{"id":41242,"date":"2021-07-25T12:23:26","date_gmt":"2021-07-25T10:23:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=41242"},"modified":"2021-07-26T12:34:05","modified_gmt":"2021-07-26T10:34:05","slug":"l5-remous-et-renversement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l5-remous-et-renversement\/","title":{"rendered":"#L5 | Remous et renversement"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>l\u2019humanit\u00e9 pouss\u00e9e dans ses retranchements, \u00e0 bout d\u2019elle-m\u00eame<br>les mots de terre et d\u2019eau, les histoires m\u00eal\u00e9es dans lesquelles il est facile de s\u2019y glisser<br>remous des \u00eatres, des pens\u00e9es, des \u00e9l\u00e9ments<br>tout est renversement<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/une-forme-qui-en-devient-une-autre\/\">Une forme qui en devient une autre<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>Sur la toile tendue pour une occasion qui se r\u00e9p\u00e9tera sans doute, un train arrive en gare. Choc de l\u2019image en mouvement. Sursaut, aujourd\u2019hui, quand le train freine un bon coup. Arriv\u00e9e en gare. C\u2019est la prochaine. Les trains. Il les voit partout autour de lui, m\u00eame s\u2019il a quitt\u00e9 la ville, m\u00eame si la voie est \u00e9troite par ici. M\u00eame en pleine campagne, des trains sombres et pleins de poussi\u00e8res. Des trains qui lui offrent les possibilit\u00e9s de vie, \u00e0 lui qui se pr\u00e9tend immortel, qui a fini presque par y croire. Les trains et les correspondances. Les billets s&rsquo;accumulent dans ses poches, il les d\u00e9coupe parfois en fragments qu&rsquo;il disperse sur les voies. Correspondre par ici ou par-l\u00e0, moyen de fuite. Echappement. Des trains remplis de gens en fuite. Il faudrait retrouver les billets, faire l\u2019inventaire des trajets. Ce serait une fa\u00e7on de se souvenir. Pendant la guerre, les enfants que l\u2019on jetait dans les trains direction campagne, fermes ou manoirs peu importe, se souvenir des gueules de morveux qui ne se tiennent jamais tranquille. En avoir \u00e9t\u00e9 un, peut-\u00eatre, ne se souvient plus tout ce qui int\u00e9resse c\u2019est le train, l\u2019id\u00e9e du mouvement. Le train comme un cercueil de la vie, prot\u00e8ge de la mort. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, le train est un risque. Il croit ferme dans les chiffres pairs, il est de ceux qui appr\u00e9cient de jouer leur destin \u00e0 pile ou face. Dans son portefeuille, quelques pi\u00e8ces de quelques pays. Des pi\u00e8ces ramass\u00e9es dans les wagons-restaurants, il y en a toujours qui tra\u00eenent, les serveurs ne sont pas assez rapides. La rapidit\u00e9. Le mouvement. Il n\u2019y a que cela de vrai. Le train s\u2019en va de la gare, l\u2019image ne s\u2019efface que dans la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;; sous ses paupi\u00e8res, bien imprim\u00e9e. C\u2019est une certitude qui ne le quitte plus. La vie est une image en mouvement et les trains y sont des motifs r\u00e9currents. Alors il prend des trains, des tas de trains, comme il aurait dit autrefois. Les vapeurs prennent d\u2019autres chemins. Les formes changent. Son corps a chang\u00e9 aussi. Ignore si la reconnaissance est possible. Le train. Le train et ses banquettes inconfortables, il d\u00e9teste la mati\u00e8re sentie sous ses doigts, \u00e7a vous donne des frissons d\u00e9goutants, on ne sait combien de personnes se sont tenus assises. Et il sait ce jour-l\u00e0 que le train qu\u2019il prend, c\u2019est un rendez-vous donn\u00e9 il y a longtemps. D\u00e9j\u00e0 quand les ailes moites du papillon se sont retrouv\u00e9es aplaties entre ses paumes \u2013 qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec les objets d\u2019art qu\u2019elles sont devenues aujourd\u2019hui \u2013 le trajet \u00e9tait d\u00e9cid\u00e9. Il a une lettre dans sa veste, avec une adresse. Il n\u2019a pas besoin de la relire, il se souvient. Le train arrive en gare. Cette fois-ci, c\u2019est la bonne, il sent sa poitrine se comprimer alors que les voyageurs se pressent vers la sortie. Il le sent, c\u2019est un pi\u00e8ge. Il se sent repouss\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019aurait jamais d\u00fb revenir, il comprend qu\u2019il fait enfin parti des autres. De cette humanit\u00e9 pouss\u00e9e dans ses retranchements, \u00e0 bout d\u2019elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le miroir du jardin se joue un spectacle&nbsp;d\u2019ombres et de lumi\u00e8res. Le reflet montre des visages aux \u00e2ges diff\u00e9rents. A l\u2019int\u00e9rieur de la glace, tout se bouscule, famille, amies, et puis l\u2019inconnu. L\u2019inconnu finit par frapper l\u2019ensemble des figures, c\u2019est un peu comme s\u2019il contaminait de ces traits nouveaux des visages familiers. Comme s\u2019il n\u2019existait qu\u2019une seule personne, sorte de cr\u00e9ature grotesque avec multiples yeux, nez, bouches et oreilles. Il y a quelque chose de primitif dans ces jeux de regards et de reflets, ou l\u2019on se d\u00e9couvre soi avec les autres. Le miroir comme un moule. Et puis ce ne sont que des visages, on \u00e9vite le pire, on \u00e9vite un assemblage de corps tout entier, voil\u00e0 qui serait vraiment affreux, si tous les corps se fondaient en une masse unique. C\u2019est quand m\u00eame un m\u00e9lange qui remue quelque chose \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la personne qui se regarde, qui se rencontre pour la premi\u00e8re fois dans les yeux d\u2019un autre \u00e0 travers la glace. M\u00eame les peaux sont les m\u00eames, se transforment et deviennent une peau unique&nbsp;; la faute \u00e0 la lumi\u00e8re qui fait des t\u00e2ches sur l\u2019ensemble des visages, qui allonge ici le nez, rehausse l\u2019\u00e9clat d\u2019une m\u00e8che qui balaye plus d\u2019une joue et l\u00e0, est-ce l\u2019ombre d\u2019une l\u00e8vre ou bien une moustache&nbsp;? Remous des \u00eatres qui ne se tiennent pas tranquilles, formant une image impossible, des pens\u00e9es, j\u2019ai l\u2019air d\u2019un homme, je suis la plus belle, j&rsquo;ai peur, je ne comprends pas, j\u2019ai vieillie, est-ce que cette femme est ma m\u00e8re, remous des \u00e9l\u00e9ments dans le miroir.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/les-deux-cotes-dun-meme-monde\/\">Les deux c\u00f4t\u00e9s d&rsquo;un m\u00eame monde<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>La voil\u00e0 la fi\u00e9vreuse, son accent du Devon qui r\u00e9sonne en \u00e9cho dans la vall\u00e9e, celle qui a fait du paysage un royaume o\u00f9 la domination n\u2019existe pas, o\u00f9 une main tendue sera toujours remplie des richesses des autres. Toutes sont en train de courir, de s\u2019essouffler, d\u00e9j\u00e0 elle est arriv\u00e9e au bout de sa propre course, une course conduite contre elle-m\u00eame. Elle retire le foulard qui la rend brune, fait offrande de ses cheveux au vent qui semble vouloir les arracher de son cr\u00e2ne. Au vent les cheveux-chevaux, comme dirait l\u2019autre. De ces femmes qui rient, qui courent, elle tente de percer le myst\u00e8re de cet \u00e9parpillement. Comme \u00e7a chahute ici-bas&nbsp;! Oh \u00e7a pour jouer, elles aiment jouer&nbsp;! Avec joie, c\u2019est convenu, un accord tacite. L\u2019amorce d\u2019un mouvement est le pr\u00e9texte d\u2019un \u00e9clat de rire. Les