{"id":40849,"date":"2021-07-23T17:17:15","date_gmt":"2021-07-23T15:17:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=40849"},"modified":"2026-03-22T12:13:31","modified_gmt":"2026-03-22T11:13:31","slug":"l5-i-la-trace-de-ses-pas-brodait-dor-la-poussiere-ou-le-dytique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l5-i-la-trace-de-ses-pas-brodait-dor-la-poussiere-ou-le-dytique\/","title":{"rendered":"#L5 I Broder d&rsquo;or la poussi\u00e8re ou Le dytique"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"459\" height=\"610\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/FABRE.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-40850\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/FABRE.jpg 459w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/FABRE-316x420.jpg 316w\" sizes=\"auto, (max-width: 459px) 100vw, 459px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l3-cacophonie\/\">Partie III &#8211; Cacophonie<\/a><\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\"><em>(...) les bruits assourdis par l\u2019eau, et parce que certains d\u2019entre nous ne sont pas des hommes, mais bel et bien des saumons.<\/em><\/pre>\n\n\n\n<p>Madame vous savez, cette porte n&rsquo;a pas toujours grinc\u00e9. C&rsquo;est qu&rsquo;autrefois, les gonds \u00e9taient huil\u00e9s, soigneusement, par l&rsquo;homme de la maison, l&rsquo;homme aux chiens. Une huile collante, odorante, couleur garance. La main gardait la trace des jours entiers. Connaissez-vous Madame, l&rsquo;homme aux chiens ? C&rsquo;est que Madame, cette maison n&rsquo;a pas toujours \u00e9t\u00e9 occup\u00e9e comme elle l&rsquo;est aujourd&rsquo;hui et le champ attenant voyait autrefois une herbe grasse pousser parmi la terre spongieuse et noire.<\/p>\n\n\n\n<p>Me feriez-vous l&rsquo;honneur de vous installer et de go\u00fbter un peu de ce breuvage ? Une d\u00e9coction ? Oui, si vous voulez, breuvage, d\u00e9coction, \u00e7a coule et \u00e7a s&rsquo;avale. Quelques algues en effet, un peu de salicorne, des prunes aussi et du souci\u2026 l&rsquo;amertume et le sel oui et puis un vert travers\u00e9 d&rsquo;or, regardez \u00e0 la lumi\u00e8re\u2026 Entre absinthe et whisky\u2026 Regardez : je secoue l\u00e9g\u00e8rement la bouteille. \u00c7a ondule, le d\u00e9p\u00f4t tourbillonne : c&rsquo;est le fond du marais. \u00c7a r\u00e2pe, \u00e7a chauffe. Cette couleur\u2026 Trempez vos l\u00e8vres Madame, go\u00fbtez donc, alors que la chaleur tombe un peu, enfin, cette liqueur de cr\u00e9puscule. Voil\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette terre Madame, ne connaissait pas les s\u00e9cheresses, les craquelures, toute sillonn\u00e9e d&rsquo;eau, de canaux, toute trou\u00e9e de flaques et de mares qu&rsquo;elle \u00e9tait, des flaques et des mares qui abritaient toute une faune. Madame, une faune verte, rouge et dor\u00e9e, de grenouilles, t\u00eatards, salamandres, de la faune qui glissait et volait, de la faune qui remuait et coassait, et dessus la flaque, dessus la mare, de la faune aussi, \u00e0 l\u2019\u0153il jaune qui hululait, et entre l&rsquo;air et l&rsquo;eau et dans l&rsquo;eau et un peu sur la terre, de la faune un peu t\u00eatue, de la faune de nulle part, le dytique vous savez, le fameux dytique, le plus rapide des insectes aquatiques, aussi le plus carnassier. Le dytique vole, nage et marche, le dytique plonge, s&rsquo;agrippe, s&rsquo;enfonce, remonte et dans les profondeurs de l&rsquo;eau aveugle et sourde, tout en-dessous, bien loin, tout en-dessous, \u00e0 des dizaines de m\u00e8tres, loin de la nuit paresseuse et stagnante, de la nuit qui clapote, ses soies natatoires propulsent le corps noir et dur, dans les profondeurs, parmi les algues, les racines et la vase.