{"id":41078,"date":"2021-07-24T19:09:32","date_gmt":"2021-07-24T17:09:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=41078"},"modified":"2021-07-24T19:09:42","modified_gmt":"2021-07-24T17:09:42","slug":"l5-rien-que-les-heures","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l5-rien-que-les-heures\/","title":{"rendered":"#L5 | Rien que les heures"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-black-color has-light-gray-background-color has-text-color has-background wp-block-paragraph\">La journ\u00e9e d\u2019une adolescente dans un flux de pens\u00e9es et de sensations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-light-gray-background-color has-text-color has-background wp-block-paragraph\">S\u2019\u00e9chapper quelques heures du purgatoire familial et partir se d\u00e9penser \u00e0 grandes foul\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-text-color wp-block-paragraph\">La jeune fille marche dans la p\u00e9nombre de l\u2019appartement. Impatiente et concentr\u00e9e, pensive, elle arpente le long couloir, va et vient sans la moindre attention au paysage qui s&rsquo;offre \u00e0 elle derri\u00e8re la large baie vitr\u00e9e. La ville de nuit scintille de multiples petits points lumineux \u00e9pars. Les ombres des arbres se projettent silencieusement sur les murs nus de l&rsquo;appartement. Leurs caresses furtives mais r\u00e9guli\u00e8res paraissent d\u00e9cal\u00e9es par rapport \u00e0 l&rsquo;attitude nerveuse de la jeune fille qui n&rsquo;y pr\u00eate gu\u00e8re attention. Dans l&rsquo;attente de pouvoir enfin sortir. Elle n&rsquo;a que cette id\u00e9e en t\u00eate qui l&rsquo;obs\u00e8de. Le temps joue contre elle, elle le sait mais ne parvient pas \u00e0 s&rsquo;y r\u00e9soudre.<br>Elle attend que ses parents soient profond\u00e9ment endormis pour s&rsquo;\u00e9chapper de la maison. Petit \u00e0 petit, elle ralentit son allure dans la maison silencieuse. Son corps int\u00e8gre l&rsquo;id\u00e9e que le moment approche enfin et la fatigue de ces allers-venues inutiles le lui confirment. Elle sent d\u00e9sormais que le silence devient oppressant. Elle est presque \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat, comme si elle accordait inconsciemment sa conduite aux bruits qui l&rsquo;entourent et l&rsquo;envahissent. Elle s&rsquo;immobilise \u00e0 l&rsquo;endroit pr\u00e9cis o\u00f9 elle se trouvait au moment o\u00f9 le silence s&rsquo;est impos\u00e9 \u00e0 elle. Elle tend l&rsquo;oreille. Elle entend le bruit r\u00e9gulier de la respiration de ses parents dans la chambre du fond malgr\u00e9 la porte ferm\u00e9e. D\u00e8s qu&rsquo;ils lui demandent d&rsquo;aller faire les courses \u00e0 leur place de crainte d&rsquo;\u00eatre rep\u00e9r\u00e9, qu&rsquo;ils ont le dos tourn\u00e9, qu&rsquo;ils dorment ou qu&rsquo;ils fassent l&rsquo;amour et s&rsquo;endorment peu apr\u00e8s, elle en profite pour sortir discr\u00e8tement de la maison. Depuis qu&rsquo;elle a retrouv\u00e9 par hasard dans le quartier son ami qu&rsquo;elle avait perdu de vue, elle ne pense qu&rsquo;\u00e0 le revoir, passer du temps avec lui. Elle se demande parfois ce qui l&rsquo;attire irr\u00e9sistiblement en lui. Elle aime sa pr\u00e9sence, l&rsquo;odeur de sa peur, ses longs cheveux, ses bras muscl\u00e9s, sa simplicit\u00e9 et sa d\u00e9licatesse. C&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 