{"id":40303,"date":"2021-07-21T15:07:45","date_gmt":"2021-07-21T13:07:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=40303"},"modified":"2021-07-21T15:07:46","modified_gmt":"2021-07-21T13:07:46","slug":"l5-images","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l5-images\/","title":{"rendered":"L#5 Images"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>[Les frottements mouill\u00e9s des lettres les unes coll\u00e9es aux autres]<\/p>\n\n\n\n<p><em>les roues mordant avec pr\u00e9caution l\u2019herbe grasse\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>le v\u00e9hicule se garait lentement et tu n\u2019en as conserv\u00e9 aucune image pr\u00e9cise (dans ton esprit c\u2019est simplement une voiture qui passe au ralenti, dont on ne distingue pas le conducteur, son ombre est seulement visible au travers du pare-brise arri\u00e8re, une ombre sans couleur, un contour avec une t\u00eate et des \u00e9paules, couleur d\u2019ombre, un conducteur r\u00e9duit \u00e0 un torse seulement, et qui se gare lentement en longeant avec pr\u00e9caution la cl\u00f4ture du jardin), tu sais qu\u2019il ne s\u2019engage pas dans la cour, comme le font tous les autres, la voiture reste dans la rue, (l\u2019avenue plut\u00f4t, puisque c\u2019est son nom l\u2019avenue de S), le long de la cl\u00f4ture, la cl\u00f4ture faite de poteaux de bois devenus gris avec le temps, que les pluies successives ont rendues uniform\u00e9ment gris, de minces poteaux pointus, taill\u00e9s tels de gros crayons et retenus ensemble par deux lignes de fil de fer serr\u00e9s en haut et en bas, faisant m\u00e9ticuleusement le tour de chaque poteau, les tenant embrass\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre et \u00e0 \u00e9gale distance les uns des autres par un tour serr\u00e9 du fil de fer repli\u00e9 sur lui m\u00eame, (ce qui est marquant pour toi c\u2019est cette lenteur du v\u00e9hicule, arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019improviste, et se garant en longeant la cl\u00f4ture du jardin) d\u00e9passant dans l\u2019avenue l\u00e0 o\u00f9 jamais personne ne s\u2019arr\u00eate. Au-dessus de toi, une voix se fait entendre, celle de Grand-Pierre, qui te dit <em>reste l\u00e0<\/em> en m\u00eame temps que l\u2019une de ses mains p\u00e8se sur ton \u00e9paule, la serre un peu trop fort. Et tu ne bouges plus. Et tu regardes, (et tu sais d\u00e9j\u00e0, sans doute n\u2019aurais-tu m\u00eame pas besoin d\u2019observer la sc\u00e8ne en train de se d\u00e9rouler, puisque tu sais d\u00e9j\u00e0, mais tu restes l\u00e0 et ce qui s\u2019imprime dans ta m\u00e9moire, les images et les sensations que tu en garderas, ce sont peut-\u00eatre simplement ton immobilit\u00e9 et ton ob\u00e9issance \u00e0 la voix de Grand-Pierre) concentr\u00e9e enti\u00e8rement dans ton regard, tes yeux suivent la longue silhouette maigre du dos de Grand-Pierre, elle descend l\u2019escalier, avec une lenteur inhabituelle, ses \u00e9paules, le parchemin de sa nuque, le sommet de son cr\u00e2ne aux cheveux gris et ras, montent l\u00e9g\u00e8rement puis descendent, au rythme des marches, pour se trouver bient\u00f4t \u00e0 tes pieds, presque tass\u00e9e par la diff\u00e9rence de l\u2019\u00e9tage qui vous s\u00e9pare. Et tu le vois, sur la route maintenant, avancer, sans se retourner, vers la voiture gar\u00e9e le long du jardin, et aujourd\u2019hui encore tu te souviens de tous ces d\u00e9tails (que ta m\u00e9moire a reconstitu\u00e9 sans mal ; \u00e0 moins que que tu ne les aies invent\u00e9, rien que pour \u00e9toffer la maigreur de la sc\u00e8ne, ou comme dans un film, les diff\u00e9rentes images d\u2019un extrait pass\u00e9es au ralenti) \u2014&nbsp; de la m\u00eame mani\u00e8re que cet autre jour, les deux sc\u00e8nes pouvant se rejoindre, \u00e7a se passe un samedi, de cela tu en es s\u00fbre puisque tu es sur la grande place, c\u2019est jour de march\u00e9. Le monde du dehors est satur\u00e9 d\u2019odeurs de fl\u00e9trissures, de pr\u00e9parations bouillonnantes de viandes mijotant au fond de liquides glauques o\u00f9 surnagent de grosses bulles, de larges flaques graisseuses s\u2019emm\u00ealent aux odeurs du dedans, coup\u00e9es par le timbre de la porte vitr\u00e9e ouverte et referm\u00e9e, \u00e0 la rencontre