{"id":41521,"date":"2021-07-25T22:23:00","date_gmt":"2021-07-25T20:23:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=41521"},"modified":"2021-07-26T16:04:40","modified_gmt":"2021-07-26T14:04:40","slug":"p6-solitude","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p6-solitude\/","title":{"rendered":"#P6 Solitudes"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"640\" height=\"480\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/hopper_edward_morning_sun11.webp\" alt=\"\" class=\"wp-image-41528\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/hopper_edward_morning_sun11.webp 640w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/hopper_edward_morning_sun11-420x315.webp 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Je m\u2019\u00e9tonne encore de ce sentiment ambigu (aux limbes de la schizophr\u00e9nie) de gaspiller le temps alors m\u00eame que l\u2019on ne trouve aucun go\u00fbt \u00e0 en faire un quelconque usage. Pourtant, le dimanche vers quinze heures (parfois m\u00eame d\u00e8s la fin de matin\u00e9e les jours de grande pluie ou le plafond gris et bas alanguis la volont\u00e9) c\u2019est invariablement la sensation qui me happe. Je sais que je ne peux lutter. En g\u00e9n\u00e9ral, il ne me reste qu\u2019\u00e0 m\u2019avachir jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre sur le canap\u00e9 de velours orange et enclencher le disque ray\u00e9 de la morosit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator alignwide\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">L\u2019odeur me saute au visage. Presque agressive. Ne me laisse pas le choix de l\u2019ignorer. M\u00eame si je retiens mon souffle, elle infiltre mes fosses nasales et p\u00e9n\u00e8tre au travers de la muqueuse jusqu\u2019\u00e0 mon cerveau. Les centres de la m\u00e9moire s\u2019affolent. Gyrophares rouges et alarmes stridentes. Je m\u2019arr\u00eate un instant. Impossible de coordonner mes pieds pour avancer sur l\u2019avenue dans ce vacarme int\u00e9rieur. Je sais que je n\u2019y couperai pas. Alors je ferme les paupi\u00e8res et visionne la pellicule propos\u00e9e. L\u2019image est quelque peu toussotante. L\u2019odeur intacte: cela me revient, dans une secousse verticale, des pieds jusqu\u2019au cortex. Le parfum de grand m\u00e8re le dimanche lorsque nous allions promener au parc. Jasmin ou peut-\u00eatre muguet puis une note de t\u00eate \u00e9pic\u00e9e&#8230; patchouli .. Je n\u2019en suis pas certaine&#8230; je rouvre les yeux. La main sillonn\u00e9e de rides serre bien fort la mienne de peur que je ne m\u2019\u00e9chappe au moment de traverser.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Je joue avec le soleil qui se r\u00e9fl\u00e9chi sur le verre de ma montre. Les restes \u00e9pars de mon d\u00e9jeuner s\u2019\u00e9talent sur la table. Le soleil filtre au travers des stores. Il fait chaud et la digestion rajoute \u00e0 la torpeur de l\u2019instant. Dans le couloir quelques pas assourdis. Je profite du silence pour jouer ma composition lumineuse. Les notes dor\u00e9es sautillent au plafond selon le tempo de mon poignet droit. Il s\u2019agit d\u2019un op\u00e9ra \u00e0 la fin tragique. Je suis \u00e0 la fois compositeur, chef d\u2019orchestre et musicien de cette partition silencieuse. Je me surprends \u00e0 fredonner un oratorio. Sonne horriblement faux. Je n&rsquo;ai jamais eu l&rsquo;oreille musicale.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">O\u00f9 diable ai je pu laisser mon trousseau de cl\u00e9&nbsp;? C\u2019est inou\u00ef d\u2019\u00eatre aussi distrait. Je soul\u00e8ve mon blouson de cuir roul\u00e9 en boule sur le canap\u00e9 de velours: Rien. Le contenu de mon sac est vid\u00e9 sans d\u00e9licatesse \u00e0 m\u00eame le plancher. Je m\u2019agenouille. Des tickets de caisse bruissent froiss\u00e9s entre mes paumes. Un tintement qui accompagne un \u00e9clat m\u00e9tallique: Porte clef rouge, celui des clefs de mon bureaux. Je me redresse, les genoux craquent, me dirige d\u2019un pas lourd de col\u00e8re vers le gu\u00e9ridon de l\u2019entr\u00e9e: toujours pas! L\u2019horloge me nargue&nbsp;: l\u2019heure limite de d\u00e9part est d\u00e9pass\u00e9e. J\u2019entre dans le quart d\u2019heure du retardataire excusable. D\u2019ici une dizaine de minute je ne couperai pas \u00e0 une excuse. J\u2019enrage, rouge. Un jour j\u2019oublierai ma t\u00eate!