{"id":40019,"date":"2021-07-20T16:33:20","date_gmt":"2021-07-20T14:33:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=40019"},"modified":"2021-07-20T16:38:11","modified_gmt":"2021-07-20T14:38:11","slug":"p4-tu-vois-laisse-couler","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p4-tu-vois-laisse-couler\/","title":{"rendered":"#P4 | Tu vois ? \/ Laisse couler"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu vois? Tu vois ! Non mais, tu as vu? Est-ce que tu vois vraiment? <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les yeux \u00e9carquill\u00e9s sont pos\u00e9s sur toi, sa bouche est pendue, encore ouverte, tu es prise en otage. Et puis c\u2019est si clair sur ces billes sans paupi\u00e8res, ses yeux submerg\u00e9s de \u00e7a. C\u2019est plaqu\u00e9 dans le regard, tendu vers toi, dans l\u2019attente d\u2019une approbation. Tu vois, tu vois? Qui attrape de l\u2019int\u00e9rieur, demande plus qu\u2019une acceptation mais l\u2019investissement total du corps et de la conscience, un arrachement de soi-m\u00eame pour se mettre \u00e0 la place de l\u2019autre. Tu vois? Qu\u2019est-ce que \u00e7a co\u00fbte? Toute d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9e par son insistance, la solidit\u00e9 dans laquelle est ancr\u00e9 son appel, tu prononces sans r\u00e9fl\u00e9chir, par automatisme : Oui, bien s\u00fbr. Comme on dit amen. Oui, je crois. Vaincue?\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais as-tu vraiment vu? Vois-tu vraiment? \u00c9tait-ce une capitulation par politesse ou pouss\u00e9e par l\u2019envie d\u2018\u00eatre tranquille, d\u2019arr\u00eater l\u00e0 ou bien \u00e9tait-ce sinc\u00e8re, un r\u00e9el partage? Cette vision, ce constat, sont-ils \u00e9galement tiens? Puisque tu ne pourras pas voir \u2014 c\u2019est impossible \u2014 comme elle le voudrait, comme elle-m\u00eame en a fait l\u2019exp\u00e9rience.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a cette distance. Tant d\u2019effort pour rendre cet \u00e9cran sur les deux yeux lisibles comme si tu pouvais\u00a0 voir de l\u2019int\u00e9rieur, du fin fond de cette conscience qui n\u2019est pas la tienne, de depuis derri\u00e8re les orbites qui mat\u00e9rialisent ce qui te sera pour toujours insaisissable ne fait que creuser la distance. Quelque chose ne traverse pas. L\u2019impossibilit\u00e9 de voir comme l\u2019autre, et si c\u2019est le cas contraire cela n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre dit. Le formuler a pour effet d\u2019annuler, d\u2019att\u00e9nuer cette compr\u00e9hension mutuelle duquel on ne saura jamais vraiment sa composition, ce qu\u2019il contient de commun et de diff\u00e9rent, et de quelle mani\u00e8re. Se persuader soi-m\u00eame que l\u2019on voit, que l\u2019on a vu, de fa\u00e7on identique, comme un miroir, n\u2019est-ce pas le d\u00e9but d\u2019un mensonge inflig\u00e9 \u00e0 soi-m\u00eame? Le refus du malentendu permanent dans lequel nous flottons.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette eau, c\u2019est le sang de l\u2019autre, qui ne peut rentrer en toi, ton coeur ne saurait le pomper une seconde fois, mais par contre glisser sur ta peau, te noyer, \u00e7a oui, il le peut. Avant de boire la tasse, ferme la bouche, ouvre grand tes yeux, mets-y toute la lumi\u00e8re, toute la compassion, aucun pli qui n\u2019indiquerait le doute, fais-toi lisse et rassurant avec la distance d\u2019une Madone. Doux et plat comme un galet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rester tranquille, ne pas heurter ni faire de barrage \u00e0 ce courant inarr\u00eatable qui, en s\u2019accumulant sur tes fragiles pierres les pousserait finalement, jusqu\u2019\u00e0 t\u2019immerger pour de bon. Oui laisser couler l\u2019eau c\u2019est mieux. Quand le niveau n\u2019est pas trop haut apr\u00e8s tout, cela ne d\u00e9passe pas les mollets, et ce barrage finirait de toute fa\u00e7on par s\u2019\u00e9crouler, les pierres te tomberaient sur la gueule puisque tu es de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. C\u2019est un effort vain que de dire que tu ne vois pas.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R\u00e9pondre : Non, je ne vois pas, l\u2019aurait forc\u00e9 \u00e0 t\u2019expliquer, \u00e0 faire affluer davantage de mots, avec plus de puissance encore, irrigu\u00e9s par la frustration et le d\u00e9sir de te donner tous les \u00e9l\u00e9ments et arguments possibles jusqu\u2019\u00e0 ce que les mots venus trop tardivement restent vains. Il y a quelque chose \u00e0 calmer, autant laisser couler d\u00e8s le d\u00e9but, au risque de n\u2019\u00eatre que peu convaincant, un peu hypocrite, mais tout de m\u00eame rassurant. Oui j\u2019ai vu, tu n\u2019es pas seule.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Regarde-la, qui lance des harpons de toute part pour trouer ton impassibilit\u00e9, d\u00e9chirer cette couche qui l\u2019enferme et vous s\u00e9pare, sens le poids de ses efforts pour te ramener \u00e0 elle, pour \u00eatre moins seule, ne pas se noyer dans l\u2019indiff\u00e9rence et la solitude de ce constat, de cette certitude qui la ronge, l\u2019emplit et ne ferait que d\u00e9border. D\u00e9border sur toi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Laisse couler. Tu peux m\u00eame t\u2019allonger dans la vase gluante, quelques centim\u00e8tres d\u2019eau \u00e0 peine, qu\u2019est-ce que c\u2019est apr\u00e8s tout?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et puis rappelle-toi. Tu sais ce que c\u2019est, tu l\u2019as connu toi aussi, ce besoin de prendre \u00e0 parti, de donner un peu de cette aberration qui est la tienne. Tu vois? Tu as vu? Qu\u2019il est doux de s\u2019entendre dire : Oui. Sagement, docilement. Oui. Quel soulagement. Oui j\u2019ai vu. Un tronc d\u2019arbre auquel s\u2019accrocher dans le torrent qui emprisonne. L\u2019int\u00e9rieur peut s\u2019apaiser, la bouche se fermer doucement, peut-\u00eatre m\u00eame esquisser un sourire bien qu\u2019un peu triste. Car quoi de pire que d\u2019\u00eatre le seul \u00e0 avoir vu ? \u00c0 \u00eatre plein de ce voir, abandonn\u00e9 \u00e0 celui-ci, pris comme \u00e7a de l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce \u00ab\u00a0Oui, je vois\u00a0\u00bb \u2014 plus pour sauver l\u2019autre de sa d\u00e9tresse que pour la chose en elle-m\u00eame \u2014\u00a0 est comme une feuille, qui s\u2019\u00e9loigne sur l\u2019eau aussit\u00f4t que tu l\u2019y as d\u00e9pos\u00e9, elle glisse, vous la regardez en soupirant.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu vois? Tu vois ! Non mais, tu as vu? Est-ce que tu vois vraiment? Les yeux \u00e9carquill\u00e9s sont pos\u00e9s sur toi, sa bouche est pendue, encore ouverte, tu es prise en otage. Et puis c\u2019est si clair sur ces billes sans paupi\u00e8res, ses yeux submerg\u00e9s de \u00e7a. 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