{"id":41215,"date":"2021-07-25T00:14:04","date_gmt":"2021-07-24T22:14:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=41215"},"modified":"2021-07-25T11:21:21","modified_gmt":"2021-07-25T09:21:21","slug":"les-pays-qui-nexistent-pas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/les-pays-qui-nexistent-pas\/","title":{"rendered":"#L5 |\u00a0Les pays qui n&rsquo;existent pas"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00ab\u00a0<em>Il est des femmes qui naissent dans des pays qui n&rsquo;existent pas. Langue absente, images d\u00e9faillantes.<\/em>\u00a0\u00bb Le trou de la serrure, Branko Radicevic.<\/p>\n\n\n\n<p>A la descente du train, elle marche t\u00eate baiss\u00e9e pour longer le quai. Elle \u00e9vite les fen\u00eatres. Les fen\u00eatres, les vitres, les miroirs. Tout ce qui donne \u00e0 voir son reflet. Blanche, tel un spectre. Et la fum\u00e9e qui s&rsquo;\u00e9chappe de l&rsquo;ailleurs. Parfois, des silhouettes informes se glissent entre l&rsquo;int\u00e9rieur et l&rsquo;ext\u00e9rieur, entre la paroi et le reflet et il n&rsquo;y a qu&rsquo;elle qui les voit. En entrant dans le hall de la gare, elle croise rapidement son corps. Blanc fant\u00f4me. Non, c&rsquo;est la neige coll\u00e9e \u00e0 la vitre qui est blanche. Quand elle \u00e9tait enfant, il a neig\u00e9, une fois. Elle est descendue de son immeuble dans le parking, faire un bonhomme de neige avec son fr\u00e8re. Les quelques voyageurs se pr\u00e9cipitent autour d&rsquo;elle, sans la voir. Ils sortent et montent dans des voitures qui semblent les attendre. Elle, rien ne l&rsquo;attend et elle n&rsquo;attend rien. Elle a un caf\u00e9 froid \u00e0 la main. Le serveur dans le wagon-restaurant lui a mis trop de lait, du lait \u00e9pais comme la neige dehors et il lui a dit avec un clin d&rsquo;oeil complice \u00ab\u00a0c&rsquo;est comme \u00e7a qu&rsquo;ils l&rsquo;aiment, les gens d&rsquo;ici.\u00a0\u00bb Un clin d&rsquo;oeil qui disait toi et moi on n&rsquo;est pas d&rsquo;ici. Alors on peut aller dans les toilettes, ou m\u00eame ici, les gens ne nous voient pas, on ne sait rien d&rsquo;eux alors on ne les int\u00e9resse pas. Mais sous la lumi\u00e8re blafarde des toilettes, il aurait pu voir sa peau transparente comme celle d&rsquo;un fant\u00f4me alors elle a juste souri et elle n&rsquo;a pas oser boire son caf\u00e9, encore. La ville est blanche. Elle passe la grande porte. Sous la neige qui lui monte aux genoux, peut-\u00eatre il y a un monstre. Peut-\u00eatre m\u00eame deux monstres ! Le bonhomme de neige, les gar\u00e7ons du quartier l&rsquo;ont d\u00e9truit et elle a pleur\u00e9. Depuis, elle est p\u00e2le comme son gros corps, golem maladroit, qui n&rsquo;a pas eu le temps de fondre. En face de la gare, sur un banc, il y a une femme caramel qui la regarde. Elle nomme les peaux pour ne pas nommer les lieux. Ici, ce n&rsquo;est pas chez elle, m\u00eame si elle croit rentrer \u00e0 la maison. Les fant\u00f4mes ils sont cens\u00e9s aller errer l\u00e0 o\u00f9 sont leurs souvenirs et il ne faut pas faire de bruit parce que dans la neige peut-\u00eatre repose un des siens, aupr\u00e8s de ses fr\u00e8res flocons. Elle n&rsquo;ose pas monter dans un taxi et parler et qu&rsquo;on entende son accent \u00e0 elle, qu&rsquo;elle-m\u00eame n&rsquo;entend pas. Pour elle ce sont eux, qui ont un accent. La femme caramel l\u00e0-bas, et les gens dans les voitures, et le serveur, et le souvenir et m\u00eame son fr\u00e8re. Tout le monde a un accent sauf elle, parce qu&rsquo;elle n&rsquo;est qu&rsquo;un fant\u00f4me. Et les fant\u00f4mes ils hululent juste, tels des loups. Pour qu&rsquo;on ne sache pas d&rsquo;o\u00f9 ils viennent, qu&rsquo;on n&rsquo;entende pas leur accent, qu&rsquo;on ne vienne pas contr\u00f4ler leurs certificats de d\u00e9c\u00e8s et les parquer dans des ch\u00e2teaux d&rsquo;apatrides avec interdiction de retourner hanter une ville qui n&rsquo;existe plus. Elle allume une cigarette et ses doigts gel\u00e9s attrapent ses soupirs de fum\u00e9e pour les emp\u00eacher d&rsquo;aller empester la ville. La femme caramel la regarde. Elle a la chair br\u00fblante. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0<em>Comme des silhouettes, comme des ombres chinoises, qui courent inexorablement vers leurs morts<\/em>\u00a0\u00bb Avril bris\u00e9, Isma\u00ebl Kadar\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit, entre minuit et cinq heures, la ville se tait. A minuit l&rsquo;Eglise sonne douze coups. A cinq heures, les oiseaux chantent. Entre, le silence vient \u00e9paissir la ville. Ce ne sont pas les gens qui se taisent. Ca ne se tait jamais les gens la nuit, surtout si la ville se tait. Ca chuchote en jouant aux cartes, \u00e7a r\u00f4de en rasant les murs, \u00e7a lit dans une cuisine mal \u00e9clair\u00e9e, \u00e7a observe derri\u00e8re les rideaux, \u00e7a fait l&rsquo;amour et \u00e7a vomit de la mauvaise vodka dans les toilettes mais \u00e7a ne se tait pas. Ca tente bien au contraire de contrer le silence de la ville. Car c&rsquo;est bien la ville qui retient son souffle. Le parquet dans les immeubles cessent de grincer. Les noisettes sur les arbres cessent de tomber. Les rails du tramway cessent de siffler. La ville retient son souffle et doucement, en tourbillon, monte le vent du croisement des deux fleuves sous la grande forteresse. La forteresse \u00e9carte vivement ses grilles pour \u00e9viter le vent. Le mur de pierre derri\u00e8re a laiss\u00e9 pousser de la mousse pour que la grille ne claque pas. Le vent entre dans la forteresse. Il traverse le d\u00e9dale de tunnels, il se perd et se cogne contre les parois, va se perdre dans un vieux canon ou un donjon oubli\u00e9 o\u00f9 l&rsquo;eau de pluie cesse un instant de goutter et remonte furieux par les \u00e9gouts dans le vieux centre en briques o\u00f9 les statues se figent. Les grands-m\u00e8res s&rsquo;agitent dans leurs vieux appartements et ferment \u00e0 tout va les volets, les fen\u00eatres, les rideaux. Les enfants se cachent sous la couette pendant que le vent gronde et vient frapper sur les judas des demeures. Il brise parfois d&rsquo;un \u00e9clat une fen\u00eatre et on peut apercevoir un corps apeur\u00e9 se pr\u00e9cipiter sous la banquette, la main sur la bouche pour retenir son cri. Les oiseaux m\u00eame se recroquevillent sous les chemin\u00e9es en fer des toits. Si il vous attrape le vent, il vous emm\u00e8ne \u00e0 la guerre. Sur un balcon d\u00e9labr\u00e9, un vieillard un peu fou l&rsquo;attend, une pipe \u00e0 la main. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0<em>La patrie de l&rsquo;\u00e9crivain, c&rsquo;est sa langue.\u00a0\u00bb <\/em>M\u00e9moires de Hongrie, Sandor Marai.<\/p>\n\n\n\n<p>Le taxi roule velours, entre ciments d\u00e9cr\u00e9pits et cicatrices de balles. A la radio, une vieille chanson fran\u00e7aise. Le chauffeur monte le son. Avant, il m&rsquo;explique, avant les fronti\u00e8res, quand il \u00e9tait jeune et encore beau -et cette v\u00e9rit\u00e9e oubli\u00e9 de tous sauf lui le fait sourire- cette chanson passait tout le temps \u00e0 la radio. Il a embrass\u00e9 des filles dessus. When it was still one country&#8230; <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0I&rsquo;m homesick\u00a0\u00bb, j&rsquo;ai dit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Lucky you, a r\u00e9pondu le chauffeur. I&rsquo;m countrysick.\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai le mal de la maison. J&rsquo;ai le mal du pays. A quel pays pense-t-on quand on le mal du pays ? Peut-on avoir le mal du pays quand quelque part notre pays nous attend ? Ou bien sommes-nous destin\u00e9s \u00e0 n&rsquo;avoir que le mal de la maison quand d&rsquo;autres, roulant en fredonnant, ont le mal d&rsquo;un pays qui n&rsquo;existe plus et qui se faisant, n&rsquo;existe pas ? Peut-on manquer quelque chose qui n&rsquo;existe pas ? Il me demande mon adresse. La lune nous suit. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Il est des femmes qui naissent dans des pays qui n&rsquo;existent pas. Langue absente, images d\u00e9faillantes.\u00a0\u00bb Le trou de la serrure, Branko Radicevic. A la descente du train, elle marche t\u00eate baiss\u00e9e pour longer le quai. Elle \u00e9vite les fen\u00eatres. Les fen\u00eatres, les vitres, les miroirs. Tout ce qui donne \u00e0 voir son reflet. Blanche, tel un spectre. 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