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><em>C\u2019est quoi ton probl\u00e8me?<\/em> Cette phrase lanc\u00e9e en l\u2019air, sur un ton d\u00e9sinvolte tournoie sans fin derri\u00e8re mon front. C\u2019est idiot, je n\u2019arrive pas \u00e0 la chasser. Je regrette de ne pas m\u2019\u00eatre montr\u00e9e plus alerte tout \u00e0 l\u2019heure lorsqu\u2019il l\u2019a prononc\u00e9 du bout des l\u00e8vres sans croiser mon regard. Je lui aurais demand\u00e9 poliment si c\u2019est \u00e0 moi qu\u2019il s\u2019adressait et m\u2019en serais all\u00e9e les id\u00e9es claires. A la place, je me suis content\u00e9e de le regarder sortir de la pi\u00e8ce la m\u00e2choire raide et l\u2019\u0153il mou. Il faut reconna\u00eetre que je ne m\u2019y attendais pas. Tout s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 merveille et le sentiment du travail accompli me rendait presque un peu euphorique. Pourtant, je suis \u00e0 milles lieux de penser avoir un probl\u00e8me. Quel probl\u00e8me? J\u2019ai beau d\u00e9cortiquer la sc\u00e8ne je n\u2019y trouve aucun probl\u00e8me. Et puis s\u2019il m\u2019a dit \u00e7a il doit bien savoir \u00e0 quel probl\u00e8me faire allusion. Pourquoi ne pas me l\u2019avoir mentionn\u00e9 tout simplement? D\u2019ailleurs est ce bien \u00e0 moi qu\u2019il s\u2019adressait? Le doute efface toute nettet\u00e9 de mon souvenir. Il faut me forcer \u00e0 ne plus y penser. Sinon je ne vais jamais r\u00e9ussir \u00e0 dormir\u2026. Derri\u00e8re le rideau de la chambre \u00e0 coucher, la lune m\u2019observe, dubitative.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Que vais je cuisiner pour le d\u00eener&nbsp;? Je hais cette question. Je m&rsquo;insupporte lorsque je pose cette question. Pourtant elle vient, innocemment presque tous les soirs. Bien oblig\u00e9\u2026 Il faut bien manger\u2026 Passe encore quand je vivais seule\u2026 Pouvais sauter un repas\u2026 Le fait que je ne suis plus seule\u2026 Le fait que les enfants ont faim\u2026 Le fait que j&rsquo;ai d\u00e9sir\u00e9 ces enfants\u2026 Le fait que ma m\u00e8re posait la m\u00eame question tous les soirs en rentrant. M\u2019\u00e9nerve, m\u2019horripile, m\u2019horrifie. Je m\u2019\u00e9tais jur\u00e9e qu\u2019\u00e0 mon tour je ne me la poserai pas. Que je serai une m\u00e8re accomplie, lib\u00e9r\u00e9e, d\u00e9livr\u00e9e (ah non pas \u00e7\u00e0&nbsp;!), \u00e9panouie et d\u00e9tendue. En r\u00e9alit\u00e9 je suis fatigu\u00e9e, vid\u00e9e, enchain\u00e9e &nbsp;et cern\u00e9e. La vue du frigo vide me donne des envies de prendre mes jambes \u00e0 mon cou. Jamais je ne ferais cela&nbsp;: je suis une m\u00e8re responsable\u2026<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">J\u2019aime cet exercice qui consiste \u00e0 me r\u00e9fugier dans les coulisses de mon existence. Abandonner le premier r\u00f4le et jouir de quelques instants en dehors de mon propre corps. La premi\u00e8re fois (Ce fut alors involontaire-bien qu\u2019une v\u00e9ritable r\u00e9v\u00e9lation- je devait avoir environ dix ans. Depuis, je me suis entrain\u00e9e et peux reproduire l\u2019exp\u00e9rience en -quasi- toute circonstance). Je me tiens tr\u00e8s droite sur le quai de la gare. Le train ne va pas tarder. La foule est dense. Pourtant je suis seule. J\u2019inspire et mon ventre gonfle, commence doucement \u00e0 se d\u00e9placer&nbsp; vers l\u2019avant. Le plat des lombes gagne peu \u00e0 peu l\u2019ombilic puis assez laborieusement se d\u00e9colle de son enveloppe charnelle. Mes pieds ont tout \u00e0 fait quitt\u00e9 le sol. De l\u00e0 haut, la sc\u00e8ne est \u00e9tonnante. Mon corps, seul point parfaitement immobile au centre d\u2019un essaim grouillant de points de plus en plus petits. Personne ne se doute que mon corps n\u2019est qu\u2019une coquille vide. Bient\u00f4t je me seraissuffisamment \u00e9lev\u00e9e pour ne plus le reconna\u00eetre <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je m\u2019\u00e9tonne encore de ce sentiment ambigu (aux limbes de la schizophr\u00e9nie) de gaspiller le temps alors m\u00eame que l\u2019on ne trouve aucun go\u00fbt \u00e0 en faire un quelconque usage. 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