{"id":42243,"date":"2021-07-27T22:17:32","date_gmt":"2021-07-27T20:17:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=42243"},"modified":"2021-07-27T23:19:04","modified_gmt":"2021-07-27T21:19:04","slug":"p6-seul-en-scene","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p6-seul-en-scene\/","title":{"rendered":"#P6 | Seul en sc\u00e8ne"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Dimanche : <\/strong>Promenade au parc des Guilands. Situ\u00e9 en rupture de plateau, entre Bagnolet et Montreuil, le parc domine le sud-ouest de la r\u00e9gion parisienne en offrant de tr\u00e8s beaux panoramas sur la ville en contrebas ainsi que sur le bois de Vincennes. Un long ruban d\u2019herbe impeccablement entretenu comme une route recouverte de gazon. Un lieu de promenade vallonn\u00e9, fait de sentiers de toutes sortes. Invitation \u00e0 la d\u00e9tente. Une femme et son amie sont assises pr\u00e8s de l&rsquo;\u00e9tang, non loin du terrain de foot et de la piste d\u2019athl\u00e9tisme sur lesquels des hommes et des femmes font leur exercice dominicale. La femme blonde a un jeune chien. Elle ne parle que de lui a son amie. Il n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 vaccin\u00e9. \u00c0 chaque fois qu&rsquo;un chien s&rsquo;approche, elle le prend dans ses bras en expliquant la raison de son geste. Le vent se l\u00e8ve et fait frissonner les feuilles des arbres du parc. En sortant du parc un sentier permet de retrouver la ville en traversant un quartier de maisons de guingois, promises \u00e0 la une destruction prochaine.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lundi : <\/strong>Depuis quelques mois seulement, le transport fluvial a repris sur le canal Saint-Martin. Depuis le pont de la Grange aux Belles, une man\u0153uvre de l&rsquo;\u00e9cluse est en cours. La p\u00e9niche est en surplomb, dans l&rsquo;attente que le niveau de l&rsquo;eau descende pour lui permettre de passer la prochaine porte. \u00c0 cette hauteur la lumi\u00e8re du soleil dans l&rsquo;encadrement ombrag\u00e9 des arbres renforce sa visibilit\u00e9 et son \u00e9clat. D\u00e9couvrir apr\u00e8s coup, en se fiant au nom de la p\u00e9niche, qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un mus\u00e9e flottant qui transporte \u00e0 travers l&rsquo;Europe des \u0153uvres de Jean Tinguely. Et d\u00e9couvrir que cette \u00e9cluse des Morts doit son nom \u00e0 deux lieux macabres situ\u00e9s \u00e0 proximit\u00e9 : un cimeti\u00e8re m\u00e9rovingien et le sinistre gibet de Montfaucon, principale potence des rois de France, d\u00e9truite en 1760, et dont Victor Hugo \u00e9crivait \u00e0 la fin de <em>Notre-Dame de Paris<\/em> : \u00ab Le massif de pierre qui servait de base \u00e0 l\u2019odieux \u00e9difice \u00e9tait creux. On y avait pratiqu\u00e9 une vaste cave, ferm\u00e9e d\u2019une vieille grille de fer d\u00e9traqu\u00e9e, o\u00f9 l\u2019on jetait non seulement les d\u00e9bris humains qui se d\u00e9tachaient des cha\u00eenes de Montfaucon, mais les corps de tous les malheureux ex\u00e9cut\u00e9s aux autres gibets permanents de Paris. Dans ce profond charnier o\u00f9 tant de poussi\u00e8res humaines et tant de crimes ont pourri ensemble, bien des grands du monde, bien des innocents sont venus successivement apporter leurs os. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mardi :<\/strong> Dans les derniers \u00e9tages d&rsquo;un immeuble voisin de la biblioth\u00e8que Fran\u00e7ois Villon, au tout d\u00e9but de l&rsquo;Avenue Mathurin Moreau, la vitre d&rsquo;un vasistas reste souvent ouverte le matin. La vitre en plan inclin\u00e9. \u00c0 cette heure de la journ\u00e9e et en cette saison, le soleil assez haut dans le ciel frappe dessus de mani\u00e8re frontale et s&rsquo;y refl\u00e8te avec une telle intensit\u00e9 qu&rsquo;il est aveuglant. Impossible de travailler sans baisser les rideaux.