{"id":42503,"date":"2021-07-29T08:48:36","date_gmt":"2021-07-29T06:48:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=42503"},"modified":"2021-08-20T07:15:42","modified_gmt":"2021-08-20T05:15:42","slug":"fugue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/fugue\/","title":{"rendered":"#L5-Fugue"},"content":{"rendered":"\n<p>A l\u2019aube, elle prenait toutes ses \u00e9conomies et fermait doucement la porte. Son regard balayait la chambre sans savoir quoi emporter dans son minuscule sac \u00e0 dos. Elle ne pouvait plus rester. Elle descendit les escaliers, traversa le parc et rejoignit l&rsquo;arr\u00eat d\u2019autobus. Elle ignorait \u00e0 quelle heure il passait, mais \u00e9tait d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 attendre. Elle longea l\u2019immeuble d\u2019en face, passa devant la concierge. La femme, occup\u00e9e \u00e0 lancer de grands seaux d\u2019eau sur le parvis, ne lui pr\u00eata aucune attention.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle marchait en silence, la t\u00eate rentr\u00e9e dans les \u00e9paules, les yeux \u00e0 terre. L\u2019air \u00e9tait frais ce matin, il grimpait dans sa nuque moite d\u2019une nuit sans sommeil. Le jour n\u2019\u00e9tait pas encore lev\u00e9, les r\u00e9verb\u00e8res de la grande avenue propageaient une lumi\u00e8re jaune sur le bitume. Elle observait du coin de l&rsquo;\u0153il, les premiers mouvements de la rue: quelques voitures \u00e9clairaient l\u2019obscurit\u00e9 de leurs phares. Des grillons chantaient, des nu\u00e9es d\u2019oiseaux piaillaient dans les arbres de la place, mais toujours pas d\u2019autobus. Il \u00e9tait encore temps de faire demi-tour, elle pouvait retourner d\u2019o\u00f9 elle venait, traverser le parc \u00e0 nouveau, remonter les marches, rentrer chez elle. Et si elle croisait quelqu\u2019un dans le couloir, elle pr\u00e9tendrait une migraine ou un cauchemar.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle pouvait pr\u00e9tendre- oui c\u2019\u00e9tait le mot- mais pour combien de temps. Combien de temps pourrait-elle cacher la grossesse? Elle ne pouvait pas s\u2019imaginer, le ventre rond, tenant la main de son petit fr\u00e8re \u00e0 la messe du dimanche. Elle voyait d\u00e9j\u00e0 les regards du cur\u00e9 ou pire ceux de la cheffe de ch\u0153ur. Non, elle pr\u00e9f\u00e9rait \u00eatre seule et loin de tous que d\u2019affronter \u00e7a. Son p\u00e8re serait mort de honte, il n\u2019y avait aucun doute. Et puis, ce serait un d\u00e9sastre pour le commerce familial. Un tel \u00e9v\u00e9nement entra\u00eenerait tout le monde dans sa disgr\u00e2ce. Dans le commerce, on \u00e9vitait d\u2019avoir une opinion et on ne faisait pas de vagues. C\u2019\u00e9tait la r\u00e8gle et elle la connaissait bien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle pensa au cadre de la vierge qui \u00e9tait au-dessus du lit de ses parents. Elle aimait ce portrait sans doute parce qu\u2019il d\u00e9tonnait du style rococo et convenu du reste de l\u2019appartement. La vierge apparaissait au centre du tableau, elle \u00e9tait entour\u00e9e de visages masculins plus flous que le sien. Les visages se r\u00e9sumaient \u00e0 des regards: des yeux noirs et des sourcils lev\u00e9s, tous dirig\u00e9s vers elle. Un voile bleu couvrait sa t\u00eate aur\u00e9ol\u00e9e de pourpre, ses yeux \u00e9taient lev\u00e9s au ciel, le blanc tel de l&rsquo;\u00e9cume. Sa bouche entrouverte inclin\u00e9e vers le bas, elle pouvait \u00eatre en train de crier dans cette sc\u00e8ne. M\u00eame elle, l\u2019\u00e9lue d\u2019entre toutes, elle \u00e9tait condamn\u00e9e \u00e0 la souffrance. Elle enfanterait dans la douleur et verrait son enfant sacrifi\u00e9 par les hommes. Elle aussi \u00e9tait une madone qui acceptait la souffrance inflig\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le vrombissement de l\u2019autobus se fit enfin entendre, elle tourna la t\u00eate et vit appara\u00eetre ses lumi\u00e8res rouges au fond de l\u2019avenue. Elle se leva d\u2019un bond et leva son bras en l\u2019air pour \u00eatre certaine qu\u2019il s&rsquo;arr\u00eate. Les portes s\u2019ouvrirent dans un sifflement et elle monta les marches, bien d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 quitter le village.