rires des filles dans ses oreilles qui contiennent tant bien que mal l\u2019\u00e9paisseur de ses cheveux. Elle observe les cheveux des autres, elle se souvient de la texture de chacune. Un bouillonnement, une chaine qui va du dor\u00e9 fillasse jusqu\u2019au brun cr\u00e9pu, des mains comme des \u00e9toiles brandies dans le ciel. Elle cherche celle qui a le don de figer ses doigts dans une posture particuli\u00e8re autour d\u2019un crayon de bois. Celle qui pourrait croquer ses traits particuliers \u2013 dans un langage plus vrai, on dirait simplement sa laideur \u2013. Elle s\u2019imagine la palette dont les teintes sauraient rendre la r\u00e9alit\u00e9 de son \u00eatre, tout en le rendant agr\u00e9able. Elle ne veut pas simplement guider les autres, elle veut attirer l\u2019\u0153il sur sa silhouette. Veut du purement physique. Penser \u00e0 sa palette&nbsp;; lait o\u00f9 sont noy\u00e9s des moucherons pour son visage, vert-de-gris les yeux, nez rose comme une chatte, cheveux en feu, quoi d\u2019autre&nbsp;? C\u2019est encore trop beau pour elle, elle passe ce qu\u2019elle a de plus beau sur son visage et alors que ses paupi\u00e8res sont closes, elle peut d\u00e9celer autour d\u2019elle ce remous des \u00eatres, des pens\u00e9es, des \u00e9l\u00e9ments qui fondent son monde et le peu de sa beaut\u00e9, elle s\u2019en contentera.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant m\u00eame de voir la mort, une odeur l\u2019ent\u00eate, anesth\u00e9sie son corps et ses pens\u00e9es \u00e0 la fois. Devant elle, sous ses propres yeux, un insecte ail\u00e9 chute dans la terre. Elle regarde, a un petit reflexe de recul. Ne veut pas le tuer. La vie est tr\u00e8s fragile, c\u2019est ce qui lui est venu, une pens\u00e9e tr\u00e8s simple, comme \u00e7a, sans r\u00e9fl\u00e9chir. Ce sont les pens\u00e9es simples qui sont les plus graves. Des pens\u00e9es qui surgissent quand elles ne nous concernent pas encore, comptent tout de m\u00eame. La vie est fragile pour les petites choses. Elle distingue les ailes qui ne bougent plus. Comme des morceaux de nacre bleut\u00e9. Son corps doux, poilu, minuscule. Elle s\u2019en \u00e9meut&nbsp;; l\u2019insecte est un papillon. Arr\u00eat sur image. Elle reconna\u00eet l\u2019argus bleu-nacr\u00e9 du paquet de cigarettes qu\u2019elle a vol\u00e9 \u00e0 un oncle \u00e9loign\u00e9, ou peut-\u00eatre un parfait inconnu, ne se souvient pas bien, il \u00e9tait jeune. Elle l&rsquo;\u00e9tait davantage. Ce type de papillon appr\u00e9cie les sols pierreux, elle ne con\u00e7oit pas qu\u2019il soit venu ici par curiosit\u00e9, peut-\u00eatre avait-il choisi de mourir devant elle, de lui faire admirer le bleu de ses ailes qui ne bougent plus. Non, elle secoue la t\u00eate avec un sourire, elle sait que ce n&rsquo;est pas vrai. Elle observe la b\u00eate avec attention, c&rsquo;est une fa\u00e7on de lui rendre hommage. Ce bleu argent\u00e9, froid et p\u00e2le, elle cherche \u00e0 se rappeler de cette couleur dans la nature, ne voit rien. Ou, peut-\u00eatre, si, la teinte que prend un ciel sans nuages, un ciel du soir. Argus et ses yeux immobiles. Elle sent que la brume s\u2019\u00e9carte de ses pupilles. Elle prend une feuille de fr\u00eane, recouvre son corps de ciel. Voil\u00e0, la tombe est dress\u00e9e, elle l\u2019enjambe, ouvre grand ses bras, tend son corps vers le haut, comme appel\u00e9e par le soleil. Naturellement, il faut continuer de vivre. Le vent s\u2019est lev\u00e9. L\u2019oiseau a poursuivi son chant. Elle ne se retourne pas. Un papillon est mort, il faut poursuivre son chemin sans trop de peine. Il y en aura d\u2019autres, toujours affecteront un peu. Il faut pouvoir se laisser envahir par les histoires m\u00eal\u00e9es, les souvenirs. Sans \u00e9craser autrui, il faut se trouver une petite place \u00e0 soi en toute circonstance, et avancer.