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mercredi : <\/strong>C&rsquo;est un d\u00e9tail qui attire l\u2019\u0153il, un d\u00e9tail architectural auquel on n&rsquo;a jamais r\u00e9ellement pr\u00eat\u00e9 attention jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, la courbure d&rsquo;un immeuble haussmannien sur la place du Colonel Fabien, qui sous la luminosit\u00e9 encore forte de cette fin de journ\u00e9e et l&rsquo;encadrement v\u00e9g\u00e9tal des platanes, vient souligner l&rsquo;arc de cercle qu&rsquo;elle forme avec \u00e9l\u00e9gance. Et cette attirance soudaine permet de voir ce qui ce jour l\u00e0 apporte un int\u00e9r\u00eat suppl\u00e9mentaire \u00e0 cet immeuble, au regard qu&rsquo;on y porte, pour se prot\u00e9ger de la forte luminosit\u00e9 les propri\u00e9taires de deux appartements s\u00e9par\u00e9s d&rsquo;un \u00e9tage ont baiss\u00e9 leurs stores de couleurs vives. Rouge pour l&rsquo;un et bleu pour l&rsquo;autre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Jeudi : <\/strong>Le cyanotype est une technique photographique ancienne mise en point en 1842 par le scientifique et astronome anglais John Frederik William Herschel. Hexacyanoferrate de potassium augment\u00e9 de dichromate d&rsquo;ammonium. Elle permet d\u2019obtenir un tirage unique dans une superbe nuance de bleu. Une coll\u00e8gue nous apprend comment s&rsquo;en servir afin de proposer prochainement des ateliers \u00e0 notre public. Avec le kit qu&rsquo;elle a apport\u00e9, elle nous montre comment pr\u00e9parer notre propre m\u00e9lange \u00e0 partir des deux solutions chimiques. Il faut enduire le support, puis le laisser s\u00e9cher \u00e0 l\u2019abri de la lumi\u00e8re. Le lendemain, il suffit de juxtaposer fleurs s\u00e9ch\u00e9es, papier d\u00e9coup\u00e9, papier calque dessin\u00e9, ou n\u00e9gatif photo, de recouvrir la composition avec un cadre en verre, et de la laisser prendre des couleurs au soleil avant de finir en la rin\u00e7ant sous l&rsquo;eau froide pour faire appara\u00eetre le r\u00e9sultat.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vendredi : <\/strong>Un homme installe en plein soleil une sc\u00e8ne pour un concert qui doit avoir lieu en d\u00e9but de soir\u00e9e. Il s&rsquo;applique \u00e0 monter les uns apr\u00e8s les autres les modules qui constituent la base de la sc\u00e8ne, une plate-forme de panneaux portables pliables en aluminium qui paraissent si fragiles qu&rsquo;on a du mal \u00e0 croire qu&rsquo;ils pourront supporter le poids des musiciens et de leurs instruments. La pens\u00e9e du labeur invisible de cet homme qui transpire dans la chaleur de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, dans des positions acrobatiques, \u00e0 monter les diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments avec un couteau Suisse, et qui sera rejoint en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi par d&rsquo;autres professionnels, ing\u00e9nieurs du son, musiciens, pour finaliser la sonorisation de l&rsquo;ensemble, laisse songeur. Dans quelques heures, apr\u00e8s le concert, il faudra tout d\u00e9faire. Je n&rsquo;aurai pas d&rsquo;autres souvenirs de ce concert que ce travail pr\u00e9paratoire, en marge. Et quand je passerai \u00e0 cet endroit c&rsquo;est ce rendez-vous rat\u00e9 que je garderai en m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Samedi :<\/strong> \u00c0 l&rsquo;aube, r\u00e9veill\u00e9 par le bruit vibrionnant d&rsquo;un moustique qui tourne en rond au-dessus de ma t\u00eate, je me l\u00e8ve pour tenter de le chasser. La fen\u00eatre de la salle \u00e0 manger est rest\u00e9e grande ouverte pour rafra\u00eechir l&rsquo;appartement. Dans le ciel d&rsquo;un bleu fum\u00e9e, le souffle du vent qui fait danser les branches des arbres dans un grondement sonore. L&rsquo;air frais sur mon corps nu qui traverse la pi\u00e8ce dans la demie p\u00e9nombre. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">La solitude a un pouvoir sur moi qui ne fait jamais d\u00e9faut. Mon \u00eatre int\u00e9rieur se d\u00e9lie (de fa\u00e7on seulement superficielle pour le moment) et est pr\u00eat \u00e0 lib\u00e9rer ce qui est en profondeur.