{"id":41775,"date":"2021-07-26T15:35:10","date_gmt":"2021-07-26T13:35:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=41775"},"modified":"2021-07-26T15:35:11","modified_gmt":"2021-07-26T13:35:11","slug":"l5-parce-que-regarder-puise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l5-parce-que-regarder-puise\/","title":{"rendered":"# L5&#8230;parce que regarder puise&#8230;"},"content":{"rendered":"\n<p>&#8230;<em>parce que regarder puise<\/em>, et creuse aussi entre des petits bouts d\u2019immensit\u00e9, elle, prise encore \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de tous les doutes qui la font tressaillir \u00e0 chaque pas pos\u00e9 sur un sol toujours plus glissant, elle avance dans cette ignorance du sauvage qui l\u2019encercle, avec ce go\u00fbt de cendre qui n\u2019en a pas encore fini d\u2019humecter ses l\u00e8vres. Le regard encore plus flou qu\u2019\u00e0 l\u2019ordinaire, elle marche au rythme de ses yeux. L\u2019 \u0153il s\u2019accroche, s\u2019arr\u00eate, elle s\u2019arr\u00eate. Elle prend le temps du rien, de tenter de voir ce qui cherche \u00e0 se montrer, \u00e0 se dire l\u00e0 sur un arbre, ce lichen qui lui aussi est accroch\u00e9 sur le tronc depuis un temps qui ne se compte plus, ne peut m\u00eame pas s\u2019envisager. La pens\u00e9e \u00e9chappe \u00e0 l\u2019ordre des pens\u00e9es, ne fait plus s\u2019enclencher les rouages habituels de ce qui se pense lorsqu\u2019on est dans le monde des jours sans imaginaire. Elle se sent en train de se faufiler dans la pens\u00e9e, ou m\u00eame entre les les doigts secs du lichen, parce que le mot m\u00eame de lichen lui est sentier de pens\u00e9e. Elle le sait s\u2019installer sur la face nord des troncs, elle le sent la guider depuis sa plus tendre enfance, sa calligraphie d\u2019un gris cendr\u00e9 se m\u00ealant \u00e0 ses pens\u00e9es claires ou assombries, plus lisible en hiver qu\u2019en toute autre saison. Ces \u00e9tranges cartes d\u2019argent crochet\u00e9es aux \u00e9corces, v\u00e9g\u00e9tation d\u00e9risoire et d\u00e9laiss\u00e9e, dont le relief, r\u00eache et touffu, laisse imaginer des contr\u00e9es sauvages et denses, que la main ne peut s\u2019emp\u00eacher de caresser&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2026 <em>parce que regarder puise<\/em>, \u00e9trangement l\u2019inqui\u00e9tude se tient \u00e0 distance, elle sent qu\u2019elle doit s\u2019abandonner et laisser venir ce qui doit. Entre les ronces et les feuillages denses l\u2019apparition de visages ou de formes sur les troncs qui peuplent ce site la r\u00e9jouit davantage qu\u2019elle ne l\u2019effraie. Le premier est celui d\u2019un vieillard \u00e0 la barbe fournie d\u2019un lichen abondant, au regard un peu dur mais empli de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. Le deuxi\u00e8me, moins net et plus fugace car aper\u00e7u seulement dans un clignement de paupi\u00e8res et disparu tr\u00e8s vite, quant au troisi\u00e8me, c\u2019est nettement le visage du p\u00e8re qui la cueille sans pr\u00e9venir et lui procure des frissons. L\u2019\u00e9corce de ce tronc, friable ou plus exactement qui se d\u00e9roule d\u00e8s que l\u2019on s\u2019empare d\u2019un coin et se d\u00e9tache avec une certaine facilit\u00e9. Plus loin, un arbre fendu en une conque sur sa partie m\u00e9diane suinte d\u2019une s\u00e8ve inutile. Des bourrelets de roches, du gr\u00e8s peut-\u00eatre, avec des \u00e9clats de quartz consolident cet effet d\u2019enfermement qui semble r\u00e9gner ici. Chaque parcelle d\u2019espace \u2014 pierre, rocher, arbre, arbuste \u2014 porte le sceau de quelque chose de plus ample \u00e0 laquelle elle tente de donner sens. Comme l\u2019\u00e9cho insistant d\u2019un monde qui voudrait bien remonter \u00e0 la surface des jours. Boulimie d\u2019imagination qui n\u2019en finit pas de prendre les r\u00eanes de sa vie. Une racine tortueuse au bord du chemin et l\u2019esprit est en route agitant un spectre ou une silhouette de Giacometti venue s\u2019\u00e9garer entre les entrelacs de la for\u00eat abandonn\u00e9e ou d\u00e9chue. Des arbres \u00e0 la carcasse \u00e0 peine vive qu\u2019on les dirait \u00e9chou\u00e9s l\u00e0 pr\u00eats \u00e0 sombrer dans les enfers des songes.