<\/p>\n\n\n\n<p>Le saviez-vous Madame : le dytique parcourt des centaines de kilom\u00e8tres ? Il \u00e9met \u00e0 l&rsquo;envol, un bourdonnement l\u00e9ger, le frottement des ailes peut-\u00eatre, le petit moteur chauffe et la b\u00eate s&rsquo;\u00e9lance. La lourde silhouette vibre dans l&rsquo;air. Au cr\u00e9puscule, \u00e0 l&rsquo;approche de l&rsquo;orage, dans l&rsquo;air jaune et bleu, plein d&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9, dans les espaces vides, dans les campagnes endormies, un bourdonnement de pyl\u00f4nes improbable et diffus tel l&rsquo;\u00e9cho d&rsquo;une ville invisible, une for\u00eat d&rsquo;\u00e9oliennes, mille g\u00e9n\u00e9rateurs\u2026 au-dessus, en dessous, derri\u00e8re ? un autre monde, de crissement d&rsquo;\u00e9lytres, de grondements, d&rsquo;architectures m\u00e9talliques\u2026 Cette rumeur dans l&rsquo;air, au-dessus, en-dessous, derri\u00e8re ? le promeneur s&rsquo;interroge madame et aper\u00e7oit la silhouette de plomb\u2026 .<\/p>\n\n\n\n<p>Regardez comme il brille l\u00e0-bas, le long ruban de la route, la route noire toute en flamme. Et d\u00e9j\u00e0 au fond, vers l&rsquo;horizon, par-del\u00e0 le pont, monte le bleu. La route s&rsquo;enfonce dans le rien, une grande torche dans la nuit noire\u2026 C&rsquo;est qu&rsquo;elle dispara\u00eet la nuit vous savez la route, les pav\u00e9s remontent, puis la terre, la simple terre\u2026 Une r\u00e9gurgitation du sol, qui se laboure tout seul. Tout remonte la nuit\u2026 Tout s&rsquo;agite. La nuit, vous savez\u2026 Oui Madame, c&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;approche de la nuit, de la nuit d&rsquo;orage souvent, lorsque le peuple s&rsquo;agite, les capricornes s&rsquo;\u00e9lancent du haut des troncs, des fen\u00eatres, des branches\u2026 s&rsquo;\u00e9lancent vers\u2026 Ha Madame, plus personne aujourd&rsquo;hui\u2026 Madame, plus personne ne s&rsquo;int\u00e9resse au dytique.<\/p>\n\n\n\n<p>Finissez votre verre. Oui souffl\u00e9, parfaitement. Un peu grossier, avec des bulles. Un verre \u00e9pais et jaune, de grosses bulles, un abc\u00e8s sur les l\u00e8vres rondes du souffleur. Regardez au fond, une mouche enferm\u00e9e dans le verre. Parfois je la vois s&rsquo;agiter. Une petite mouche, l\u00e0 au fond du verre, insecte pr\u00e9historique \u00e9gar\u00e9 dans l&rsquo;ambre, corps prostr\u00e9 dans les cendres de Pomp\u00e9i qui s&rsquo;\u00e9tirerait soudain tel un enfant qui baille. Je m&rsquo;\u00e9gare Madame, \u00e0 regarder la route, \u00e0 mon tour, je m&rsquo;\u00e9gare. Tout remonte la nuit\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la route autrefois, tombait en nappes lourdes une brume \u00e9paisse que trouait certains soirs le faisceau rond et jaune de la lampe de l&rsquo;homme aux chiens. L&rsquo;homme aux chiens ne parlait pas. Il habitait voyez-vous dans cette maison du village, pr\u00e9cis\u00e9ment cette maison, au c\u0153ur du village pr\u00e9cis\u00e9ment. Il sortait la nuit tomb\u00e9e. Il revenait avant l&rsquo;aurore. Le faisceau de sa lampe, trouait la brume. Son pas \u00e9tait l\u00e9ger, sonore pourtant, dans l&rsquo;air gorg\u00e9 d&rsquo;eau. C&rsquo;est qu&rsquo;on entendait tout, on entendait de loin\u2026 Le bruissement soyeux des longs poils contre l&rsquo;\u00e9toffe du pantalon, et m\u00eame le frottement, de la truffe rapeuse des chiens contre l&rsquo;air humide. Deux chiens. Border Collie. Des chiens de berger en effet, qui gardaient quoi ? Qui sait ? Le troupeau invisible des id\u00e9es folles de leur ma\u00eetre\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Je l&rsquo;ai suivi Madame, j&rsquo;\u00e9tais gamin alors. C&rsquo;est qu&rsquo;on entendait tout. Et ces nuits-l\u00e0, un bruit d&rsquo;\u00e9claboussure qui venait de tr\u00e8s loin, comme un paquet qu&rsquo;on jetterait dans l&rsquo;eau. Il partait les mains vides pourtant l&rsquo;homme aux chiens et sans besace. Et pourtant le bruit de cette chute qui venait de tr\u00e8s loin, l\u00e0-bas dans les marais. J&rsquo;\u00e9tais parti pieds nus, les petits cailloux du chemin s&rsquo;enfon\u00e7ant dans la peau, s&rsquo;enfon\u00e7ant \u00e0 peine sous le pied l\u00e9ger. Herm\u00e8s sans semelle, passant comme le courant d&rsquo;air au-dessus du chemin, courant d&rsquo;air d&rsquo;ici aux relents d&rsquo;eau et de terre. Les deux chiens devan\u00e7aient leur ma\u00eetre, \u00e9clair\u00e9s par la lampe et je croyais voir parfois, la lumi\u00e8re traverser leur corps transparent, pure enveloppe sans entrailles, sans chair et sans eau.