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019avait pas d\u2019id\u00e9e pr\u00e9cise du chemin, mais se laissait en quelque sorte porter par la route. Elle \u00e9tait descendue du bus \u00e0 l\u2019arr\u00eat d\u2019une petite gare de province \u00e0 deux voies. C\u2019\u00e9tait un lieu de passage et le matin s\u2019\u00e9tait maintenant lev\u00e9 sur le parvis. Toujours sur ses gardes, elle d\u00e9chiffrait le panneau d\u2019affichage en \u00e9vitant de rester plant\u00e9e au milieu du hall. C\u2019\u00e9tait facile, une voie se dirigeait vers Valencia, l\u2019autre vers Madrid. Comme tout le monde, elle avait de la famille qui vivait \u00e0 la capitale, ce serait le premier endroit o\u00f9 on irait la chercher.&nbsp; Elle d\u00e9cida de se diriger vers le nord. C\u2019\u00e9tait par l\u00e0 qu\u2019on vivait bien, avait-elle entendu. Elle acheta un billet pour Valencia au guichet automatique. <\/p>\n\n\n\n<p>Install\u00e9e sur le strapontin, le casque enfonc\u00e9 sur les oreilles. Elle pensait \u00e0 eux. Elle se les imaginait \u00e0 la table du petit d\u00e9jeuner. Son p\u00e8re quitterait la maison sans se rendre compte qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0. Sa m\u00e8re ouvrirait la porte de sa chambre quand il serait l\u2019heure de partir pour l\u2019\u00e9cole et trouverait son lit vide. Elle ne comprendrait pas. De toutes mani\u00e8res, ils n\u2019avaient jamais rien compris. Ils interrogeront Maria, Elena, remonteront peut-\u00eatre jusqu\u2019\u00e0 David,&nbsp;mais personne ne saurait. Le train s&rsquo;arr\u00eatait \u00e0 toutes les gares de villages. Elle restait dans l\u2019ombre, au fond du wagon. Arriv\u00e9e \u00e0 Valencia, elle descendit sur le quai et sauta imm\u00e9diatement dans le train d&rsquo;en face, il partait pour Barcelone.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le train filait plus vite maintenant et longeait une falaise qui donnait sur la mer. L\u2019\u00e9t\u00e9 s&rsquo;annon\u00e7ait, l&rsquo;eau scintillait en ce milieu d&rsquo;apr\u00e8s-midi et le sandwich \u00e0 l\u2019omelette de son voisin rappela \u00e0 Lorena qu\u2019elle n\u2019avait encore rien aval\u00e9. Elle \u00e9tait partie sans dire au revoir \u00e0 ses s\u0153urs. Mais cette nouvelle vie qui se pr\u00e9parait \u00e0 son insu l&rsquo;avait paniqu\u00e9e. Elle serait oblig\u00e9e de se marier, d&rsquo;arr\u00eater l&rsquo;\u00e9cole. Sans doute de travailler en plus de tout ce qui serait de sa responsabilit\u00e9. Elle pensait \u00e0 sa m\u00e8re, d\u00e9vou\u00e9e \u00e0 ses filles et ob\u00e9issant \u00e0 son mari. \u00c9tait-elle heureuse ? Malade d&rsquo;angoisse \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de br\u00fbler son d\u00eener ou de ne pas voir un pli sur la chemise du mari. Sa m\u00e8re, qui avait inculqu\u00e9 \u00e0 Lorena et ses s\u0153urs, le respect au p\u00e8re, aux hommes, plus fort que l\u2019estime de soi. Elle regardait sans broncher son mari, la tromper, lui mentir, la menacer. Il n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 plus loin, mais c\u2019\u00e9tait suffisant \u00e0 Lorena pour le d\u00e9tester en plus d&rsquo;en avoir peur. Elle pensait \u00e0 ses grand-m\u00e8res, l\u2019une \u00e9tait morte tr\u00e8s jeune, \u00e9puis\u00e9e de maintenir \u00e0 flot une famille de six avec son salaire de serveuse. L\u2019autre \u00e9tait toujours en vie, n\u2019ayant toujours pas une minute \u00e0 elle, entre ses fourneaux et aider ses propres filles.