \u00e0 la d\u00e9chetterie pour demander un stage.&nbsp;<em>Le p\u00e8re se fait virer la semaine pass\u00e9e et le fils d\u00e9barque pour un stage, mieux pour l\u2019alternance. Ce qui veut dire qu\u2019on va voir sa gueule, toutes les deux semaines, et revoir celle de Michel. C\u2019est quoi leur probl\u00e8me&nbsp;? Ils croivent quand m\u00eame pas que c\u2019est \u00e9crit Abb\u00e9 Pierre<\/em>. Il n\u2019y a rien \u00e0 dire. Le gamin entre. Quoi dire&nbsp;? Il prend le CV qu\u2019on lui tend. Le nom confirme. Il s\u2019\u00e9goutte avec une serviette mit\u00e9e pendant que le gar\u00e7on se pr\u00e9sente. Il n\u2019\u00e9coute rien, sous ses yeux, le planning trou\u00e9. La saloperie de Michel qui lui colle \u00e0 la peau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>K.C<\/strong>. Apple vient d\u2019investir trente-cinq millions de dollars dans le bitcoin. Les march\u00e9s s\u2019embrasent.&nbsp;&nbsp;Le jour est \u00e0 marquer d\u2019une pierre blanche. Quand Kevin Champion investit dans le bitcoin, les gens rigolent. Apple qui s\u2019y met, c\u2019est le bitcoin adoub\u00e9. Son intuition r\u00e9compens\u00e9e. Dans la salle de r\u00e9union, au trenti\u00e8me \u00e9tage de sa tour vitr\u00e9e, Kevin voit grand et loin. Il regarde aux confins de la ville et du ciel. Il regarde la ligne d\u2019horizon flout\u00e9e. Tout est possible d\u00e9sormais. Le bitcoin l\u2019a choisi, il a choisi le bitcoin. A l\u2019\u00e9cart, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la gare, il entend le fracas de la derni\u00e8re benne de verre qu\u2019on vide. Dans ces milliers de morceaux de verres, un flux continu, une cascade infinie comme ces chiffres qui se d\u00e9vident sur ses \u00e9crans noirs, des rubans verts et oranges qui d\u00e9roulent leurs flots de nouvelles continues. Le monde entier parle en symboles. Reste \u00e0 savoir les d\u00e9crypter Le camp de manouche a laiss\u00e9 l\u2019eau s\u2019\u00e9chapper d\u2019une borne, c\u2019est la Terre Promise venue \u00e0 eux. Une voiture qui double toutes les autres par la droite et dispara\u00eet dans la ville, c\u2019est l\u2019art et la mani\u00e8re. Un gar\u00e7on en jogging blanc immacul\u00e9 post\u00e9 devant les tourbillons de poussi\u00e8re de la d\u00e9chetterie, c\u2019est l\u2019ange face au d\u00e9mon. Un but contre son camp de l\u2019\u00e9quipe de foot adverse offre une victoire inesp\u00e9r\u00e9e, c\u2019est un coup du destin.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"260\" height=\"310\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/51fYsD1JqIL._SX260_-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-39776\"\/><figcaption>Affiche d&rsquo;Isle of Dogs, film de Wes Anderson. <\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ciel ouvert. Un chat se faufile entre les mailles du grillage vert. Il zone. Entre les bennes, il fur\u00e8te. Il vient r\u00e9clamer sa p\u00e2t\u00e9e apr\u00e8s la fin du bal&nbsp;; quand les hommes fluo sortent marron gris du vestiaire. De son museau pointu, il sent l\u2019odeur de poisson qui impr\u00e8gne tout le quartier. Les mouettes ne s\u2019y trompent pas. 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