<\/p>\n\n\n\n<p>La classe est termin\u00e9e, il est l\u2019heure d\u2019une le\u00e7on de sol. Les sols calfeutrent les pas. Les sols sont des poumons. La terre est parfois rouge de limaces et de feuilles. Boue molle, doux bruit sur la semelle. Les odeurs pourries sont des parfums pr\u00e9cieux. Elle sent combien ses sens fr\u00e9missent, combien les mots de terre et d\u2019eau, dont elle fait l\u2019inventaire dans son esprit, lui sont des respirations suppl\u00e9mentaires, un souffle en plus. Les empreintes sont comme des feuilles qui en recouvrent de plus ancienne. Les chaussures \u2013 bottes brunes, d\u00e9teintes de pluie et de tous les chemins d\u00e9j\u00e0 emprunt\u00e9s \u2013 effacent empreintes d\u2019enfants. Des meurtres de pieds, une dr\u00f4le d\u2019id\u00e9e, une id\u00e9e qui amusera la cadette, note mentale, prendre au passage une branche de baies rouges. Se r\u00e9p\u00e9ter comme une pri\u00e8re qu\u2019il faudra, ce soir, raconter un petit quelque chose autour d\u2019un crime p\u00e9destre. Chapelet de la nature entre les doigts, les baies rouges, une \u00e0 une, tombe au sol, un chemin rouge se forme. Tout a un go\u00fbt de l\u2019enfance, du conte, et il faut rester maligne pour ne pas tomber dans quelques pi\u00e8ges. Il faut suivre le bon chemin, ne pas tenter les d\u00e9tours. Il faut suivre la d\u00e9pression sans se soucier du soleil qui dispara\u00eet derri\u00e8re les feuilles. L\u2019automne d\u00e9charge le ciel pour donner au sol cette consistance sur laquelle les pas peuvent compter. Les champignons transpirent des toiles d\u2019araign\u00e9es entre les racines. Rien ne compte d\u2019autre ici que la vie&nbsp;; il n\u2019y a rien \u00e0 dire, tout se d\u00e9couvre \u00e0 l\u2019\u0153il commun, il suffit de regarder. Alors ce ne sont plus les mots qui convoquent la terre et l\u2019eau, c\u2019est la Nature qui \u00e9crit ses propres vers. C\u2019est elle qui d\u00e9voile une grammaire compos\u00e9e de mots de terre et d\u2019eau. Des mots palpables&nbsp;; la ros\u00e9e sous la plante des pieds. Les pierres, des poids sous les orteils qui brisent des brindilles, un coup de vent brode des feuilles sur les capes. Se pencher. Il faut une terre humide, mall\u00e9able sous les doigts et non les poings. Fl\u00e9chir. D\u00e9poser les genoux \u00e0 m\u00eame le sol. L\u00e0 o\u00f9 les b\u00eates trouent la terre. C\u2019est comme si les mots lui manquaient. C\u2019est comme si on grignotait son vocabulaire alors que son regard se laisse aller \u00e0 la contemplation de la Terre qui tourne, l\u00e0, dans cette petite flaque d\u2019eau, elle le voit. Elle voit aussi le duvet d\u00e9pos\u00e9 par les chenilles sur une feuille. Ses ongles pleins d\u2019humus n\u2019ont pas perc\u00e9 le rep\u00e8re de l\u2019une d\u2019entre elles. Elle s\u2019essuie en tendant ses membres vers le ciel, elle esp\u00e8re un rayon de soleil qui ne viendra pas. Un oiseau s\u2019envole, soulageant la branche d\u2019une pluie qui vient baptiser celle qui cherchait \u00e0 renouveler sa langue.