beaucoup. Elle s&rsquo;approche de la porte sans faire de bruit. Ses pas lents glissent sur le parquet en bois de la maison endormie. La pression de son poids risque de faire grincer le parquet si elle soul\u00e8ve trop haut ses pieds. Devant la porte, elle avance pr\u00e9cautionneusement sa main dans laquelle se trouve serr\u00e9 depuis qu&rsquo;elle marche dans le couloir son trousseau pour emp\u00eacher les cl\u00e9s m\u00e9talliques de tinter malencontreusement les unes contre les autres. Elle fait tourner la cl\u00e9 en appuyant l\u00e9g\u00e8rement dessus, l&#8217;emp\u00eachant de pivoter trop vite et de lui \u00e9chapper des doigts, ce qui provoquerait un bruit sec qui pourrait attirer l&rsquo;attention de ses parents. Elle ouvre doucement la porte et la referme sur elle dans le m\u00eame mouvement ralenti. Une fois dehors elle peut marcher sans trop d&rsquo;inqui\u00e9tude. Elle respire un grand coup. Elle se rel\u00e8ve. Un poids en moins sur ses \u00e9paules. La sensation de libert\u00e9 est imm\u00e9diate. Un souffle de vent sur son visage. Un soulagement. Elle descend vers le bas de la Butte en empruntant la route serpentant \u00e0 travers le quartier. \u00c0 cette heure tardive, seules quelques rares lumi\u00e8res brillent encore aux fen\u00eatres, mais l&rsquo;activit\u00e9 qu&rsquo;elles trahissent s&rsquo;av\u00e8re apais\u00e9e. Sans doute quelqu&rsquo;un regarde-t-il la t\u00e9l\u00e9vision dans son appartement, peut-\u00eatre s&rsquo;est-il endormi devant l&rsquo;\u00e9cran rest\u00e9 allum\u00e9 ? Un adolescent continue \u00e0 jouer aux jeux vid\u00e9o contre l&rsquo;avis de ses parents. Un couple pr\u00e9f\u00e8re faire l&rsquo;amour, leur chambre baign\u00e9e par une lumi\u00e8re tamis\u00e9e. C&rsquo;est dans ce calme apparent qu&rsquo;elle va retrouver son ami le c\u0153ur l\u00e9ger. Il l&rsquo;attend chez lui. Sa chambre est minuscule. Il la partage avec un ami. Il s&rsquo;arrange pour que ce dernier ne soit pas pr\u00e9sent quand elle vient lui rendre visite. Il travaille souvent de nuit. Cela ne leur pose donc pas de probl\u00e8mes. Elle frappe \u00e0 sa porte, il n&rsquo;y a pas de sonnette dans son appartement. Il ouvre. Il lui sourit. Elle r\u00e9pond \u00e0 son sourire. Il la fait entrer dans son lieu de vie. Sa tani\u00e8re, lui dit-il. La visite tourne court. Il la trouve un peu sur la r\u00e9serve ce soir. Elle se sent bien m\u00eame si elle pr\u00e9f\u00e9rait \u00eatre ailleurs. Chez elle. Dans la chambre de son ami, la promiscuit\u00e9 est troublante. Il le devine \u00e0 son attitude r\u00e9serv\u00e9e. Un peu distante. Son maintient rigide. Il a envie de lui dire, d\u00e9tends-toi, mais il ne veut pas qu&rsquo;elle le prenne mal, se m\u00e9prenne sur ses intentions. La jeune fille n&rsquo;a pas os\u00e9 lui expliquer les raisons de sa pr\u00e9sence dans le quartier, ni lui avouer qu&rsquo;elle vit d\u00e9sormais dans la maison abandonn\u00e9e dont il lui a parl\u00e9 le premier. Elle sait qu&rsquo;il lui a menti \u00e0 ce propos. Cette maison n&rsquo;a jamais appartenu \u00e0 son p\u00e8re, sinon il y vivrait, au lieu de partager cet espace minuscule qu&rsquo;il appelle son appartement, pardon sa tani\u00e8re, avec un colocataire. Elle devrait lui demander des explications, mais elle n&rsquo;y parvient pas. Cela l&rsquo;obligerait en retour \u00e0 lui dire la