d\u2019autres senteurs, tabac froid, fum\u00e9es, caf\u00e9, fond de verres. Les bruits du dehors, les voix des marchands, les conversations des clients, s\u2019entrechoquent \u00e0 celles du dedans, aux tintements des verres sur le comptoir de formica, aux cuillers claquant contre d\u2019\u00e9paisses soucoupes, une chanson diffus\u00e9e \u00e0 la radio, les pi\u00e8ces de monnaie pos\u00e9es sur le comptoir, le sifflement de la machine \u00e0 caf\u00e9, la voix haut perch\u00e9e de la serveuse, le tiroir caisse ouvert sonnant et referm\u00e9, pouss\u00e9 d\u2019un coup de ventre. Les conversations, des voix d\u2019hommes surtout. Autour de toi, des jambes de pantalons sombres. Les jambes rient, parlent fort. Elles disent toutes ensemble <em>viens voir ton p\u00e8re ! <\/em>Et \u00e7a les fait rire encore plus fort. Quelqu\u2019un te saisit par le bras et te plante au milieu des voix qui se taisent tout \u00e0 coup. Grand-Pierre bouscule les jambes de pantalons sombres et te reprend solidement par la main. Ensemble vous quittez le caf\u00e9, laissant derri\u00e8re vous les jambes de pantalon et les rires \u2014 mais la marque de la voiture, sa forme ou sa couleur, le bruit du moteur : ronronnait-il ou bien la cl\u00e9 de contact avait-elle \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9e pour l\u2019arr\u00eater, tu aurais m\u00eame pu entendre le bruit du frein \u00e0 main qu\u2019on serre ; tous ces d\u00e9tails, si tu les as connus, entendus ce jour-l\u00e0, tu les as oubli\u00e9s \u2014. Il ne reste que la forme d\u2019une voiture, avec \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur une autre forme, t\u00eate et \u00e9paules, le tout, gris, de l\u2019exacte couleur dont ta m\u00e9moire d\u2019aujourd\u2019hui a repeint la cl\u00f4ture du jardin, et la longue silhouette de Grand-Pierre \u00e0 contre-jour qui avance toujours sur la route, elle a long\u00e9 le petit mur que tu ne vois pas de l\u00e0 o\u00f9 tu te trouves, le mur couvert de liserons bleus aux c\u0153urs l\u00e9g\u00e8rement ros\u00e9s, d\u2019un rose d\u2019intimit\u00e9 d\u00e9couverte, volubiles, qui se fixent seuls et tr\u00e8s vite, sur les fils tendus \u00e0 la sortie de l\u2019hiver lorsque le temps est doux, les petites vrilles vert tendre s\u2019y enroulent en montant jusqu\u2019au sommet du mur, qu\u2019elles couvrent bient\u00f4t de d\u00e9licats entonnoirs festonn\u00e9s, chaque fleur d\u2019un violet profond et que tu arraches une par une, pour les lancer en l\u2019air, et selon la fa\u00e7on qu\u2019elles ont de retomber sur les graviers de la cour \u2014 sur le c\u00f4t\u00e9 ou debout sur l\u2019ouverture fragile \u2014, tu peux en d\u00e9duire \u00e0 coup s\u00fbr le temps qu\u2019il fera le lendemain, aussi fiable que le petit chalet pendu&nbsp; au-dessous du miroir de l\u2019entr\u00e9e, si le temps est pluvieux, l&rsquo;homme minuscule v\u00eatu de noir sort du chalet avec son parapluie, s\u2019il fait beau, la femme apparait en costume folklorique, jupe rouge, tablier noir et corsage blanc, elle bascule \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, suivant le petit axe \u2014 celui-l\u00e0 m\u00eame, ce mur, sa forme suivant l&rsquo;escalier reproduit \u00e0 l\u2019identique quelques centaines de m\u00e8tres plus bas dans l\u2019avenue, tu ignores si des liserons bleus y ont circul\u00e9s, \u2014 de ce d\u00e9tail ma m\u00e8re n\u2019a jamais fait mention, ni en quelle saison avait eu lieu la sc\u00e8ne, racont\u00e9e plusieurs fois au cours de mon enfance (de saison ma m\u00e8re ne parlera toujours que d\u2019un seul hiver au cours duquel elle d\u00e9vale l\u2019avenue sur sa luge, la m\u00eame avenue o\u00f9 tu te tiens maintenant, glissant jusqu\u2019\u00e0 la route des fontaines ; \u00e0 califourchon sur le mur, elle sifflotait parait-il \u00ab&nbsp;V<em>ous n\u2019aurez pas l\u2019Alsace et la Lorraine<\/em>&nbsp;\u00bb aux allemands qui passaient, sans se douter, et ne l\u2019apprendre que bien plus tard, que la jeune fille un peu simple des voisins s\u2019\u00e9tait trouv\u00e9e dehors alors que les convois militaires passaient, seule au beau milieu de la rue, pour les voir passer ?&nbsp; par d\u00e9s\u0153uvrement, comme on regarde par une fen\u00eatre pour se d\u00e9sennuyer ?