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l3-mouche-de-bronze\/\">Mouche de bronze<\/a><br><\/h3>\n\n\n\n<p>Alors c\u2019est cela un \u00eatre en fuite, perte de rep\u00e8res et autres ennuis, non je ne m\u2019excuserai pas d\u2019avoir choisi la chute, de ces personnes qui se tiennent trop pr\u00e8s des falaises, oubliant leur pass\u00e9, tenez je me sens Icare aujourd\u2019hui, m\u00eame dans le noir, je me sens comme l\u2019ambassadeur des causes perdues, de ce ramassis que forme l\u2019humanit\u00e9 pouss\u00e9e dans ses retranchements, \u00e0 bout d\u2019elle-m\u00eame. Les crimes que vous lisez sur mon visage sont comme les reflets de vos doutes, vous ne savez pas ce que c\u2019est que d\u2019\u00eatre comme un animal que l\u2019on traque, le respect des lois, de quelles lois me parlez-vous donc, vous n\u2019\u00eates que des enfants, vous qui vous agitez autour de moi, qui me poussez, vous n\u2019\u00eates que des petites choses fragiles, vous vous amusez ensemble, vous me prenez comme on prend un jouet, bient\u00f4t vous m\u2019aurez oubli\u00e9 et alors je retrouverai dans un autre train, vers une autre ville. A des miles de penser \u00e0 vous, je ne penserai qu\u2019\u00e0 moi, j\u2019en aurai l\u2019occasion, ce sont de ces occasions-l\u00e0 dont j\u2019ai le besoin. Je suis pourtant d\u00e9j\u00e0 las, je peux l\u2019admettre \u00e0 demi-mot, je peux ressentir comme une sorte de rel\u00e2chement de mon corps, dans ma peau, parfois je surprends une rondeur, une ride dans le miroir et alors je me mets \u00e0 r\u00e9aliser quelque v\u00e9rit\u00e9 sans pour autant pouvoir y mettre des mots. J\u2019ai dit de grands mots tout \u00e0 l\u2019heure, du moins les ai pens\u00e9 si fort que je me suis dit que vous devriez les entendre. Fourmis que vous \u00eates, sombres, minuscules, insignifiantes bestioles que l\u2019on \u00e9crase sans prendre garde. Ce serait commode de pouvoir vous faire dispara\u00eetre \u00e0 ma guise, vous blessez, un peu, et pour vous voir rejoindre ces corps abim\u00e9s, comme apr\u00e8s la guerre. Un jour j\u2019y ai pens\u00e9, j\u2019ai fait ce rapprochement-l\u00e0&nbsp;; de cette similarit\u00e9 observ\u00e9e entre les fourmis sous ma semelle qui poursuivent malgr\u00e9 tout leur chemin, avec les hommes qui reviennent mutil\u00e9s de guerre, et puis encore ces femmes aux ventres d\u00e9form\u00e9s par multiples grossesses, et ces femmes viol\u00e9es, aux visages de pierre, qui d\u00e9veloppent parfois quelque bizarrerie dans la d\u00e9marche ou la posture. Cela devait \u00eatre apr\u00e8s une s\u00e9ance de cin\u00e9ma, quand j\u2019allais au cin\u00e9ma, dans quelle ville d\u00e9j\u00e0\u2026Il y avait un train, \u00e7a, je m\u2019en souviens, il y avait toujours un train qui avait d\u00fb me pousser \u00e0 penser l\u2019horrible.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout est renversement&nbsp;: l\u2019invisible qui vous parle. Je ne me sens pas voix, \u00e0 peine le sursaut d\u2019une pens\u00e9e, tenue en \u00e9veil par l\u2019humidit\u00e9 qui lentement me gagne. C\u2019est comme \u00e7a, seule, toujours seule. Les saisons ne sont pourtant pas cens\u00e9es avoir d\u2019humeurs, voil\u00e0 que j\u2019offre \u00e0 la pluie toute ma m\u00e9lancolie. Ma raideur est la seule chose qui tient encore debout. La pluie a fait du jeu un massacre. Les simples se sont aplaties. L\u2019eau impr\u00e8gne un monde de fous qui d\u00e9barrasse \u00e0 force de cris, de rires, tapage nerveux, la table dress\u00e9e pour le go\u00fbter. C\u2019est froid, c\u2019est absurde. Tout devrait \u00eatre lignes s\u00e8ches. Mais les napperons de papiers, dont personne ne se pr\u00e9occupe, s\u2019envolent en oiseaux tremp\u00e9s, lourds, s\u2019arrachent sur les pierres du chemin, des cendres de papier. Les g\u00e2teaux sont des \u00e9ponges. Les oiseaux volent tr\u00e8s bas, emportent une miette ou une goutte, c\u2019est pareil. Le th\u00e9 dilu\u00e9, refroidi, n\u2019existe plus. Il a sombr\u00e9 dans la terre. L\u2019eau de la tasse est une fontaine en d\u00e9rangement. Celle que j\u2019aime a des mouvements brusques, elle pourrait tomber