v\u00e9rit\u00e9 sur sa situation. Avec ses parents. Elle n&rsquo;y tient pas. Leurs deux mensonges s&rsquo;annulent en quelque sorte. Elle pense \u00e0 autre chose en ce moment. Il a bien essay\u00e9 de savoir ce qu&rsquo;elle faisait l\u00e0 mais elle a tenu bon. Je suis oblig\u00e9e de suivre mes parents l\u00e0 o\u00f9 ils vont, a-t-elle r\u00e9pondu en haussant l\u00e9g\u00e8rement la voix, ce qui n&rsquo;est pas dans ses habitudes. Il cherche \u00e0 en savoir plus sur elle mais elle reste silencieuse, ferm\u00e9e. Il s&rsquo;agace parfois de son attitude secr\u00e8te, \u00e9nigmatique. C&rsquo;est une part de son caract\u00e8re, il l&rsquo;accepte, m\u00eame s&rsquo;il a parfois l&rsquo;envie de la bousculer un peu, la pousser dans ses retranchements pour mieux la conna\u00eetre et lui permettre de s&rsquo;ouvrir \u00e0 lui. Elle est embarrass\u00e9e de se retrouver dans la chambre de ce gar\u00e7on qu&rsquo;elle conna\u00eet \u00e0 peine. C&rsquo;est la premi\u00e8re fois pour elle. Le gar\u00e7on ne pense \u00e0 rien, il est juste bien avec elle. Elle ressent la m\u00eame chose, sans \u00eatre capable de l&rsquo;exprimer ainsi. Ils se regardent longuement les yeux dans les yeux, assis l&rsquo;un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;autre sur le rebord du lit. Au moment o\u00f9 il pose sa main sur sa joue, elle pense que son plus grand bonheur les soirs o\u00f9 elle fait le mur, elle est surprise d&rsquo;entendre l&rsquo;amour, c&rsquo;est de sortir de la maison o\u00f9 elle reste cloitr\u00e9e toute la journ\u00e9e, de sentir libre en descendant la rue, et de s&rsquo;\u00e9loigner de ses parents et de leur influence sur sa vie au quotidien. Cette distance qu&rsquo;elle prend avec eux \u00e0 ce moment l\u00e0. Dans la nuit, sans qu&rsquo;ils le sachent, qu&rsquo;ils s&rsquo;en doutent. En secret. Elle ne sait pas comment ils r\u00e9agiraient s&rsquo;ils venaient \u00e0 l&rsquo;apprendre. La col\u00e8re et le d\u00e9pit. Le jeune homme la regarde en caressant longuement sa joue comme s&rsquo;il attendait d&rsquo;elle un signe, un sourire, un geste de sa part pour lui dire de continuer, l&rsquo;autoriser \u00e0 le faire. Elle ferme les yeux. Le signe qu&rsquo;il attendait. Il porte ses l\u00e8vres \u00e0 sa bouche et l&#8217;embrasse. Elle incline la t\u00eate comme elle l&rsquo;a vu faire dans les films. C&rsquo;est leur premier baiser.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-light-gray-background-color has-text-color has-background wp-block-paragraph\">La fable \u00e9cologique se transforme en \u00e9criture polyphonique qui parvient \u00e0 restituer avec justesse \u00ab des temps pulsionnels d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration. \u00bb Une plong\u00e9e vertigineuse dans toutes ces folies individuelles sur lesquelles l\u2019immense folie de l\u2019humanit\u00e9 vient heurter, les unes entrant en r\u00e9sonance avec les autres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors qu&rsquo;il vient juste de s\u2019endormir aux c\u00f4t\u00e9s de sa femme, il est r\u00e9veill\u00e9 plusieurs fois dans la nuit par des bruits \u00e9tranges provenant de son immeuble. La premi\u00e8re fois c&rsquo;est \u00e0 peine s&rsquo;il les entend. Les bruits sont lointains. Att\u00e9nu\u00e9s. La seconde fois, endormi, il est brusquement tir\u00e9 du sommeil par des