<\/p>\n\n\n\n<p>Il remontait par le pont et obliquait ensuite par un chemin vicinal, puis entrait sur un sentier priv\u00e9 \u00e0 travers les herbes. Je m&rsquo;\u00e9loignais du chemin pour n&rsquo;\u00eatre pas rep\u00e9r\u00e9. Mes pieds s&rsquo;enfon\u00e7aient dans le m\u00e9lange de tourbe, de terre et d&rsquo;herbe, parfois jusqu&rsquo;aux genoux. Je me rapprochais alors. L&rsquo;homme aux chiens ne se retournait pas, poursuivant une trajectoire bien dessin\u00e9e, parfaitement rectiligne. Puis le voil\u00e0 au bord de la berge, face \u00e0 la conche. Il se tient droit puis s&rsquo;agenouille. Et ce corps que je croyais v\u00eatu, m&rsquo;appara\u00eet nu. Nu sur la berge aux c\u00f4t\u00e9 des chiens. Sur le dos, la peau noire est \u00e7a et l\u00e0 stri\u00e9e de reflets m\u00e9talliques. L&rsquo;homme d\u00e9tend ses jambes musculeuses, frang\u00e9es, aux poils \u00e9tonnamment longs, et se glisse dans l&rsquo;eau, suivi par les deux chiens.<\/p>\n\n\n\n<p>Madame, personne ne savait au village, personne ne savait o\u00f9 s&rsquo;aventurait l&rsquo;homme aux chiens. Si je vous disais moi, que ce soir-l\u00e0 l&rsquo;homme aux chiens n&rsquo;est jamais remont\u00e9 ? et qu&rsquo;au petit matin, on a ramass\u00e9 sur la berge deux pelisses vides, des peaux de chiens, juste le poil, la totalit\u00e9 du corps ayant \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9e, dissoute\u2026 Si je vous disais moi\u2026 Ce soir l\u00e0 sous la clart\u00e9 de la lune, j&rsquo;ai vu un temps le long corps agile \u00e9voluer dans l&rsquo;eau. Aspir\u00e9 vers le haut par l&rsquo;air gonflant ses poumons il s&rsquo;accrochait aux algues, branchages et racines et s&rsquo;enfon\u00e7ait profond\u00e9ment, tout au fond, au fond du canal, dans ces espaces insoup\u00e7onn\u00e9s sous la coque endormie des batais.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que l&rsquo;histoire ne dit pas, Madame, ce que le village ne sait pas, ce que le village a voulu oublier, c&rsquo;est qu&rsquo;il y avait autrefois, toute une fratrie\u2026 L&rsquo;homme aux chiens a grandi au bord de l&rsquo;eau. Ils \u00e9taient quatre fr\u00e8res et une s\u0153ur\u2026 Ce que l&rsquo;histoire ne dit pas Madame, c&rsquo;est ce que sont devenus ces enfants\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>La terre craquel\u00e9e, la poussi\u00e8re, la chaleur Madame, ne vous y fiez pas. La nuit venue, vous entendrez vous aussi, vous sentirez l&rsquo;air s&rsquo;alourdir, s&#8217;emplir comme une \u00e9ponge. L&rsquo;eau revient la nuit Madame, elle n&rsquo;est jamais partie. Les marais ne s&rsquo;ass\u00e8chent jamais. Et quand l&rsquo;air bourdonne le soir, vous savez Madame, quand l&rsquo;air bourdonne et que la longue torche de la route embrase les profondeurs du ciel et du vieux pays mouill\u00e9, je songe \u00e0 la lampe de l&rsquo;homme aux chiens, et je bois Madame, en attendant l&rsquo;aube. Vous reprendrez bien un verre ? <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Partie III &#8211; Cacophonie (&#8230;) les bruits assourdis par l\u2019eau, et parce que certains d\u2019entre nous ne sont pas des hommes, mais bel et bien des saumons. Madame vous savez, cette porte n&rsquo;a pas toujours grinc\u00e9. C&rsquo;est qu&rsquo;autrefois, les gonds \u00e9taient huil\u00e9s, soigneusement, par l&rsquo;homme de la maison, l&rsquo;homme aux chiens. Une huile collante, odorante, couleur garance. 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