dans mes bras, non, il est inutile d\u2019y compter. Sa hanche se cogne dans un coin de la table, vacillement, la tasse chute, la porcelaine se brise l\u2019anse. Ton regard est attir\u00e9 par le blanc dans le vert. Et tes yeux croisent les miens, l\u2019espace d\u2019une seconde. Ce qui me bouleverse, c\u2019est que le chemin des feuilles de th\u00e9, coll\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la tasse, menait vers ta bouche. Qu\u2019une fois au sol, les feuilles d\u00e9vers\u00e9es dans la pelouse, il ne subsiste rien de cette intimit\u00e9 que j\u2019aurai pu partager avec toi, un baiser sur tes l\u00e8vres, un baiser par procuration, mais un baiser tout de m\u00eame. Tout est renversement&nbsp;; en mes yeux visiblement tu n\u2019as rien d\u00e9cel\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019est-ce qui est digne du souvenir, je n\u2019en sais rien, je pose la question et personne ne pensera \u00e0 me r\u00e9pondre car personne ne pourrait soup\u00e7onner que ce soit l\u00e0 que mon intelligence demeure, dans des questionnements pareils. Peut-\u00eatre que si je prenais le temps de penser \u00e0 quelqu\u2019un, de temps \u00e0 autre, un chemin \u00e0 frayer dans le champ de mes r\u00e9flexions toujours dispers\u00e9es, je pourrai mieux comprendre la question. Il me faut quelqu\u2019un, et comme il y a cet homme qui, au d\u00e9tour d\u2019un jeu, prend le soin d\u2019\u00e9tudier mon corps, peut-\u00eatre plus, je me prends \u00e0 un jeu tout autre. Je me fais de la place pour une id\u00e9e neuve&nbsp;: il est temps de r\u00e9aliser quelque souvenir de notre rencontre. Et je dois bien poser mes yeux quelque part, autrement je passerai pour une r\u00eaveuse. Quand on vous croit r\u00eaveuse, vous n\u2019avez plus aucun pouvoir sur le monde, et c\u2019est bien la derni\u00e8re chose que je d\u00e9sire. Je ne d\u00e9sire vraiment rien. Un souvenir, il m\u2019en faut un, de quoi pouvoir me donner un rep\u00e8re quand toutes ces heures qui passent sont des jours de pluie. La seule chose que je retiendrai, ce sont ses mains. De grandes mains comme des cartes en relief. Avec des veines saillantes, on dirait qu\u2019elles vont trancher sa peau. Non, elle est r\u00e9sistante, cette peau. Une peau d\u2019adulte. Ne sont pas douces, un peu s\u00e8ches. Brunes. Du genre qu\u2019on ne voit pas dans le coin. Les paumes sont puissantes, les doigts allong\u00e9s. Il a des ongles en lunules, ni trop courts, ni trop longs. Seul celui de son auriculaire droit est laiss\u00e9 plus long, comme une griffe. Ses ongles accrochent un peu mon col. Ses mains glissent sur mes seins plats. Tr\u00e8s rapidement, il les effleure sans se douter, s\u00fbrement, que ceci est ma poitrine. Sous ses doigts, tout est sans consistance. Ses mains remontent. Mes \u00e9paules p\u00e9tries. Broy\u00e9es. Ces mains qui p\u00e9trissent ma peau, ne remuent pas seulement ma chair. Je vous pr\u00eate mes seins inexistants, mes \u00e9paules dures, mes cheveux qui s\u2019enroulent autour de votre cou. Les mains d\u00e9clenchent des pens\u00e9es qui m\u2019incommodent. Gardera t-il un souvenir de moi, peu importe, d\u00e9j\u00e0 je pense \u00e0 sa propre vision&nbsp;: mes membres en obstacles, de l\u2019air brass\u00e9 au lieu d\u2019un corps, ongle qui risque de se briser, l\u2019adulte bien \u00e9tabli sur une fille \u00e0 peine sortie de l\u2019adolescence, aux sillons veineux qui palpitent\u2026Notre rencontre a eu lieu ailleurs, je le sais \u00e0 pr\u00e9sent, tout est retourn\u00e9, tout est renversement, le temps s\u2019arr\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce qui me sauvera, ce sont les mots de terre et