{"id":41617,"date":"2021-07-27T08:40:18","date_gmt":"2021-07-27T06:40:18","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=41617"},"modified":"2021-07-27T08:40:20","modified_gmt":"2021-07-27T06:40:20","slug":"l5-comme-si-de-rien-netait","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l5-comme-si-de-rien-netait\/","title":{"rendered":"#L5 &#8211; Comme si de rien n&rsquo;\u00e9tait"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019\u00e9tais sur cette route poussi\u00e9reuse mes souliers \u00e0 la main. J\u2019avais fait quelques pas dans la rue, pris le trottoir dans le sens de la descente. Vers le haut c\u2019\u00e9tait pour aller faire les courses, ou aller \u00e0 l\u2019\u00e9glise, vers le bas c\u2019\u00e9tait pour prendre le bus; d\u2019autres quartiers, l\u2019\u00e9cole, la ville. Je descendais donc. Il n\u2019y avait personne dans la rue, comme toujours, pourtant je marchais comme sous les regards d\u2019une foule qui m&rsquo;observait, scrutait mon visage, traquant les signes, les larmes, la rougeur. Je me donnais une contenance, je domptais mes pas, calmement, marcher<em> <\/em>comme si de rien n\u2019\u00e9tait. Si quelqu\u2019un m\u2019avait vue sortir de la maison et prendre \u00e0 gauche, il ou elle \u00e9tait maintenant reparti \u00e0 ses occupations, constatant \u00e0 ma d\u00e9marche calme et d\u00e9termin\u00e9e que tout semblait normal, qu\u2019il ne s\u2019\u00e9tait rien pass\u00e9. Je descendais simplement la rue. <em>Je ferai le tour du bloc<\/em>. Ce n\u2019\u00e9tait pas une pens\u00e9e formul\u00e9e avec des mots, plut\u00f4t une injonction intuitive. Je marchais, mes deux jambes m&rsquo;\u00e9loignaient m\u00e9caniquement de la maison et dans ma t\u00eate la sc\u00e8ne se rejouait. Parfois elle se figeait sur une image ou repartait en acc\u00e9l\u00e9r\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Les v\u00eatements \u00e9taient tomb\u00e9s comme un paquet lourd sur le sol du couloir. La distance entre le premier \u00e9tage et le rez-de-chauss\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas suffisante pour qu\u2019ils se gonflent d\u2019air et qu\u2019ils volent dans la cage d\u2019escalier, qu&rsquo;ils s\u2019accrochent peut-\u00eatre au porte-manteau. Ils avaient d\u00fb faire un bruit mat de corps qui tombe. Une fois la garde-robe enti\u00e8rement vid\u00e9e de son contenu sur le sol, elle s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9e dehors. Pouss\u00e9e&nbsp;? Jet\u00e9e&nbsp;? Impossible \u00e0 dire. D&rsquo;ailleurs je n&rsquo;\u00e9tais pas s\u00fbre d&rsquo;avoir vu cette partie de la sc\u00e8ne, peut-\u00eatre l&rsquo;avais-je uniquement entendue? Peut-\u00eatre l&rsquo;avais-je imagin\u00e9e. Plusieurs raccords manquaient pour reconstituer l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du film. Lui, il avait d\u00fb descendre les escaliers apr\u00e8s avoir jet\u00e9 tous les v\u00eatements. Et elle, o\u00f9 \u00e9tait-elle pendant ce temps-l\u00e0&nbsp;? En bas probablement, en train d&rsquo;essayer de les ramasser. Ou en train d&rsquo;essayer de sortir de la maison? Parce qu&rsquo;il criait, qu&rsquo;elle avait peur, <em>qu&rsquo;est-ce que les gens allaient dire<\/em>? Moi j&rsquo;avais d\u00fb sortir apr\u00e8s, quand il \u00e9tait rentr\u00e9 dans le salon et qu&rsquo;ils avaient referm\u00e9 la porte de rue. Mais je n&rsquo;\u00e9tais plus s\u00fbre. <\/p>\n\n\n\n<p>Mes jambes continuaient \u00e0 marcher, comme deux chiens fid\u00e8les qui connaissaient chacun des pav\u00e9s de ce trottoir. Et le film qui passait dans mon esprit continuait \u00e0 se d\u00e9t\u00e9riorer. Je n&rsquo;\u00e9tais plus qu&rsquo;une paire d&rsquo;yeux, un \u00e9cran sur lequel des images que je ne comprenais pas \u00e9taient projet\u00e9es. Il n&rsquo;y avait plus de sons, pas un bruit, aucune parole, aucun cris. Sans la bande-son, les personnages semblaient avoir de plus en plus de mal \u00e0 reconstituer l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de la sc\u00e8ne qui se rejouait en boucle. Ils n\u2019\u00e9taient plus que des pantins sans conviction, fig\u00e9s dans des postures ridicules. Lui brandissant une robe \u00e0 fleur comme une lance, elle en chemise de nuit, immobile sur le seuil une expression constern\u00e9e sur le visage. <\/p>\n\n\n\n<p>La femme marchait sur une route poussi\u00e9reuse ses souliers \u00e0 la main, dans la chaleur \u00e9touffante et la lumi\u00e8re d&rsquo;ao\u00fbt. Moi je marchais sur le trottoir, \u00e0 hauteur des deux arr\u00eats du bus, devant la biblioth\u00e8que et je me fondais dans ses pas. Je pouvais maintenant presque sentir les cailloux br\u00fblants sous ses pieds nus et la chaleur blanche, m\u00e9tallique, qui effa\u00e7ait tous les contours. Bient\u00f4t, seules quelques images flotteraient encore dans ma t\u00eate, comme de vagues drapeaux coup\u00e9s dans le tissu d&rsquo;une robe fleurie d\u2019\u00e9t\u00e9. Puis tout serait effac\u00e9. Rien ne resterait que l\u2019incendie de l\u2019\u00e9t\u00e9. Rien derri\u00e8re moi. Rien d\u2019autre que la chaleur \u00e9touffante.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Codicille: \u00ab\u00a0J&rsquo;\u00e9tais sur cette route poussi\u00e9reuse mes souliers \u00e0 la main\u00a0\u00bb dans ma sentimenth\u00e8que \u00e0 propos de <em>Lumi\u00e8re d&rsquo;ao\u00fbt<\/em> de Faulkner. Quarante ans plus tard c&rsquo;est cette image qui m&rsquo;est rest\u00e9e de ce livre, lu un \u00e9t\u00e9 o\u00f9 je passais mes vacances \u00e0 la biblioth\u00e8que communale du coin de la rue.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019\u00e9tais sur cette route poussi\u00e9reuse mes souliers \u00e0 la main. 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