coups r\u00e9guliers aux sonorit\u00e9s m\u00e9talliques dont l&rsquo;ampleur est augment\u00e9 par l&rsquo;espace clos du couloir de son immeuble. Il se l\u00e8ve encore \u00e0 moiti\u00e9 endormi pour v\u00e9rifier d&rsquo;o\u00f9 proviennent ces bruits, surpris de voir sa femme dormant profond\u00e9ment, comme s&rsquo;il \u00e9tait le seul \u00e0 percevoir cette agitation d\u00e9plac\u00e9e. Il traverse sans encombre la salle \u00e0 manger plong\u00e9e dans une demie p\u00e9nombre. Il ralentit son pas \u00e0 l&rsquo;approche de la porte. Il a l&rsquo;impression qu&rsquo;il doit rester discret afin d&rsquo;observer l&rsquo;origine de ce raffut. Il s&rsquo;\u00e9tonne que personne d&rsquo;autre que lui n&rsquo;entende ce vacarme assourdissant. En tout cas personne n&rsquo;est sorti dans le couloir. Peut-\u00eatre les autres sont-ils aussi prudents que lui, restant derri\u00e8re la porte sans oser se montrer. Il approche prudemment son \u0153il du Judas. La main droite coll\u00e9e contre la porte et la gauche effleurant le chambranle m\u00e9tallique. Le bruit s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9 depuis quelques secondes. Le couloir est dans l&rsquo;obscurit\u00e9. Il n&rsquo;ose pas bouger. Il pourrait ouvrir la porte, v\u00e9rifier s&rsquo;il y a quelqu&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur, mais il h\u00e9site \u00e0 le faire. Il plaque \u00e0 nouveau son \u0153il contre le Judas. Le noir toujours. Et pas un bruit. Son c\u0153ur bat plus fort. Il l&rsquo;entend cogner dans sa poitrine. Il prend une profonde inspiration avant de regarder \u00e0 nouveau. La lumi\u00e8re du couloir s&rsquo;allume brusquement, ce qui \u00e9blouit son \u0153il, tel un \u00e9clair aveuglant, lorsque tout \u00e0 coup il voit surgir le visage d&rsquo;une femme affreusement d\u00e9form\u00e9 par la lentille de verre et la proximit\u00e9 de son visage difforme devant ses yeux. Il recule pour se prot\u00e9ger face \u00e0 ce danger impr\u00e9vu. Qui cela peut-il \u00eatre ? Que lui veut-elle ? N&rsquo;a-t-il pas r\u00eav\u00e9 ? Imagin\u00e9 cette apparition si soudaine ? Ses jambes flageolent et tremblotent. C&rsquo;est \u00e0 peine s&rsquo;il parvient \u00e0 rester debout. Il d\u00e9cide de ne pas ouvrir. Il n&rsquo;est pas fier, mais il avoue qu&rsquo;il a eu peur. Il reste \u00e0 distance de la porte. Dans le noir. Un long moment. Lorsqu&rsquo;il reprend enfin ses esprits, plus le moindre bruit dans le couloir. Plus de lumi\u00e8re non plus. Sans oser regarder \u00e0 nouveau par l\u2019\u0153illeton de la porte, d\u00e9pit\u00e9 et \u00e9puis\u00e9 par cette aventure myst\u00e9rieuse, il retourne se coucher. Dans la nuit, son sommeil agit\u00e9 est travers\u00e9 d&rsquo;images marquantes sans doute inspir\u00e9 par ses r\u00e9centes recherches sur Internet et ce qui vient de lui arriver quelques heures plus t\u00f4t, derri\u00e8re la porte de son appartement.