\u00a0Elle sentait qu&rsquo;elle continuait le chemin emprunt\u00e9 par ces femmes qui l&rsquo;avaient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es, fonder une famille, accumuler les grossesses, \u00eatre coinc\u00e9e \u00e0 la maison pour s&rsquo;occuper des enfants. Son corps ne lui appartiendrait plus, il serait un maillon d\u2019une cha\u00eene plus large que sa propre existence. Elle oublierait ce qu&rsquo;elle aimait, elle n&rsquo;irait plus danser, n&rsquo;aurait plus le temps de lire. Elle deviendrait le miroir de sa m\u00e8re, de ses grand-m\u00e8res tout comme ses s\u0153urs. Mais cette ressemblance, au lieu de la rassurer, l&rsquo;angoissait. <\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9e \u00e0 Barcelone, elle descendit Plaza Catalunya et s\u2019arr\u00eata un instant, toute \u00e9tonn\u00e9e de la ville. Un flot de personnes montait et descendait l\u2019immense avenue. Le feu passait  au vert, la foule s\u2019\u00e9lan\u00e7ait et traversait la large rue dans les deux sens. Les gens se croisaient en baissant la t\u00eate, se faufilaient, s\u2019\u00e9vitaient, se bousculaient et souriaient en se retournant. On se touchait l\u2019\u00e9paule, le bras, on parlait beaucoup, elle ne comprenait  pas tout mais cela lui plaisait. Elle devait prendre un m\u00e9tro pour rejoindre une autre gare. Barcelone fourmillait, il y avait des gens partout, les trottoirs \u00e9taient bond\u00e9s, les couloirs du m\u00e9tro remplis. On \u00e9toufferait rapidement s&rsquo;il n&rsquo;y avait pas au-dessus, ce ciel immens\u00e9ment bleu.  <\/p>\n\n\n\n<p>A la gare de Sants, sa fr\u00eale silhouette se planta au-dessus du grand panneau indicateur. On la bousculait, elle recevait le coup de coude d\u2019une femme press\u00e9e au parfum profond, la valise d\u2019un couple qui ne se retourna pas. Il fallait faire la queue, comprendre o\u00f9 allaient tous ces trains, quelle voie choisir. Il n\u2019y avait plus deux voies comme ce matin, mais des dizaines. Le panneau indicateur tournait toutes les lignes \u00e0 chaque minute. Les haut-parleurs gr\u00e9sillaient et \u00a0r\u00e9sonnaient dans le hall. Le bruit \u00e9tait omnipr\u00e9sent. Le tournis et l\u2019angoisse la saisiss\u00e8rent. Si bien qu\u2019elle s\u2019assit contre un mur. Elle compta ses respirations, essaya de rel\u00e2cher ses muscles. Mais ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019endroit o\u00f9 se relaxer, la tension \u00e9tait intense, les voyageurs couraient dans tous les sens et elle \u00e9tait perdue. C\u2019est \u00e0 ce moment qu\u2019elle entendit le signal :\u00a0 \u00bbDernier appel pour le train de nuit pour Paris ! cracha le haut-parleur. Tous les voyageurs sans billet, pr\u00e9sentez-vous au guichet 22. Elle s&rsquo;\u00e9lan\u00e7a, imitant les autres voyageurs, recomposa son visage et se pr\u00e9senta au guichet. Dans la queue, on parlait une langue amusante, du fran\u00e7ais, probablement. A la guicheti\u00e8re qui s\u2019\u00e9tonna de son jeune \u00e2ge, elle r\u00e9pondit :\u00a0 \u2018\u2019 Je vais rendre visite \u00e0 ma tante comme chaque ann\u00e9e. Elle vient me chercher \u00e0 la gare. \u00bb Et c\u2019\u00e9tait suffisant pour la curiosit\u00e9 de la femme qui lui tendit son billet et lui expliqua comment rejoindre la voie.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A l\u2019aube, elle prenait toutes ses \u00e9conomies et fermait doucement la porte. Son regard balayait la chambre sans savoir quoi emporter dans son minuscule sac \u00e0 dos. Elle ne pouvait plus rester. Elle descendit les escaliers, traversa le parc et rejoignit l&rsquo;arr\u00eat d\u2019autobus. 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