d\u2019eau, de ces chemins parcourus d\u2019humidit\u00e9, de ces vibrations, des pouss\u00e9es de vent, les effluves de marais tourbeux d\u2019un autre pays, la lande, cette chose qui n\u2019est rien, qui ne brillera ni au soleil ni sous la pluie, si courage de braver la pluie, la boue, sur le sentier, les for\u00eats, arbres, la vall\u00e9e, les sylphides qui s\u2019y cachent, des pluies, les contours n\u2019existent plus, les femmes et les graines diss\u00e9min\u00e9es, d\u2019une couleur qui inonde, surface de l\u2019eau ondule, se raye, les lignes bris\u00e9es rassembl\u00e9es sous mes pas, un chemin de traverse, p\u00e9n\u00e9trant le massif de rhododendrons pour me faufiler sur la route fleurie, l\u00e0, lueur incertaine, cachette imprenable, dans les massifs rares et fleuris, les teintes fondues des corbeilles d\u2019or et d\u2019argent, de ses alysses serr\u00e9es, qui s\u2019\u00e9touffent, mart\u00e8lement de la pluie sur la tente de fleurs, feuilles racornies qui craquent en poussi\u00e8re, les mains comme des pierres font des poids dans ma robe, fleurs de tr\u00e8fles comme propositions de nourriture, je d\u00e9faille, la cime des arbres se moque de ma fragilit\u00e9, mais je suis prot\u00e9g\u00e9e par la flore, dans la joue, au champ, herbes folles, tournant comme les disamares de la saison \u00e0 venir, sur mes paupi\u00e8res les gouttes de pluie, mais plus lourdes et parfum\u00e9es, je me demande dans quel r\u00eave je suis suppos\u00e9e me r\u00e9veiller, r\u00eave et histoires m\u00eal\u00e9es dans lesquelles il est facile de s\u2019y glisser.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-gray-background-color has-background\"> Voil\u00e0 je grignote l&rsquo;immense, me suis munie d\u2019une loupe taill\u00e9e en forme de c\u0153ur (<em>Miss Marple 2.0<\/em>) pour d\u00e9tailler une certaine violence, le corps, pousser les voix, les petites choses qui comptent \u00e0 travers ce qu\u2019elles m\u2019ont insuffl\u00e9es.<br>Ignore si principe de dettes fonctionne avec s\u0153urs-adelphes mais elles retournent en moi vocabulaire, rythme, visions ;<br><strong><br>AGATHA SYLVIE VIRGINIA MONIQUE<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>l\u2019humanit\u00e9 pouss\u00e9e dans ses retranchements, \u00e0 bout d\u2019elle-m\u00eameles mots de terre et d\u2019eau, les histoires m\u00eal\u00e9es dans lesquelles il est facile de s\u2019y glisserremous des \u00eatres, des pens\u00e9es, des \u00e9l\u00e9mentstout est renversement Une forme qui en devient une autre Sur la toile tendue pour une occasion qui se r\u00e9p\u00e9tera sans doute, un train arrive en gare. Choc de l\u2019image en <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l5-remous-et-renversement\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L5 | Remous et renversement<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":286,"featured_media":41701,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2462],"tags":[885,2519,2518,2112,260,77],"class_list":["post-41242","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-5","tag-eau","tag-horreur","tag-humanite","tag-remous","tag-renversement","tag-terre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41242","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/286"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=41242"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41242\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/41701"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=41242"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=41242"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=41242"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}