<br><br>Il r\u00eave d&rsquo;un soleil qui explose au milieu de l&rsquo;oc\u00e9an d\u00e9vast\u00e9, les vagues immenses qui l&rsquo;encerclent ne parviennent pas \u00e0 en r\u00e9duire l&rsquo;aveuglant \u00e9clat, ni la chaleur, ni la vivacit\u00e9. Le soleil brille, jaillissant de l&rsquo;immensit\u00e9 marine, on a du mal \u00e0 distinguer les vagues et leurs bouillonnants remous du magma informe des explosions de laves, du p\u00e9trole sous-marin qui s&rsquo;enflamme au contact de l&rsquo;air sans que rien ne parvienne \u00e0 l&rsquo;\u00e9teindre ou m\u00eame \u00e0 en r\u00e9duire la taille, ni les h\u00e9licopt\u00e8res qui tournoient vainement dans le ciel, ni les navires de sauvetage impuissants qui tentent de s&rsquo;en approcher malgr\u00e9 la mer rendue difficilement navigable par la temp\u00eate qui souffle dans cette zone. Ce r\u00eave se confond avec un autre dont les images se m\u00e9langent sans qu&rsquo;il en comprenne le sens. Il assiste impuissant \u00e0 des inondations gigantesques qui ravagent des r\u00e9gions enti\u00e8res qu&rsquo;il ne parvient pas \u00e0 identifier, est-ce situ\u00e9 dans le Nord de l&rsquo;Europe ou dans le Centre de la Chine ? La pluie de ces trois derniers jours \u00e9quivalent \u00e0 une ann\u00e9e de pr\u00e9cipitation. Les rivi\u00e8res au lit modeste sortent de leur limite et d\u00e9bordent dans les campagnes comme dans les villes. Dans les campagnes, l&rsquo;eau d&rsquo;un marron sale envahit tous les champs de la r\u00e9gion, recouvre les bosquets, les arbres qu&rsquo;elle d\u00e9racine au passage, d\u00e9borde sur les routes, s&rsquo;\u00e9talant sur toute la superficie du paysage, tandis que dans les villes son niveau monte \u00e0 grande vitesse et la violence de ses flots charrie sur les routes transform\u00e9es en torrent imp\u00e9tueux des voitures enti\u00e8rement recouvertes, dont ne d\u00e9passent que les toits flottant comme des jouets d&rsquo;enfants, les uns accol\u00e9s aux autres, en file indienne, cherchant le chemin le plus court pour rejoindre le flot du torrent qui les emportent au loin, d\u00e9truisant au passage, maisons, entrep\u00f4ts, bas d&rsquo;immeubles, arbres, cabines t\u00e9l\u00e9phoniques, abribus. Il voit ainsi des villes enti\u00e8res dispara\u00eetre sous une pluie battante, de jour comme de nuit. Le jour la route se transforme en rivi\u00e8re au d\u00e9bit incroyablement fort dont les vagues se torsadent comme des oriflammes. La nuit les feux de signalisation et les enseignes publicitaires restent allum\u00e9es, montrant leur d\u00e9risoire utilit\u00e9, les slogans des publicit\u00e9s comme le couleurs changeantes des feux de signalisation clignotant et se refl\u00e9tant \u00e0 la surface d&rsquo;une eau troubl\u00e9e par les remous de son d\u00e9bit et le fracas de la pluie tombant en trombe. Dans le ciel nocturne des \u00e9clairs \u00e9clatent bri\u00e8vement sans qu&rsquo;on puisse savoir s&rsquo;ils sont produits par l&rsquo;orage ou les \u00e9clairs des fils \u00e9lectriques se rompant et sombrant dans un feu d&rsquo;artifice d\u00e9plac\u00e9. Il entend des explosions qui ram\u00e8nent le jour en pleine nuit, un soleil d\u00e9vastateur \u00e9clairant le ciel et s&rsquo;\u00e9levant dans un panache de fum\u00e9e grise, le feu ne cessant de monter comme une fus\u00e9e qui ne reviendra jamais. Il voit des torrents de boues qui d\u00e9valent le long de la montagne, leur force est si grande, leur vitesse si rapide, qu&rsquo;ils attrapent tout sur leur passage et l&#8217;emportent avec eux, les maisons, les voitures, les camions, les arbres, les poteaux \u00e9lectriques, les poubelles. Et soudain, comme si ce fleuve d\u00e9brid\u00e9, bouillonnant, l&rsquo;avait d\u00e9vi\u00e9 de l&rsquo;itin\u00e9raire suivi dans son r\u00eave, il se retrouve dans un