<br><br><strong>Journal de Franz Kafka (II, 49)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je suis en train de parler \u00e0 quelqu&rsquo;un, j&rsquo;ai l&rsquo;impression qu&rsquo;il m&rsquo;\u00e9coute attentivement et qu&rsquo;il r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 ce qu&rsquo;il va me r\u00e9pondre avant de me rendre compte qu&rsquo;il ne m&rsquo;\u00e9coute pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu d\u00e9croches le combin\u00e9, compose les dix chiffres du num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone, chaque impulsion correspond \u00e0 un bip sonore. Tu entends sonner au bout du fil, mais personne ne d\u00e9croche. Une deux, trois sonneries, personne. Leur \u00e9cho r\u00e9sonne longtemps en toi une fois raccroch\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Assis \u00e0 la table d&rsquo;un restaurant en province, un homme t&rsquo;adresse la parole en s&rsquo;inqui\u00e8te de te voir manger tout seul. Tu le rassures, tout va bien. Il s&rsquo;en \u00e9tonne. Tu lui r\u00e9p\u00e8tes qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de raison, tu es tr\u00e8s bien ainsi. Il se l\u00e8ve cependant pour s&rsquo;approcher de ta table et s&rsquo;asseoir en face de toi. On ne laisse personne manger seul, ici.<\/p>\n\n\n\n<p>Odeur du goudron, de poussi\u00e8re, une solitude qu\u2019il te faut envisager avec la sensation de n\u2019\u00eatre plus rien. Dans un square isol\u00e9, quatre chaises vides semblent poursuivre une conversation secr\u00e8te. Un peu en retrait, une cinqui\u00e8me, renvers\u00e9e, parait en dehors de leur conversation. Elle n\u2019\u00e9coute pas, distraite. La ville est l\u00e0, sous tes yeux, gomm\u00e9e par l\u2019\u00e9vidence, et dans ses plis une insondable menace, indicible inqui\u00e9tude.<\/p>\n\n\n\n<p>La matin au r\u00e9veil, tu t&rsquo;\u00e9tires dans ton lit, ton bras sous les draps effleure le coussin de ta femme, absente en ce moment.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une rue accabl\u00e9e de chaleur, se diriger vers la gare. Sur le chemin, personne. On entend le bruit t\u00e9nu des t\u00e9l\u00e9visions qui s&rsquo;\u00e9chappe des fen\u00eatres ouvertes des maisons au bord de la route. C&rsquo;est un jour de match. Tu as rendez-vous.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le silence, ou plus exactement dans un espace o\u00f9 les bruits s\u2019\u00e9loignent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dimanche : Promenade au parc des Guilands. Situ\u00e9 en rupture de plateau, entre Bagnolet et Montreuil, le parc domine le sud-ouest de la r\u00e9gion parisienne en offrant de tr\u00e8s beaux panoramas sur la ville en contrebas ainsi que sur le bois de Vincennes. Un long ruban d\u2019herbe impeccablement entretenu comme une route recouverte de gazon. Un lieu de promenade vallonn\u00e9, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p6-seul-en-scene\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#P6 | Seul en sc\u00e8ne<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":242,"featured_media":42246,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2070,2535],"tags":[514,956,47],"class_list":["post-42243","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-pete-2021-progression","category-progression-6-kafka","tag-lumiere","tag-solitude","tag-ville"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/42243","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/242"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=42243"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/42243\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/42246"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=42243"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=42243"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=42243"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}