&nbsp; et le convoi s\u2019\u00e9tait arr\u00e9t\u00e9 et des soldats en \u00e9taient descendus et, sans raison, s\u2019en \u00e9taient pris \u00e0 la pauvre demoiselle, la battant au beau milieu de l\u2019avenue puis la trainant dans l\u2019un des camions du convoi qui s\u2019\u00e9tait remis en route, lentement, comme si rien ne s\u2019\u00e9tait pass\u00e9, comme on r\u00e9enclenche la premi\u00e8re pour le d\u00e9but d\u2019un long voyage d\u00e9but\u00e9 tr\u00e8s lentement, les roues grondant consciencieusement en redescendant l\u2019avenue et les lourds v\u00e9hicules faisant trembler les fen\u00eatres ferm\u00e9es, longeant les jardins. Ma m\u00e8re, orpheline de p\u00e8re et que sa m\u00e8re avait confi\u00e9e \u00e0 la garde de Mam\u00e9 et Grand-Pierre, occupe \u00e0 cette \u00e9poque, une maison minuscule, qu\u2019elle me d\u00e9signera plus tard, \u00e0 chacun de nos passages. Elle fait face au petit h\u00f4tel de la famille Hame (tu revois les volets peints en rouge et blanc que tu as toujours connus, mais l\u2019h\u00f4tel est d\u00e9sormais ferm\u00e9 et son enseigne peinte effac\u00e9e). La mauvaise tenue de l\u2019h\u00f4tel \u00e9tait chose connue et Mme Hame \u2014 son ind\u00e9frisable, sa blouse aux couleurs pass\u00e9es, jaunie en deux larges taches \u00e9tal\u00e9es sur ses cuisses, l\u00e0 o\u00f9 ses mains s\u2019essuyaient avant de prendre au facteur le courrier ou de r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019appel strident du t\u00e9l\u00e9phone que l\u2019on entendait, parait-il, depuis l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019avenue \u2014 apr\u00e8s que des clients malveillants, ayant voulu, sans doute,&nbsp; faire connaitre leur m\u00e9contentement, s\u2019\u00e9taient \u00ab&nbsp;<em>torch\u00e9s dans les rideaux<\/em>&nbsp;\u00bb de leur chambre, pr\u00e9cipit\u00e9e au dehors, trimbalant sa mauvaise humeur jusque chez ses voisins, <em>vous vous rendez compte ?!<\/em>&nbsp; pleurnichait-elle aupr\u00e8s de Mam\u00e9, et, sans m\u00eame lui laisser le temps de r\u00e9pondre, elle demandait \u00ab&nbsp;<em>vous me ferez bien une douzaine d\u2019\u0153ufs pour ce soir ?&nbsp;\u00bb <\/em>\u2014 il a d\u00e9pass\u00e9 la cour de cailloux blancs, puis l\u2019entassement des larges feuilles de la vigne enserrant le jardin c\u00f4t\u00e9 cour et maintenant, il se penche lentement sur la porti\u00e8re c\u00f4t\u00e9 conducteur dont la vitre a s\u00fbrement d\u00fb s\u2019ouvrir mais tu ne le vois pas, tu vois seulement la silhouette grise \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019habitacle tourner la t\u00eate vers Grand-Pierre, appuy\u00e9 de sa main gauche contre la porti\u00e8re et pench\u00e9 en avant, tu vois ses l\u00e8vres remuer mais tu n\u2019entends pas les mots que sa bouche forme et lorsqu\u2019il se redresse, la voiture red\u00e9marre et il la regarde glisser doucement vers le bas de l\u2019avenue. C\u2019\u00e9tait ton p\u00e8re<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[Les frottements mouill\u00e9s des lettres les unes coll\u00e9es aux autres] les roues mordant avec pr\u00e9caution l\u2019herbe grasse\u2026 le v\u00e9hicule se garait lentement et tu n\u2019en as conserv\u00e9 aucune image pr\u00e9cise (dans ton esprit c\u2019est simplement une voiture qui passe au ralenti, dont on ne distingue pas le conducteur, son ombre est seulement visible au travers du pare-brise arri\u00e8re, une ombre <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l5-images\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">L#5 Images<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":27,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2462],"tags":[],"class_list":["post-40303","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-5"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40303","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/27"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=40303"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40303\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=40303"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=40303"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=40303"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}