lieu tout \u00e0 fait diff\u00e9rent, sans doute un autre pays qu&rsquo;il ne reconna\u00eet pas, en Afrique ou peut-\u00eatre au Moyen-Orient, il n&rsquo;est pas s\u00fbr. Il y remonte des avenues d\u00e9sertes sur les larges trottoirs desquels trainent d\u00e9bris, d\u00e9chets, objets cass\u00e9s et d\u00e9truits, sacs \u00e9ventr\u00e9s, emballages en plastique, en carton, bris de verre, jonchant le sol, devant les devantures de magasins aux vitres saccag\u00e9es, aux grilles de fer d\u00e9mont\u00e9es, aux portes fracass\u00e9es, parce que la population du pays est devenue si pauvre ces derni\u00e8res ann\u00e9es, que l&rsquo;ind\u00e9cence de ces magasins vendant \u00e0 prix d&rsquo;or des produits de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 comme des objets de luxe qu&rsquo;ils ne peuvent pas acqu\u00e9rir, faute de moyens, ont \u00e9t\u00e9 les premiers endroits qu&rsquo;ils ont pris d&rsquo;assaut \u00e0 l&rsquo;annonce de la mort du pr\u00e9sident soup\u00e7onn\u00e9 de corruption. Cette image, il en conviendra facilement au r\u00e9veil, s&rsquo;est form\u00e9e en \u00e9cho au souvenir du spectacle pitoyable qu&rsquo;il a vu la veille \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision d&rsquo;hommes enivr\u00e9s et violents qui, avant le d\u00e9but d&rsquo;un match de football, ont bu tant de bi\u00e8re et d&rsquo;alcool, qu&rsquo;ils s&rsquo;amusaient \u00e0 jeter bouteilles et canettes sur la foule face \u00e0 eux sur la place qu&rsquo;ils avaient investis en attendant le d\u00e9but du match. Apr\u00e8s les canettes vides lanc\u00e9s au hasard sur la foule anonyme, ils \u00e9taient pass\u00e9s aux bouteilles en verre, puis ils s&rsquo;\u00e9taient empar\u00e9s de tout ce qu&rsquo;ils trouvaient \u00e0 leur port\u00e9e dans l&rsquo;espace public, qu&rsquo;ils ont propuls\u00e9 sur les autres sans se soucier du r\u00e9sultat, la violence du choc pouvant blesser \u00e0 la t\u00eate ou m\u00eame tuer, jetant des plots de circulation, des panneaux de signalisation, des poubelles, des barri\u00e8res de circulation. Apr\u00e8s leur passage, le sol \u00e9tait rest\u00e9 jonch\u00e9 de canettes, de bouteilles et de d\u00e9bris de verre et recouvrait d&rsquo;immondices scintillants \u00e0 la nuit tomb\u00e9e et luisants sous la pluie, l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du bitume jusqu&rsquo;\u00e0 le faire dispara\u00eetre. Les images de son r\u00eave se m\u00e9lange \u00e0 grande vitesse, tout s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re. Il assiste \u00e0 des tornades, est t\u00e9moin de glissements de terrains, subit des blizzards. Il voit des \u00e9ruptions volcaniques, coul\u00e9es de laves s&rsquo;enfon\u00e7ant dans la mer et se transformant instantan\u00e9ment en roches noires fig\u00e9es dans leur mouvement et fum\u00e9es de vapeur s&rsquo;en \u00e9chappant. Il se souvient du tsunami dont nous avons tous gard\u00e9 en m\u00e9moire les images t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es, avec ses s\u00e9ries de vagues de tr\u00e8s grande longueur d&rsquo;onde, ceux qui sont all\u00e9s \u00e0 la rencontre de la vague, \u00ab par curiosit\u00e9 \u00bb, en constatant le retrait spectaculaire de la mer, qui annon\u00e7ait l&rsquo;arriv\u00e9e imminente de la premi\u00e8re vague g\u00e9ante, et ceux qui ne furent pas pr\u00e9venus de