<\/p>\n\n\n\n<p><em>De ces instants qui \u00e9closent, vont, viennent et portent plus loin<\/em>, ce qui la frappe c\u2019est cette \u00e9trange union des arbres et des pierres, une intimit\u00e9 o\u00f9 elle sent bien qu\u2019elle n\u2019est pas convi\u00e9e. Ces rochers ruiniformes sculpt\u00e9s de formes singuli\u00e8res, ce sol ravin\u00e9, constell\u00e9 de cailloux immisc\u00e9s entre l\u2019herbe rase et s\u00e8che et toute cette v\u00e9g\u00e9tation accroch\u00e9e ici ou l\u00e0 comme des bras agripp\u00e9s encore un peu \u00e0 la vie qui s\u2019enfuit. Un paysage \u00e0 son image. Celle qu\u2019elle a d\u2019elle-m\u00eame, d\u2019une femme dans le milieu de sa vie qui ne sait plus quel chemin emprunter, au bord de quelle falaise se tenir, de quel embrouillamini de ronces s\u2019extirper. Alors elle progresse sur ce chemin qui en est \u00e0 peine un, hant\u00e9 de spectres de pierres. Griff\u00e9e par des doigts de ronces, elle ne renonce pas, elle est venue pour \u00e7a, pour trancher net dans cette vie o\u00f9 elle ne se reconna\u00eet plus, o\u00f9 elle ne parvient plus \u00e0 penser, o\u00f9 il lui faut faire tant de concessions qu\u2019elle n\u2019a plus la force d\u2019avancer. Ici, dans cet univers de ruines et d\u2019abandon, il y a de l\u2019inqui\u00e9tude certes, mais aussi de l\u2019admiration pour chaque plante, chaque pierre, chaque \u00e9l\u00e9ment de nature qui vit et lutte pour sa survie. Au sein de ces arabesques o\u00f9 elle s\u2019\u00e9gare, mais elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 perdue avant de se retrouver l\u00e0, elle est dans l\u2019esp\u00e9rance d\u2019une sorte de m\u00e9tamorphose. Elle croit, sans trop savoir d\u2019o\u00f9 cela lui vient en ce qu\u2019autrefois on nommait <em>genius loci. <\/em>Elle se souvient avoir not\u00e9 dans ce carnet noir dont elle ne se s\u00e9pare jamais quelque chose autour de cette id\u00e9e. Elle feuillette et lit\u00a0:<em> Lorsque sera \u00e9tablie un jour une v\u00e9ritable g\u00e9ographie sacr\u00e9e, alors peut-\u00eatre pourrons nous apprendre pourquoi certaines prairies, certains vallons, certains rochers \u00e9voqu\u00e9s dans l\u2019esprit \u2013 et jadis vus in concreto ou en r\u00eave \u2013 se parent d\u2019un message dont nous sentons bien les effets mais que nous sommes incapables d\u2019exprimer et encore moins de d\u00e9finir. (Jacques Masui). <\/em>En notant ces lignes, il y a quelques semaines, elle avait en t\u00eate un lieu tr\u00e8s pr\u00e9cis de son village natal: un vallon tr\u00e8s verdoyant cern\u00e9 d\u2019une for\u00eat dans son contrebas en poussant le regard vers l\u2019ouest, \u00e0 son oppos\u00e9 les premi\u00e8res maisons du hameau, et plus loin, plein sud, \u00e0 la limite du ciel, les collines arrondies, sombres et denses de v\u00e9g\u00e9tation serr\u00e9e o\u00f9 ses yeux d\u2019enfant se posaient avant de revenir se noyer dans le vallon o\u00f9 paissaient toujours quelques troupeaux de vaches pacifiques. En bordure de ces pr\u00e9s des haies de buissons foisonnants de m\u00fbres lorsque c\u2019\u00e9tait la saison. \u00c9trangement , elle n\u2019avait jamais foul\u00e9 le sol de ces pr\u00e9s. Elle restait sur le chemin qui les surplombait dans la juste joie du regard qui lisait cette page de nature comme une histoire dont elle n\u2019\u00e9tait jamais repue. Un lieu \u00e0 la force inn\u00e9e o\u00f9 un dialogue s\u2019\u00e9tablissait sans que l\u2019on en connaisse l\u2019interlocuteur, ou le destinataire. Il y avait ainsi quelques lieux, tr\u00e8s circonscris dans l\u2019espace, o\u00f9 elle savait g\u00e9n\u00e9ralement trouver le souffle qui pouvait lui faire d\u00e9faut. Mais dans l\u2019\u00e9tat o\u00f9 elle se trouvait, il lui fallait autre chose. Un lieu nouveau pour trouver des r\u00e9ponses, pour apaiser cette folie qui l\u2019envahissait. Et elle se retrouve face \u00e0 une v\u00e9g\u00e9tation o\u00f9 elle se reconna\u00eet avec angoisse: lianes et lichens enchev\u00eatr\u00e9s, leurres de lumi\u00e8re et d\u2019ombre, arborescence de roches, visions lacunaires\u2026 Au bord d\u2019un insondable ab\u00eeme.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"800\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/P1160850.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-41778\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/P1160850.jpg 800w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/P1160850-420x420.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/P1160850-200x200.jpg 200w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/P1160850-768x768.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8230;parce que regarder puise, et creuse aussi entre des petits bouts d\u2019immensit\u00e9, elle, prise encore \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de tous les doutes qui la font tressaillir \u00e0 chaque pas pos\u00e9 sur un sol toujours plus glissant, elle avance dans cette ignorance du sauvage qui l\u2019encercle, avec ce go\u00fbt de cendre qui n\u2019en a pas encore fini d\u2019humecter ses l\u00e8vres. 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