l&rsquo;imminence du danger, qui p\u00e9rirent sous les flots. Il r\u00eave d&rsquo;images insolites d&rsquo;un m\u00e9tro bond\u00e9 dans lequel l&rsquo;eau croupie s&rsquo;est engouffr\u00e9e avec une rare violence, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur les voyageurs prisonniers des eaux, t\u00e9tanis\u00e9s de peur, donnent l&rsquo;impression de ne rien remarquer en esp\u00e9rant que leur calme pourra conjurer le sort. L&rsquo;eau monte jusqu&rsquo;\u00e0 leur ventre comme si une rivi\u00e8re traversait le wagon. Dans les voitures, le temps de s&rsquo;arr\u00eater au feu rouge \u00e0 un carrefour, de v\u00e9rifier l&rsquo;itin\u00e9raire sur le portable, le v\u00e9hicule se retrouve pris au pi\u00e8ge par la soudain mont\u00e9e des eaux, l&rsquo;eau recouvre la majeure partie de l&rsquo;habitacle, l&rsquo;eau marron vient glisser sur le pare-brise. Il r\u00eave de temp\u00eates de sable qui s&rsquo;engouffrent dans les villes jusqu&rsquo;\u00e0 les faire dispara\u00eetre sous un voile \u00e9pais, opaque, \u00e0 travers lequel on ne voit plus rien, \u00e0 peine quelques m\u00e8tres devant soi. Un mur de poussi\u00e8re infranchissable. Des jours durant, parfois des semaines. Il r\u00eave d&rsquo;orages dangereux, de typhons meurtriers, de cyclones d\u00e9vastateurs. Il r\u00eave d&rsquo;incendies inqui\u00e9tants, leurs flammes de la taille d&rsquo;immeubles embrasant les for\u00eats, les arbres se transformant en torches vives montant vers le ciel comme des mains jointes suppliantes, dans l&rsquo;onde de leur chaleur dont un souffle de vent suffit \u00e0 propager l&rsquo;incendie sur des kilom\u00e8tres \u00e0 la ronde, les d\u00e9parts de feux se succ\u00e9dant et s&rsquo;encha\u00eenant \u00e0 l&rsquo;infini. <br><br>Au matin il se r\u00e9veille en sursaut, en nage, le corps recouvert de sueur. \u00c9puis\u00e9 par cette nuit \u00e9prouvante. Les draps sont froiss\u00e9s entre ses jambes moites. Quand il se tourne vers sa femme pour trouver aupr\u00e8s d&rsquo;elle du r\u00e9confort en lui racontant ce qu&rsquo;il vient de traverser en r\u00eave, ce cauchemar de fin du monde, elle n&rsquo;est plus \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Sa place dans le lit est vide. Elle s&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 lev\u00e9e. Il sort du lit, inspecte rapidement l&rsquo;appartement. D\u00e9sert. Sa fille est sortie faire des courses. Elle a laiss\u00e9 un mot sur la table de la cuisine. Pas un mot de sa femme par contre. Aucune trace d&rsquo;elle. Sans raison valable, hormis la sale nuit qu&rsquo;il vient de passer, le d\u00e9sarroi du d\u00e9part de sa femme, il s&rsquo;assoit devant la table de la cuisine. Il cache sa t\u00eate entre ses mains. Se couvre les yeux. Il reste un instant dans cette position sans bouger. Sans r\u00e9agir. Soudain, son corps se met \u00e0 hoqueter. Il pleure. Cela fait tr\u00e8s longtemps qu&rsquo;il n&rsquo;a pas pleur\u00e9 comme \u00e7a. Il pleure et cela le soulage. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La journ\u00e9e d\u2019une adolescente dans un flux de pens\u00e9es et de sensations. S\u2019\u00e9chapper quelques heures du purgatoire familial et partir se d\u00e9penser \u00e0 grandes foul\u00e9es. La jeune fille marche dans la p\u00e9nombre de l\u2019appartement. 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